L’Eire du temps : L’Archiviste de Dublin, de Flann O’Brien

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L’Archiviste de Dublin, Flann O’Brien, Phébus, coll. « Libretto », 2004 (Première éd. 1995, Première éd. Originale 1964 ; titre original : The Dalkey Archive).

En toute logique, jusqu’au premier janvier, je ne devrais guère pouvoir alimenter ce blog plus d’une fois ou deux. Je vous avertis, donc, d’un provisoire dérèglement de mon rythme, en principe méthodique.

La littérature irlandaise a formé, ces derniers siècles, une marge extrêmement féconde de la littérature anglophone. Ses grands noms sont bien connus. Swift, Sterne, Sheridan, Stoker, Synge, Wilde, Yeats, Shaw, Beckett, Joyce, Heaney, etc. sont nés en Irlande, y ont vécu et certains d’entre eux ont même poussé le vice jusqu’à y mourir, voire, si l’on en croit leur compatriote Flann O’Brien, à s’y cacher post-mortem. Un des traits caractéristiques de cette riche littérature irlandaise est son irrévérence, souvent manifestée par des livres fantaisistes et humoristiques – je vous épargnerai le catalogue bien connu de ces satires et de ces comédies, vous renvoyant aux textes de Swift, de Sheridan, de Sterne ou, même, dans une certaine mesure, de Joyce. L’Irlande se prend rarement très au sérieux. L’Archiviste de Dublin appartient sans nulle doute à cette catégorie de textes drôles, fantasques ou foisonnants, sans véritable fil conducteur, que l’on retrouve tout au long de l’histoire littéraire irlandaise. Il est impossible, paraît-il, de résumer ce livre. Succession de scènes dialoguées, à l’humour souvent absurde, ce roman manque en effet d’un véritable scénario, comme pourrait l’imaginer un romancier préoccupé par la seule efficacité de son intrigue. À chaque chapitre, O’Brien ouvre de nouvelles pistes, propose des développements inattendus, surprend son lecteur ; aucun de ces fils n’est suivi très longtemps ; il peut néanmoins être repris par la suite comme si de rien n’était. Par sa prolifération de sous-intrigues, de détails délicieux et inattendus, de dialogues lunaires, O’Brien fait oublier à son lecteur qu’il ne lui a rien proposé d’autre que d’arpenter la campagne irlandaise et ses pubs à la recherche de MacGuffins aussi extravagants les uns que les autres. Le bon sens n’est pas de mise. Un esprit préoccupé du seul réalisme de ce qui lui est proposé ne trouvera pas là de matière, car il s’agit bien d’avaler, avec Mike, le personnage principal, bien des hypothèses saugrenues. En compagnie d’un de ses amis, Hackett, Mike a rencontré par hasard un savant, De Selby, qui leur expose, autour de larges rasades de whisky fait maison, l’étendue de ses réalisations scientifiques – loin d’être à la portée du premier Niels Bohr venu. De Selby a en effet inventé un mécanisme pour supprimer le temps (rien que ça !) et converser, en prenant quelques précautions d’ordre technique, avec tous les grands esprits du passé. Cette découverte offre par ailleurs bien d’autres perspectives que des séances de spiritisme sans table tournante ni questionnaire fermé, elle permet en effet de faire vieillir à volonté le whisky – innovation fort intéressante pour des Irlandais – et, très accessoirement, de détruire toute forme de vie sur terre, objectif personnel qu’avoue, en quelques phrases faussement accommodantes, le savant. Dans Le Berceau du chat, Kurt Vonnegut avait proposé une hypothèse similaire ; l’Américain avait, contrairement à l’Irlandais, poussé scolairement le parti pris de la science-fiction jusqu’au bout.

Ici, O’Brien s’en passe bien. De Selby offre une seule fois à Mike et Hackett la possibilité d’assister – dans des conditions ambiguës – à un des dialogues qu’il mène avec un grand esprit du passé, ici saint Augustin. L’évêque d’Hippone, conversant dans un anglais à peine traversé de quelques archaïsmes bibliques, commente, entre deux exposés théologiques, ses propres difficultés relationnelles avec saint Pierre. Le tour comique du livre est pris, un peu à la manière des saynètes loufoques des Monthy Python, O’Brien alterne anachronismes, fausses évidences et incongruités, dans le seul but d’amuser un lecteur complice, dont il s’acharne à décevoir le goût de l’intrigue solidement nouée. À peine croit-on en effet le roman parti, alors, pour être un thriller populaire, opposant deux quidams obscurs à un redoutable savant fou, que l’auteur s’ingénie à surprendre et frustrer son lecteur. La quinzaine de chapitres subséquents ne fait que retarder un dénouement qui n’arrive pas vraiment. Le récit vole surtout de pub en pub, où Mike expose, autour de verres copieusement remplis, ses projets pour combattre les desseins du savant. L’art comique d’O’Brien s’y déploie avec une divertissante maestria. Les personnages dissertent doctement de théories farfelues, passant en un instant de thèmes graves et généraux à des anecdotes idiotes, qu’ils commentent sans jamais perdre leur sens des convenances et de la pondération. Sans cesse, leurs échanges passent d’un plan supérieur à un plan inférieur, et vice versa. Tel problème théologique fondamental rappellera à un personnage, par une analogie douteuse et imprévue, une décision (sans guère de rapport), de sa grand-tante de Cork, décision que tous, autour de la table, commenteront gravement pour revenir, par une boucle déconcertante, à leur lutte contre De Selby, avant que d’évoquer, pèle-mêle, l’Évangile (apocryphe) selon Judas, les amourettes du facteur, le style polémique de Tertullien et les ennuis de la tenancière du pub. L’Archiviste de Dublin est un roman de dialogues, dont l’aspect comique tient essentiellement à la façon qu’ont les personnages de vivre des événements, graves ou futiles, avec le même mélange de pondération, de sévérité et de complète désinvolture. Il faut aimer une certaine sorte d’humour à froid pour apprécier pleinement les divagations et digressions auxquelles O’Brien soumet son lecteur. Le fil de l’intrigue, rattrapé ici ou là, importe peu. Ce qui compte, au centre de chaque chapitre, c’est la scène au pub, cœur du récit comme il est le cœur de la vie sociale anglo-irlandaise. On y sent, parfois, dans les théories douteuses et les rencontres inattendues, saisie l’essence même du pub, de son petit bavardage inconséquent et alcoolisé, entre le commentaire prosaïque, les digressions innombrables et les (parfois savoureuses) brèves de comptoir. Dans ces conditions, résumer le reste du livre n’a en effet pas grand sens.

Les personnages y montrent une propension divertissante à accepter les plus grandes absurdités comme si tout, dans cette Irlande profonde, était possible. Ce n’est pas que ces gens manquent de logique – car ils manifestent souvent une grande fermeté dans leurs raisonnements – mais ils paraissent presque dépourvus de tout sens commun et de jugement critique. Leurs postulats sont viciés, leurs idées folles. Entre deux hypothèses, ils choisissent toujours la plus extravagante, la commentant et l’exposant avec une rigueur argumentative redoutable. Les doutes de leurs interlocuteurs sont de la sorte rapidement balayés. Flann O’Brien se débrouille d’ailleurs pour que l’éventualité la plus improbable soit la seule à se concrétiser : le lecteur est convié, comme les interlocuteurs de Mike, à tout gober. Et si ladite hypothèse, impeccablement déroulée, aboutit à devoir viser, pour soi, le Saint-Siège et, pour James Joyce, la condition de Père jésuite, aucun obstacle ne sera, pour Mike, trop élevé. L’auteur d’Ulysses ressuscité d’entre les morts, fait d’ailleurs une apparition fort inattendue. Il est traité avec une plaisante irrévérence, teintée d’admiration, loin de la passion agressive que suscitait son nom dans les milieux cultivés et bigots de l’Irlande d’alors. Son intégration dans la trame du livre, sans grand rapport avec l’intrigue principale et au prix d’une digression de plus, donne à O’Brien l’occasion – réjouissante à son point de vue – de mettre en scène et de gentiment ridiculiser l’encombrant commandeur de la littérature moderne irlandaise. De plus fins connaisseurs de l’œuvre joycienne que moi trouveront sûrement ici ou là quelques clins d’œil au père de Leopold Bloom et de Anna Livia Plurabelle – je ne connais pas suffisamment Joyce pour m’avancer en la matière.

Plus généralement, dans ce roman, il est possible de croire n’importe quoi, à la seule condition d’être capable d’en convaincre les autres, d’où ce recours constant, qui à la maïeutique, qui à la rhétorique, autant de la part du limité Hackett ou du génie De Selby que du banal Mike ou de l’improbable chef de la police. Ce dernier, Pluck, outre les incongruités adverbiales dont il farcit dindonnesquement, fantaisistement, indubitablement, nutritivement, policièrement et théologiquement ses propos, a développé une théorie physique très poussée sur l’échange d’atomes entre le cycliste et sa bicyclette, la théorie « mollyculaire » – un rapport avec la Molly Bloom d’Ulysses ? Sa thèse farfelue le conduit in fine à voler (honnêtement) des vélos pour empêcher leurs utilisateurs de devenir eux-mêmes (vélocipédiquement) des deux-roues, risque qu’ils encourent (atomiquement) après des années d’échanges « mollyculaires » involontaires, provoqués par les trépidations de leur engin ! On saisit là le sérieux tout relatif du roman de Flann O’Brien et des théories scientifiques et philosophiques fumeuses qu’il mobilise. Quand Pluck expose ses idées aux autres, tous acquiescent, de l’air que prennent ceux à qui l’on vient de seriner avec assurance une évidence – qu’ils étaient encore les seuls, quelques instants plus tôt, à ne pas connaître, manifestation d’une ignorance qu’ils auraient honte d’avouer en public. Par cette rhétorique de pub, solidement alcoolisée, quoique jamais prise en état d’ivresse, les personnages posent sur le monde un regard fantaisiste et poétique qui, s’il ne lasse pas un lecteur moins bien disposé, le divertira quelques heures.

La contrepartie d’un tel récit à rebondissements, c’est qu’il finit par ne plus proposer que des saynètes dialoguées sans grand rapport les unes avec les autres, un peu comme ces films à sketch, dont chaque partie apparaît très (trop ?) autonome. L’écrivain a cependant l’intelligence de proposer un récit assez court, pour ne pas lasser – j’ai toujours remarqué que l’humour supportait mal les longueurs. Peut-être le lecteur sera-t-il déçu à la fin, car Flann O’Brien annonçait pour son roman un « dénouement pire que la bombe atomique ». Oui, j’approuve cette annonce, à la seule condition de considérer que l’absence de dénouement est en effet bien pire que le deus ex machina définitif de la fin du monde. L’Archiviste de Dublin aurait pu compter bien d’autres chapitres, ou bien moins, être plus long, ou plus court, passer plus de temps dans tel pub, ou moins. Cela importe peu, puisque, par sa structure même, son esthétique digressive, le récit appelait un nombre indéterminé – et nécessairement incomplet – d’épisodes. Flann O’Brien rattrape sans peine les imperfections de sa trame romanesque par son originalité, ses fantaisies et son humour. En cela, l’auteur mérite bien de figurer dans les anthologies de littérature irlandaise.

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