La carte Muray : Les Atticistes, d’Eugène Green

pavé plage

Les Atticistes, Eugène Green, Gallimard, 2012

« Entrez dans une librairie aux premiers jours d’une rentrée littéraire : les dix livres en évidence sur les tables sont les dix dont parlent dès juin les médias unanimes. Pas un de plus pas un de moins. Les autres sont déjà rangés en rayons, attendant patiemment de regagner les cartons pour retour à l’envoyeur. Et quelques jours plus tard, ces dix livres occupent les dix premières places des listes de vente », Olivier Adam, « La carte, (l’avoir ou pas) » Libération

Dans une tribune publiée dans Libération, en date du 5 décembre, l’écrivain Olivier Adam constatait, non sans amertume, que la vogue d’un homme, d’une idée, d’une œuvre, en France, dépendait d’une étrange et versatile cristallisation de l’opinion : il appelait cela, dans son style prosaïque et épicier, « avoir la carte ». Que signifie donc l’expression « avoir la carte » ? Avoir la carte, selon M. Adam, c’est disposer du soutien des médias unanimes et donc du public moutonnier. Avoir la carte, selon M. Adam, c’est obtenir les suffrages et l’admiration sans critique, sans péril et donc sans gloire. Avoir la carte, selon M. Adam, c’est être aujourd’hui « Xavier Dolan », « Christine & The Queens » ou « Alain Juppé » (ceux qui se rappellent 1995 croient rêver). Avoir la carte, selon M. Adam, c’est faire n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand sans jamais encourir la sanction du public. Avoir la carte, selon M. Adam, c’est être le vainqueur d’un jeu de popularité où, pour le dire à l’américaine, winner takes all. Avoir la carte, selon M. Adam, c’est aussi être un romancier célébré dans tous les journaux, dans tous les hebdomadaires, dans tous les mensuels, sur toutes les ondes et sur tous les écrans, dès l’été, et jusqu’au triomphe – inévitable – aux grands prix de l’automne. Avoir la carte, c’est aussi, pour paraphraser M. Adam, écrire en 2000 un premier roman à succès, adapté au cinéma, et assurer ainsi une vie entière consacrée à l’écriture ; avoir la carte, c’est, depuis quinze ans, publier annuellement des livres généralement bien accueillis, écrire des scénarios de films, recevoir des prix, poser sur les estrades, signer des dédicaces, être invité à France-Culture, tenir une chronique régulière dans Libération ou répondre à des interviews de Lire ; avoir la carte, c’est, en 2012, être célébré trois mois durant par les « médias unanimes » pour un livre sociologico-littéraire tout à fait dans l’air du temps (Les Lisières), bien mis « en évidence sur les tables » avant d’occuper « les […] premières places des listes de vente » ; avoir la carte, c’est faire la couverture des gazettes littéraires avec sa barbe de trois jours pour faire romantique, ses yeux perdus dans l’horizon pour faire romantique breton, et son allure négligée pour faire à la fois artiste, romantique et breton ; bref avoir la carte, c’est être Olivier Adam, au moins jusque hier. C’est peut-être la raison pour laquelle l’écrivain n’ose pas citer un seul de ses confrères qui a la carte, de peur, non de fâcher un quelconque Emmanuel Carrère, mais que le premier nom qui lui vienne à l’esprit soit le sien. Je ne veux pas juger trop vite ; M. Adam n’aurait-il pas récemment égaré sa carte ? Ne plus avoir la carte, en ce cas, c’est sentir son étoile pâlir, voir son dernier livre critiqué par les journalistes qui se pâmaient devant le précédent, ne plus connaître le même succès public ; bref, ne plus avoir la carte, c’est la situation précise que semble expérimenter Olivier Adam aujourd’hui, alors que son Peine perdue, sorti cet automne, n’a pas marché. Les raisons de cette note d’humeur sont désormais plus claires. Vous m’excuserez, j’espère, cette parodie, un peu lourde, du ton monodique de la dernière tribune libre de M. Adam. Si l’on peut se réjouir de lire un auteur à succès s’exprimant aussi honnêtement sur l’état actuel d’une critique qui préfère s’amouracher plutôt que de juger, on eût préféré qu’Olivier Adam analysât le système de médiatisation panurgesque des livres quand lui-même en bénéficiait, plutôt que d’attendre, pour s’insurger, d’en être devenu la (fort provisoire) victime. Pour le formuler en moraliste aussi rigide qu’étroit, l’homme est toujours plus ardent à combattre les injustices quand elles lui nuisent que quand elles le servent.

La tribune de M. Adam m’a remis en mémoire un roman, paru dans l’anonymat voici deux ans, et que j’ai lu en septembre dernier : Les Atticistes, d’Eugène Green. Ce livre n’a pas eu, à ma connaissance, de vogue critique ; comme tous les romans qui n’ont pas la carte, écrits par des auteurs qui ne l’ont pas non plus, ce livre a attendu sagement dans les rayons des librairies d’être renvoyé chez Gallimard. Et son auteur n’a eu nulle tribune pour s’en plaindre. Ce livre ne partait pas sans handicap : Eugène Green, metteur en scène et artiste américain installé en France, pouvait être confondu par le public avec son homonyme, Julien Green – homonyme certes prestigieux, mais dont la gloire est bien fanée de nos jours ; le titre, qui fleure, poétique et intrigant, la IIIe République et ses versions de grec ancien, ne présageait pas de son contenu, une satire mordante du dernier demi-siècle littéraire et intellectuel parisien. En deux cents pages, M. Green revisite, non sans sarcasme, les modes et les toquades de l’intelligentsia française, son extrémisme de principe, décomposé, de décennies en décennies, en une série d’accommodements piteux, de renoncements et de trahisons. Rien donc qui puisse vous faire obtenir de carte par ces puissances mystérieuses et inconnues chargées d’en accorder. Pas d’équivoque dans ce parallèle adamesque : cet insuccès ne cache nul complot du silence, voulant dissimuler aux yeux du public une puissante machinerie de délégitimation du Paris des Lettres et des Arts. Il n’y a rien de scandaleux à ce que la plupart des lecteurs français n’en ait pas même entendu parler. Les Atticistes n’est pas un chef-d’œuvre ; c’est seulement un petit roman agréable et divertissant, sur les Merveilleuses et les Incroyables de la littérature française. Le lecteur songe, de temps à autre, à un Philippe Muray converti à la fiction. Pour un Américain, même né à New York, Eugène Green connaît fort bien l’esprit national ; il l’a mieux saisi, peut-être que bien d’autres de nos compatriotes. Il cherche avant tout, dans Les Atticistes, à susciter le rire. Les rebondissements scénaristiques sont délibérément outrés – délires rocambolesques ou macabres, dans la droite ligne des affections littéraires d’un homme de théâtre ayant participé à la redécouverte du patrimoine théâtral baroque. Le style, maniéré à l’extrême, joue exprès de l’emphase pour bâtir, par recours à l’antiphrase, une sorte de portrait délirant d’une époque de l’intelligence française, l’époque du Général et de Tel Quel, l’époque de la réaction droitière et de la révolution gauchiste, l’époque du Rotary et des Cols Mao, dont, depuis Guy Hocquenghem, on sait qu’elles aboutissent en un point unique, la pleine entente des arrivistes arrivés.

Les Atticistes, malgré quelques visibles références à des personnages existants – Philippe Sollers pour ne pas le citer – n’est pas un roman à clé. Il met moins en scène des hommes et des femmes vivants que des idées, poussées à leur point le plus extrême, et donc à leur coefficient d’absurdité maximale. Le récit perd évidemment en réalisme ce qu’il gagne en incongruité. Les deux personnages principaux, dont les aventures s’articulent avec les grandes périodes de l’histoire intellectuelle récente, sont suffisamment saugrenus pour qu’il ne vienne l’envie à personne de chercher de qui ils s’inspirent. D’un côté, Amédée Lucien Astrafolli, Marseillais issu d’un milieu de petits-bourgeois enrichis, devenu normalien, agrégé et professeur en Sorbonne, partisan de la rigueur et de l’équilibre de la prose française, héritier du Grand Siècle, fanatique de Racine et de Bossuet, et plus encore de Voltaire, péroreur ampoulé et patriote, convaincu de la supériorité manifeste de la littérature nationale sur le reste du monde ; de l’autre, Marie-Albane Sidonie Thècle Luitgard Ursule Quarton de Courtambat, héritière d’une vieille famille de la noblesse française, pensionnaire révoltée d’institutions catholiques, étudiante féministe devenue la Pasionaria de mai 68, avant d’émigrer aux États-Unis, d’y enseigner et d’y trouver le terreau pour ses théories ultra-progressistes, remettant en cause le Canon, la domination masculine, les traditions, et, bien sûr, la fameuse prééminence des écrivains blancs, masculins, européens et décédés (les fameux dead white European males). L’un veut à toute force rayer de l’histoire des lettres tous les modernismes et revenir à une pure expression atticiste – c’est sa grande théorie – soit le classicisme racinien porté à son point le plus extrême. L’autre cherche à abattre toutes les citadelles de la transmission, de l’héritage, du passé, et faire reconnaître comme seules légitimes les expressions les plus hétérodoxes, les plus triviales ou les plus dominées. Les personnages sont très typés. Pour l’un, Le Figaro et l’Académie sont trop progressistes ; pour l’autre, les maoïstes sont soupçonnés de déviationnisme droitier. Astucieux, M. Green met en scène une sorte d’inversion sociologique : Astrafolli, le petit-bourgeois qui a vaincu par son intelligence personnelle les pesanteurs de classe, a adhéré à l’ensemble des valeurs du système, jusqu’à l’extrémisme ; Courtembat, la riche noble, a rejeté sa caste pour mener une lutte qui sape tout ce dans quoi elle est née, au nom de la justice sociale et de la lutte contre les pesanteurs sociologiques de la domination. Les deux incarnent deux tendances bien connues du combat théorique : le désir de sur-légitimer le système chez celui qui s’est battu pour y entrer ; la volonté de le délégitimer pour celui qui y est né.

Comme on peut l’imaginer, avec deux personnages d’un extrémisme aussi affiché, le roman prend rapidement un tour comique. Confrontés l’un à l’autre, Astrafolli révulse Courtembat par son radicalisme réactionnaire quand Courtembat scandalise Astrafolli par son extrémisme révolutionnaire. L’un veut épurer le canon, l’autre veut le détruire ; l’un veut s’installer au sommet, l’autre le saper ; l’un rétrécit, sévère, l’ensemble de la culture à presque rien, l’autre élargit, démocratique, la culture à presque tout. Un Académicien rétrograde contre une radical de campus, voici le programme – attendu quoique divertissant – de la première partie du livre. L’histoire est connue, la balance va, d’épisodes comiques en épisodes comiques, tantôt en direction de l’un, tantôt en direction de l’autre. M. Green revisite avec une verve baroque la période bien connue des années 60 et 70. Sa deuxième partie ouvre un contrepoint à cet antagonisme. S’ils s’opposent sur le fond, ces deux personnages principaux appartiennent néanmoins à la même classe sociale, des professions intellectuelles supérieures – pour le formuler comme un cadre de l’INSEE. Leurs milieux sont les mêmes et chacun prend bien garde à ne pas se mêler à des univers trop différents de lui. Le conservateur s’allie à la noblesse ; la révolutionnaire… lui reste fidèle, à la manière de ces gens qui cherchent à éviter pour eux les conséquences de ce qu’ils appellent de leurs vœux pour les autres.

Peu à peu, les extrêmes s’affadissent. Des ponts sont jetés, puis franchis, entre des positions théoriquement irréconciliables. De loin en loin, le personnage de Patrice Nunard (Philippe Sollers) incarne de manière comique ces retournements et ces renoncements, passant par les étapes successives d’une dialectique impeccable, quoique imprévue, des citations in extenso du Président Mao au culte rabâché de Sadmozarcasanovavenise, de l’orthodoxie austère de Pékin à celle, luxuriante, de Rome. À la fin du livre, le lecteur s’amuse de le voir justifier l’infaillibilité pontificale à partir de citations de Mao Zedong. Les deux personnages principaux parviennent eux aussi à un accord imprévu. Non qu’Astrafolli et Courtembat renoncent à leurs conceptions des lettres et des arts, mais les événements les conduisent, de temps à autre, à joindre leurs points de vue. Le refus absolu du changement et le culte du mouvement perpétuel aboutissent à une position commune ; l’hyper-élitisme et l’anti-élitisme se conjoignent en des refus partagés, quoique fondés sur des raisonnements divergents. Ainsi le renouveau théâtral baroque – auquel M. Green a personnellement contribué dans les années 70-80 – qui revisite les auteurs du XVIIe par des interprétations anti-classiques permet aux deux ennemis de se retrouver sur une position commune. Le réactionnaire ne tolère pas que l’on touche à ses chers génies atticistes ; la révolutionnaire n’accepte pas que l’on choisisse des mises en scène passéistes, et partant, fascistes. Au fur et à mesure que passent les années, les ennemis s’entendent de plus en plus souvent. L’épisode de l’Académie des Sensibles, permet d’opérer, sur le dos de la jeunesse, du monde à venir, le rapprochement final. M. Green y ouvre sa perspective critique. Il dénonce l’hypocrisie des milieux culturellement dominants, mélange de modes stupides (avoir la carte ou pas, dirait M. Adam), de conformisme plat, de paternalisme confit de préjugés (ainsi ce réalisateur, bien embêté de ne pas trouver en banlieue ce qu’il venait y chercher), voire de malhonnêteté intellectuelle. Ces dernières pages, qui tournent parfois à la mascarade que d’aucuns, trop atticistes, pourront juger outrée, montrent, de la part de l’auteur, une conscience narquoise et clairvoyante des tabous de notre époque.

Green n’a pas la carte ; Les Atticistes n’ont pas connu le succès, ni critique, ni public ; son style, délibérément maniéré et désuet – remarquable de maîtrise, néanmoins, venant d’un auteur dont le français n’est pas la langue maternelle –, et son ton, d’une ironie pimpante, ne sont guère de ceux qui triomphent aisément dans les box-offices littéraires de nos jours. Contrairement à M. Adam, chroniqueur autorisé de Libération, scénariste de cinéma, écrivain de métier, romancier encensé par la critique, figure du milieu littéraire, bref, titulaire – malgré ses dénégations – d’une carte, M. Green n’avait aucune chance d’obtenir, pour son roman un peu caustique, la moindre audience. Et lui, qui n’a pas même de tribune pour s’en plaindre, méritait bien qu’un lecteur parmi d’autres revienne durant quelques lignes sur son petit livre à la Muray, qui, sans être un chef-d’œuvre, offre sur un certain état de la République des Lettres, un aperçu baroque et vivifiant.

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4 réflexions sur “La carte Muray : Les Atticistes, d’Eugène Green

    • Il y a un peu de l’ironie d’Aymé effectivement, dans ce livre. Vous faites bien de me faire penser à lui, j’ai toujours à lire deux des trois volumes à lui consacrés par la Bibliothèque de la Pléiade.
      (cela dit, sauf erreur de ma part, Le Confort intellectuel n’y est pas)

  1. Dans le même journal, Christine Angot faisant la critique de Fleur Pellerin, c’est pas mal non plus. Le besoin de reconnaissance (faut-il avoir un regret de ne pas « avoir la carte »? Faut-il s’enorgueillir de l’avoir?) est un puits sans fond qui cache une question beaucoup plus essentielle: quelle littérature veut-on défendre et qui est apte à le faire?
    Peut-on envisager que la transmission des oeuvres se fasse autrement que par prix et matraquage médiatique? Qui envisage de travailler dans la durée?

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