Spécial #100-14 : De qui est-ce ?

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Le temps me manque un peu ce week-end, mais je tenais néanmoins à publier aujourd’hui une petite note… la centième d’une année 2014 bientôt achevée. Je me surprends moi-même de tant d’assiduité. Pour l’occasion, exceptionnellement, je propose à qui le souhaite quelque chose d’un petit peu différent : un petit jeu littéraire en aveugle. Voici un texte, tiré de mes monceaux de livres – et dont le contenu n’est pas sans présenter quelque amusante ironie à mon égard et à celui de ce blog, comme vous devriez rapidement le constater. À vous de deviner qui a écrit ces lignes ; le texte contient pas mal d’indices pour le situer géographiquement et temporellement.

De la lecture

La plupart des gens ne comprennent rien à la lecture, pas plus qu’ils ne savent vraiment pourquoi ils lisent. Les uns considèrent cet acte comme un parcours essentiellement pénible mais nécessaire pour accéder à la culture, et d’ailleurs, comme ils lisent beaucoup, ils sont extrêmement cultivés. Les autres considèrent la lecture comme un plaisir facile, qui permet de tuer le temps, et pour lequel au fond, qu’importe ce qu’on lit, l’essentiel est de ne pas s’ennuyer.

Monsieur Müller lit donc l’Egmont de Goethe ou les Mémoires de la marquise de Bayreuth parce qu’il espère, ce faisant, être plus cultivé et combler l’une des nombreuses lacunes qu’il devine dans son savoir. Qu’il ressente ces lacunes avec une telle angoisse et les contrôle, est déjà un symptôme comme quoi il prétend venir à bout de sa formation de l’extérieur et la considère comme quelque chose que l’on acquiert par le travail, et que donc toute culture – il étudie encore tellement – restera en lui chose morte et stérile.

Quant à monsieur Meyer, il lit pour le plaisir, c’est-à-dire par ennui. Il a du temps, il est retraité, et il a même beaucoup plus de temps que ses moyens le lui permettent. Les écrivains sont donc obligés de l’aider à occuper de longues journées. Il lit Balzac comme il fume un bon cigare, et Lenau comme il lit un journal.

Or messieurs Müller et Meyer, tout comme leur femme, leurs fils et leurs filles, font preuve dans d’autres domaines de beaucoup plus de discernement et d’indépendance. Ils n’achètent ni ne vendent de rente sur l’État sans de bonnes raisons ; ils ont éprouvé qu’une nourriture lourde, le soir, est difficile à digérer, et ils n’accomplissent un travail physique que pour autant que celui-ci leur paraît vraiment nécessaire pour acquérir et conserver la santé. Certains d’entre eux font même du sport et ont des idées sur les secrets de cet étrange passe-temps, qui fait qu’un homme intelligent ne se contente pas de s’amuser mais peut également rajeunir et se fortifier.

Eh bien ! il faudrait que monsieur Müller lise de la même façon qu’il fait de la gymnastique ou du canoë. Du temps qu’il passe à lire, il ne devrait tirer de bénéfice inférieur à celui que lui procure le temps qu’il consacre à ses affaires, non plus qu’il ne devrait accepter de livre qui ne l’enrichisse d’un savoir vécu, ne lui apporte un soupçon de santé et ne le rajeunisse d’une journée. Il devrait se soucier aussi peu de son instruction qu’il ne postule à une chaire d’enseignement, et être aussi honteux de fréquenter des brigands et des souteneurs de romans qu’il le serait dans le commerce de réelles canailles. Mais la pensée du lecteur n’est pas aussi simple : ou bien il considère le monde de l’imprimé comme un monde inconditionnellement supérieur, où le bien et le mal n’existent pas, ou bien, dans son for intérieur, il le méprise comme étant un monde irréel, inventé par des spéculateurs, un monde où l’on ne pénètre que parce que l’on s’ennuie et d’où l’on n’emporte rien d’autre que l’impression d’avoir passé quelques heures relativement agréables.

Mais, malgré cette fausse et modeste appréciation de la littérature, la plupart du temps, monsieur Müller, tout comme monsieur Meyer, lit beaucoup trop. Il sacrifie à une chose qui ne le touche en rien profondément, plus de temps et d’attention qu’à bien d’autres affaires. Il devine donc confusément qu’il doit y avoir dans les livres quelque chose qui ne serait pas sans valeur. Mais il s’entête à aborder les livres avec un manque de personnalité qui, en affaire, aurait tôt fait de le ruiner.

Le lecteur qui lit pour passer le temps et se reposer, et celui qui le fait pour s’instruire, supposent que les livres contiennent des forces qui revivifient et élèvent l’esprit, mais qu’ils connaissent et apprécient mal. Dans ces conditions, ils agissent comme un malade dépourvu d’intelligence qui sait que, dans une pharmacie, il y a un grand nombre de médicaments efficaces et qui, en conséquence, entreprend de les goûter tiroir après tiroir, bocal après bocal. Et pourtant, comme dans une vraie pharmacie, chacun pourrait trouver dans sa librairie et sa bibliothèque l’herbe qui lui convient et, au lieu de s’empoisonner et de s’encombrer, y puiser de quoi se fortifier et se revivifier.

Il est agréable pour nous, auteurs, qu’on lise autant, et peut-être idiot qu’un auteur trouve qu’on lit trop. Mais à la longue, un métier que l’on voit partout mal compris et mal utilisé, ne procure guère de joie ; et dix bons lecteurs qui vous manifestent leur gratitude, valent mieux et vous réjouissent plus, en dépit de moindres droits d’auteur, que mille lecteurs indifférents.

C’est pourquoi j’ose affirmer que, partout, on lit trop et que cette surabondance de lecture ne fait pas honneur à la littérature, qu’au contraire elle lui porte tort. Les livres ne sont pas faits pour rendre encore plus dépendants des gens qui le sont déjà, et encore moins pour fournir une vie de rechange et d’illusions à bon marché à des gens inaptes à l’existence. Au contraire, les livres n’ont de valeur que s’ils conduisent, servent, sont utiles à la vie, et toute heure de lecture est gâchée, qui ne provoque pas chez le lecteur une étincelle d’énergie, un soupçon de rajeunissement, un souffle de fraîcheur nouvelle.

D’un point de vue purement extérieur, la lecture est une occasion, une incitation pressante à la concentration, et il n’y a rien de plus faux que de lire pour se distraire. Celui qui n’est pas atteint de mélancolie, n’a aucunement besoin de se distraire, il lui faut au contraire se concentrer, il lui faut être présent partout et toujours quel que soit l’endroit où il se trouve et ce qu’il fait, ce qu’il pense ou ressent, et ce avec toute l’énergie de son être. Il faut donc d’abord, dans ces conditions, sentir en lisant que tout bon livre est une concentration, une contraction et une intense simplification de choses enchevêtrées. Le moindre poème est déjà une simplification et une concentration de sensations humaines et si, en le lisant, je n’ai pas la volonté de participer attentivement aux événements racontés et de les vivre, je suis un mauvais lecteur. Le tort que, ce faisant, je porte à un poème ou à un roman peut me faire ni chaud ni froid. Il n’empêche qu’en effectuant une mauvaise lecture, c’est surtout à moi-même que je porte tort. Je passe mon temps à faire quelque chose d’inutile, je consacre mes facultés visuelles et mon attention à des choses qui sont pour moi sans importance et dont je sais à l’avance que je les oublierai bien vite ; je me fatigue les méninges avec des impressions qui ne me servent à rien et que je n’ai aucune envie de digérer.

On dit souvent que les journaux sont responsables de cette mauvaise lecture. Je pense que c’est totalement faux. On peut, chaque jour, lire un journal ou plusieurs et le faire avec joie et concentration ; on peut même, en choisissant et en combinant rapidement les nouvelles, effectuer un exercice très sain et fort précieux. Alors qu’on peut fort bien lire Les Affinités électives, en acharné de l’instruction ou en lecteur avide de plaisirs, et faire que cela ne vous serve absolument à rien.

La vie est courte et, dans l’au-delà, personne ne viendra vous demander de combien de livres vous êtes venu à bout. Il est donc idiot et nuisible de passer son temps à lire inutilement. En disant cela, je ne pense même pas aux mauvais livres, mais avant tout à la qualité même de la lecture. Dans la vie, la lecture, comme chaque pas, comme chaque respiration, doit apporter quelque chose, il faut y consacrer de l’énergie pour en récolter de plus riches encore, il faut s’égarer pour se retrouver avec plus de conscience encore. Il ne sert à rien de connaître l’histoire de la littérature si nous n’avons pas puisé dans chaque volume que nous avons lu, joie ou consolation, énergie ou paix intérieure. Lire sans réfléchir et pour se distraire, c’est comme se promener les yeux bandés dans un beau paysage. Non plus qu’il ne faut lire pour s’oublier ou oublier la vie quotidienne. Au contraire, il faut lire pour prendre solidement en main son propre destin avec une conscience et une maturité toujours plus grandes. Il faut aborder les livres non pas comme de timides élèves abordant de froids professeurs, non plus que comme des propres à rien tendant la main vers la bouteille de schnaps, mais comme des alpinistes se rendant dans les Alpes et des combattants entrant dans l’arsenal, non pas comme des fuyards et des malgré-nous de la vie, mais comme des gens de bonne volonté se rendant chez des amis et des conseillers. Si les choses étaient et se passaient ainsi, on ne lirait guère plus que le dixième de ce qui se lit actuellement, et nous en serions tous dix fois plus heureux et plus riches. Et si cela faisait que personne n’achète plus nos livres et qu’en conséquence, nous, les écrivains, nous écrivions dix fois moins, le monde n’en subirait aucun dommage. Car il est évident que l’écriture ne se porte pas mieux que la lecture.

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7 réflexions sur “Spécial #100-14 : De qui est-ce ?

  1. Ah nous avons déjà un vainqueur, ça n’aura pas tenu une heure ! Bravo à Ivan Tsarévitch. Il s’agit bien d’un texte de Hermann Hesse, paru dans le Neues Wiener Tagblatt du 16 juillet 1911 et traduit par François Mathieu pour le recueil « Magie du livre », paru chez Corti en 1994.

  2. Un quizz, un quizz !
    Zut, trop tard… 😦
    ‘Sont forts ces gens, ‘sont très forts…

    Bravo pour les Cent notes et j’attends les cent suivantes !

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