Après la fuite : La Comptabilité céleste, de Giuseppe Pontiggia

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Giuseppe Pontiggia, La Comptabilité céleste, Albin Michel, coll. « Les Grandes Traductions », 1991 (Trad : François Bouchard ; Première éd. originale : 1989 ; Titre original : La grande sera, Prix Strega 1989)

« Il y a en moi, au-dedans de moi / Une impossibilité d’exister / Dont j’ai avorté en vivant. » (Faust, Fernando Pessoa)

Le bandeau français de La Comptabilité céleste, placé là par Albin Michel pour attirer le lecteur, convoquait, pour décrire l’art de Pontiggia, rien moins qu’Eco, Calvino, Fruttero et Lucentini. Le flou d’une telle définition littéraire, qui mêle quelques noms (presque) au plus complet hasard, m’amuse et m’amuse d’autant plus qu’après lecture de cet ouvrage de Pontiggia, je ne vois vraiment pas ce qu’Eco et Calvino viennent faire là (surtout le second cité). L’éditeur aurait aussi bien pu parler de Moravia, de Pirandello, de Verga, de Leopardi, de Foscolo, de Pétrarque ou de Dante, parti comme il l’était… Quand on cite dix noms, on n’en cite en réalité pas un seul. Proposer au public un nuage de références connues, tirées au hasard pour attirer le chaland n’est pas très honnête mais passons, c’est là affaire d’épicerie et non de littérature. La Comptabilité céleste, ou plus banalement La grande sera en italien (Le grand soir), apparaît, à la lecture, fort différent de Vie des hommes non illustres. Là où Vie opérait un petit pari formel, en proposant des proses closes, mornes, objectives, sans introspection, sans omniscience narrative, sorte de portrait sociologique et éthique d’une classe moyenne et petite-bourgeoise enfermée dans des formes étouffantes, La Comptabilité céleste offre un récit très classique, trop peut-être, dans lequel le narrateur sait tout, voit tout, explique tout des sentiments intérieurs de chacun des personnages. Passer, comme je l’ai fait, d’un livre à l’autre sans étape offre d’ailleurs un contraste étrange : de la factualité objective à la surcharge interprétative et introspective, l’écart est grand, probablement trop. S’il ne voit pas d’unité de style, le lecteur observe, en revanche, que les thématiques de l’auteur se répondent : Pontiggia s’intéresse toujours à cette classe moyenne d’âge moyen et d’intelligence moyenne, enchaînée (moyennement ?) à son quotidien moyen. Il en voit les souffrances, les turpitudes, les limites. Le romancier examine son désir de rupture profonde, de renaissance à soi ; pour cela, il offre à ses personnages deux voies de sortie, déjà énumérées voici quelques jours, l’adultère – ou le frisson de l’aventure à la portée des comptables – et la création artistique. Ici, ces deux options se révèlent également insatisfaisantes. Ce livre, privé de l’alibi formel qui rendait intéressante la Vie des hommes non illustres, tourne, de façon décevante, à l’examen de conscience sociologisant, et ce malgré quelques trouvailles amusantes, comme ce financier aux intérêts métaphysiques et ésotériques ou ce psychologue autoproclamé, et son amusante maïeutique du paradoxe et de la contradiction.

Le motif du récit, son centre, c’est une absence. Un homme a disparu. Ni ses maîtresses, ni sa femme, ni son frère, ni son associé, ni son maître à penser ne savent où il est passé ; le narrateur non plus, car malgré son omniscience, il l’évite soigneusement tout au long du livre, portrait en négatif d’un déserteur. Le lecteur ne peut que deviner quelles raisons ont effectivement poussé le fugitif à fuir. Il en aura une assez nette idée, cependant, à force de voir interagir et réfléchir les autres personnages : ennui, dégoût, exaspération, irresponsabilité, démon de midi, etc. Reconnaissons qu’entre une épouse distante et méprisante, deux maîtresses à qui ont été faites des promesses aussi inconciliables qu’intenables, un associé malhonnête, un maître à penser qui ne l’est pas moins et un frère complexé qui a tout raté, l’entourage du disparu n’a rien, vraiment rien, pour le retenir. Contrairement à tous ces êtres bloqués, enfermés dans des situations personnelles, affectives ou professionnelles inextricables – et qui, eux, ne connaissent pas de grand soir, bien qu’ils continuent à espérer, le disparu a brisé ses chaînes et trouvé, ailleurs, le moyen de recommencer. Pour ceux qui restent s’ouvre une période de choc, puis d’acceptation, assez proche, au fond, d’un (j’utilise l’expression à la mode) « travail de deuil ». J’ai noté, en passant, que le narrateur n’écrivait jamais le nom du fugitif, qui demeure anonyme ; par le fait même de partir, de rompre tous les liens sociaux et familiaux sans prévenir personne, le disparu a laissé tomber son identité. Il était ce que les autres voyaient de lui – souvent à tort – ; en disparaissant de leur vue, il a repris toute sa liberté, jusqu’à effacer son état-civil. Le nom, c’est l’ancrage dans la société, dans la perpétuation des générations, dans le clan. Le prénom, c’est le rapport intime et personnel. En oblitérant les deux, le narrateur coupe définitivement l’homme de son entourage, de son appartenance sociale et familiale. Cet anonymat peut donner, aussi, une portée universelle à cet acte singulier.

Ce roman, malgré son fil narratif, n’est ni une enquête policière, ni une chasse à l’homme. L’auteur suit les divers protagonistes tout au long de leurs réflexions, interrogations, suggestions. Et à partir d’une trame qui eût pu se transformer en une investigation trépidante, riche en rebondissements, Pontiggia bâtit un ouvrage statique, circulaire, d’analyse. Pourquoi pas ? Après tout, on ne juge pas un livre au nombre et à la qualité de ses péripéties. Certes. Mais on est en droit de le juger à la qualité de sa mise en fiction. C’est pour cette raison que j’évoquais plus haut une forme « sociologisante » de littérature – dont l’intérêt réside moins dans les aspects littéraires – style, forme, philosophie, art, intrigue – que dans le regard social, ici désabusé, qu’il porte sur le monde. Pontiggia s’intéresse à la classe moyenne des grandes villes italiennes, à des quadragénaires et des quinquagénaires mal à l’aise dans leur vie, dans une société d’abondance où ne manque qu’une chose, le sens. Je ne dénie pas par principe au roman, bien au contraire, le droit de porter un œil lucide et intuitif sur le monde ; des Somnambules à Nostromo, de grands livres se sont attachés, au-delà des seules questions de forme et de style, à montrer, mieux, à dévoiler des pans entiers de notre vie sociale, individuelle et collective. Seulement, ici, les choses, les interprétations, les réflexions sont trop explicites. À force de juger de tout, de sa position supérieure de « sage savant », le narrateur n’offre plus au lecteur d’espace pour penser ou pour imaginer. Sa voix lancinante vient commenter, en doublon, chaque situation. Dans Vie des hommes non illustres, Pontiggia avait eu l’intelligence de montrer sans juger, ici, pour le dire vite (et caricaturalement, je l’admets), il juge sans montrer. En cela, je crois pouvoir dire que La Comptabilité céleste n’est pas un très bon roman ; qu’il n’est qu’un moyen, par le biais de portraits moraux, par nature statiques, de montrer, non sans didactisme un état défini de la société italienne, et, plus largement, occidentale. Comme je l’ai dit, malgré quelques maigres rebonds, l’histoire tourne autour du disparu, en spirale, en s’enfonçant comme elle le peut dans les blocages personnels d’individus communs. D’aphorismes en aphorismes, Pontiggia dresse un portrait, bien peu reluisant, d’une classe moyenne figée dans des situations intenables : les mariages sont des conventions mortes, la carrière, même réussie, n’a pas de sens, l’investissement personnel dans des hobbies est ridicule, le vieillissement est un naufrage, etc. C’est l’intérêt et surtout la limite d’un tel livre ; au fond, il ne fait que rassembler quelques idées un peu éventées et vaguement recouvertes d’un habillage littéraire. Si ce roman présente une situation de crise, c’est bien une crise molle, marécageuse, dans laquelle les personnages s’enfoncent et n’en finissent plus d’agoniser spirituellement.

En alignant une série de portraits psychologiques types, Pontiggia a exploré une forme de misère générale de la société contemporaine, tempérée par une note d’espoir affreusement convenue : la jeunesse. Andréa, le seul personnage jeune du roman, est au fond le seul être libre, ouvert, disponible, qui n’a pas besoin de rêver du grand soir. Sa vie est encore informe, il n’a aucun engagement, aucun destin fixé ; il incarne tout ce qui échappe aux autres, le sentiment que tout peut encore commencer, que les choses ne sont pas jouées, que la vie reste fluide, qu’il y a de l’espace. C’est une page blanche que la vie n’a pas encore noircie. Tous les autres, d’âge plus ou moins mûr, sont figés sur un modèle mort, subi ou choisi par erreur, qui les confine, êtres sans destin, dans une stase morale et personnelle sans issue. Leurs efforts – car efforts il y a, même si le roman ne s’appesantit pas sur eux – ne les mènent jamais très loin. Que leur manque-t-il ? Difficile à dire. Leur problème réside, au premier degré, en leur inadéquation, tant avec leur existence présente qu’avec leurs illusions personnelles. Mario, le frère, a abandonné son travail pour écrire, enfin, la grande œuvre intellectuelle qu’il croyait porter. Or, il n’en est pas capable. Il en est même touchant, par ses efforts inaboutis, ses bonnes résolutions jamais suivies d’effet, son apathie caricaturale et sa procrastination. Mario figure le faux artiste, le faux penseur, l’intellectuel en puissance dont la puissance ne se réalise jamais. Pour supporter sa vie, il a eu besoin d’un mythe, d’un rêve de grand soir (sous la forme d’un livre, d’une œuvre) ; le jour même où il est passé de la chimère caressée aux heures de désarroi à la réalisation effective, tangible, du Grand Rêve, il s’est effondré. Il s’était menti. Il ne tenait qu’à une illusion, comme tant d’autres, prétendument auteurs, prétendument artistes, prétendument chanteurs qui, s’ils avaient le temps, s’ils prenaient le temps, ah, si seulement ils avaient le temps de le prendre, le temps, eh bien !, vous verriez ce que vous verriez, et tout et tout ! Combien de béquilles psychologiques dans ces « œuvres » en puissance qui ne naissent jamais ? La femme du disparu est un peu dans la même situation, avec son petit cercle poétique fumeux, où se dit et se lit à peu près n’importe quoi. Le regard de Pontiggia est noir ; ses petites satires – cercles de lecteurs, séances chez le psychologue, discussions ésotériques – sont les meilleures parties du livre, celles où il ne discourt pas sur le monde, mais où il le met en scène. On voit bien derrière poindre le thème central du livre, l’impossible quête de sens dans une société plurielle, où chacun se voit chargé de donner une direction spirituelle personnelle à son existence, mission au-delà des forces de la plupart.

Et comme perspective à cette quête de sens, qui l’achève et la justifie, le grand soir, La Grande sera dont il est question, dans le titre italien. Le grand soir représente l’espérance dernière, dont la réalisation ne peut être satisfaite. Présent dans tous les messianismes, il est, par définition, reporté à plus tard. Il faut croire, croire que le grand soir du départ, le moment de la fuite, de cette rupture avec le quotidien, aura bien lieu un jour, s’y apprêter, l’attendre. Le bonheur se tient juste après ce dernier tournant. On finira bien par naître une deuxième fois, pour de vrai, croit-on – le motif est typique de Pontiggia, une dialectique figée entre des formes tangibles mais déjà mortes et des formes chimériques, destinées à avorter. Dans Vie des hommes non illustres, l’art offrait quelque perspective de salut ; ici, il n’en offre plus guère. La plupart des protagonistes espèrent un changement dans leur vie : l’épouse veut devenir une poétesse reconnue, le frère doit écrire son maître-ouvrage de critique cinématographique, les maîtresses rêvent de divorce et de mariage, le financier compte sur son savoir ésotérique, etc. Mais le grand soir n’aura pas lieu pour eux. La métaphysique n’est pas un secours ; la psychologie n’est pas un secours ; l’art n’est pas un secours ; l’aventure adultérine n’est pas un secours, pas plus qu’une conjugalité agonisante. Tous les chemins sont fermés, sauf celui, mystérieux, qu’a emprunté le disparu. Lui, peut-être, porte un espoir. La question reste ouverte : a-t-il trouvé son chemin ? Rien dans le texte ne permet de le savoir. Le pessimisme morose de Pontiggia n’invite pas à croire au salut du fugitif, qui trouvera bien, tout seul, les moyens de se bâtir une nouvelle prison. Après tout, l’homme qui s’enfuit emporte avec lui l’essence même de ce qu’il fuit, lui-même.

Pontiggia s’intéresse donc moins à l’action qu’aux racines de l’inaction, au départ qu’à l’immobilité, au changement qu’à la stagnation. Les faits perdent leur centralité, au profit de leur interprétation, dans ce qui apparaît comme un énième avatar du roman d’analyse psychologico-sociologique. Je ne doute pas que certains y retrouveront une partie de leur expérience personnelle ; l’ensemble m’a néanmoins, à la lecture, paru un peu faible, un peu convenu. Pessimiste et cynique, Pontiggia met en scène une classe moyenne perdue dans une vie moderne privée de sens, partagée entre son dégoût d’elle-même et son incapacité matérielle à changer. La drôlerie de certains portraits n’emporte pas la joie du lecteur ; le rire – épisodique – est ici amer, presque cruel, avant que d’être jubilation. Néanmoins, l’auteur, dans ce panorama maussade, ouvre un double point de fuite, source d’une lumière incertaine : le disparu – qui a osé rompre pour on ne sait quel nébuleux destin – et le jeune Andréa – qui a pour lui, pour un temps, l’indétermination fondamentale de son âge. Conclusion un peu banale, sous forme d’une double et vague apologie de la dérobade et de la jeunesse, d’un roman qui ne l’est pas moins.

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