Heureuse qui, comme Pénélope, a fait un long voyage : Suzanne et le Pacifique, de Jean Giraudoux

A View of the Monuments of Easter Island (Rapanui), William Hodges. 1775

A View of the Monuments of Easter Island (Rapanui), William Hodges. 1775

 

Suzanne et le Pacifique, Jean Giraudoux, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1990 (Première éd. 1921)

 «Garde toujours Ithaque dans ton esprit,  / C’est vers elle que tu vas.  / Mais ne hâte pas ton voyage : / Mieux vaut qu’il dure beaucoup d’années, / Que tu sois déjà vieux en abordant ton île, / Riche de ce que tu auras gagné sur ta route, / Et sans espoir qu’Ithaque te donne des richesses. / Ithaque t’a donné ce beau voyage. / Sans elle, tu n’aurais pas pris la route. / Elle n’a plus rien à te donner. / Même si elle te paraît pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé : / Maintenant que te voilà sage avec tant d’expériences,  / Tu auras compris ce que les Ithaques veulent dire.»

Constantin Cavafy, Ithaque, traduction Socrate Zervos, L’Imprimerie Nationale

Le Général de Gaulle disait, paraît-il, qu’on reconnaît un imbécile à ce qu’il qualifie immanquablement Jean Giraudoux d’écrivain « précieux ». L’anecdote est peut-être apocryphe, elle n’en reste pas moins révélatrice d’un cliché très répandu. Il suffit de creuser un peu – sans le lire – pour retomber sur les mêmes expressions, répétées ici ou là : Giraudoux le magicien, Giraudoux le précieux, Giraudoux le fantaisiste. L’héritier de la Grèce, du Romantisme et de l’esprit français ; un mélange de surréalisme et de classicisme ; l’un des noms essentiels de l’Entre-Deux-Guerres, dont il saisissait à merveille l’esprit, le Zeitgeist (au point que le lire exige un siècle plus tard de copieuses notes explicatives). Voici un écrivain de grand style, un poète en prose, un imaginatif étonnant et dont les romans, écrits à la va-vite et avec une nonchalance affectée, expriment autant le génie de l’homme que celui d’une nation littéraire, voire d’une Zivilisation. Et Pierre Assouline, de vanter récemment sur les réseaux sociaux, sa « langue pure, claire et sophistiquée » – on notera que le qualificatif « précieux » a été de justesse évité. Les historiens littéraires et les critiques aiment les épithètes qui facilitent leurs travaux de classification linnéenne ; et ils les aiment d’autant plus quand les écrivains eux-mêmes se réclament du style dans lesquels on voudrait, par volonté d’intelligibilité, les confiner. Dans Suzanne et le Pacifique, quelques remarques explicites sur la préciosité font ainsi figure de manifeste littéraire ; elles ont orienté la lecture du texte, dans un sens purement littéraire, dégagé de tous enjeux historiques ou philosophiques. Une fois le qualificatif critique fixé, buriné, enfoncé dans le crâne du lecteur, celui-ci ne voit plus chez l’auteur que ce qu’on lui a recommandé d’observer pendant sa courte visite ; le lecteur de Giraudoux s’arrête à chaque instant pour mieux constater la préciosité, la luxuriance, l’érudition, les jeux littéraires et les fantaisies, etc. Il passe rapidement le fond ; on lui a dit de ne pas en tenir compte. Il accrédite ainsi l’idée du prosateur léger, de l’écrivain pour écrivains, qu’on reconnaît à coup sûr à ses tics, ce mélange de digressions poétiques et de phrases interminables, ces multiplications de « comme », ces énumérations d’animaux exotiques entre deux catalogues des grades administratifs français, ces innombrables mentions de « sous-préfet », de « préfecture », de Bellac et du Limousin au milieu de clins d’œil érudits destinés aux deux Paul, Claudel et Morand. Oui, cette virtuosité-là, parfois éreintante, parfois agaçante, parfois vieillie – le style vif pâtit du temps qui passe – cette virtuosité, donc, existe. Le lecteur ne peut certes passer outre et affirmer, absurde, de Giraudoux qu’il était un écrivain de la ligne claire, de l’épure, de la simplicité. Les textes de cet écrivain collent à leur légende ; mais ne lui collent-ils pas trop ? Comme Pierre Bayard le conseillait, avec son sens coutumier de la provocation, dans Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, il faudrait peut-être, à un moment ou à un autre, dissiper ces nuages d’adjectifs et de préjugés qui nous empêchent de lire l’œuvre d’un regard personnel, la lire comme si elle n’avait jamais été lue, l’aborder comme un Robinson son île déserte.

Les lecteurs communs et simplets dont je suis n’osent pas toujours s’affranchir des discours critiques les mieux charpentés. Après tout, si des universitaires ont passé trente ans courbés sur un texte, comment un jeune nigaud pourrait-il prétendre y voir quoi que ce soit qui ne figure déjà, à titre d’évidence, dans les sédiments de décennies d’exégèses et d’étude des manuscrits ? Qu’on me permette cependant de lire Suzanne et le Pacifique avec une certaine fraîcheur, en dehors des carcans existants. Si j’évoque aussi longuement ce problème, c’est qu’en lisant la « notice » du texte, à la fin du volume de la « Bibliothèque de la Pléiade », je me suis aperçu, non sans surprise, que son auteur, la respectable critique québécoise Lise Gauvin, n’avait pas eu le moindre mot pour ce qui constituait, à mon humble avis, le moteur silencieux du texte, son motif dans le tapis. J’ai attendu dix pages, quinze pages, mais non, rien. Pas une phrase, pas un mot, pas un signe. Son texte était érudit, fort bien charpenté, très profond, instructif, intelligent, mais avais-je lu, moi petit lecteur néophyte en Giralducie, le même texte qu’elle ? Avais-je compris le même contexte qu’elle ? Visiblement non. Je parlais plus haut d’île déserte ; Suzanne et le Pacifique relève justement de la robinsonnade, mise au féminin. La ligne narrative du livre tient en peu de place. Une jeune femme, évoque, à la première personne, les années qu’elle a passées sur une île perdue dans le Pacifique. Comme le héros de Daniel Defoe, Suzanne est la seule survivante d’un terrible naufrage ; elle se réveille étendue sur la plage d’une petite île, au milieu d’un archipel inconnu. Là voilà seule au monde. Contrairement à Crusoé, où à ce marin méditerranéen de jadis dont elle trouve des traces sur une autre île, elle ne rebâtit pas la civilisation. Elle ne travaillera pas. Elle revendique hautement de ne pas le faire. Ni élevage, ni chasse, ni construction d’un abri ne l’occuperont. Elle vivra nue, disponible, heureuse, sans jamais éprouver la besogne harassante des survivants. Elle n’en a nul besoin ; cette île est une véritable corne d’abondance. Plutôt que de réapprendre la civilisation, elle redécouvre la nature, un monde inviolé et innommé, un Éden sans pomme et sans Adam. La chute (le naufrage) a précédé le Paradis. L’un des traits caractéristiques du récit de Suzanne sont ses fameuses descriptions éminemment poétiques et colorées d’un univers luxuriant, merveilleux, irréel, entrecoupées de souvenirs, de réminiscences de la France désormais perdue. Giraudoux y met toute sa fantaisie, tout ce que le lecteur s’attend à lire, chez lui. Sur cette île idéale, ce rêve d’île, ce fantasme d’insularité, Suzanne passe plusieurs années ; elle s’y nourrit à sa faim, s’y baigne quand elle le désire, se laisse approcher par des oiseaux inconnus qui n’ont de sauvage que le nom. Une chose, seule, lui manque, néanmoins, le regard humain. À aucun moment, malgré les douceurs de l’île, elle ne renonce à surveiller la côte, à tenter de se signaler lorsqu’elle croit voir une fumée dans le lointain. Sa solitude restera, de bout en bout, une attente, comme si ce rêve vécu, ce Paradis, ne pouvait qu’être un expédient, un temps inapte à remplacer la vie. Elle explore peu à peu l’archipel : sur une île, elle trouve quelques mammifères qu’un précédent établissement humain a oubliés ; elle y trouve aussi la case du marin qui l’a précédée, case dans laquelle se trouve Robinson Crusoé, qu’elle lit avec dégoût, tant le matérialisme du marin, du civilisateur, du colon, la désespère  ; sur une autre île, elle trouve des fétiches et des idoles dans le style, impénétrable, de l’Île de Pâques, témoins muets et effrayants d’un passé révolu, privé de sens. Ces deux occupations antérieures furent des fétichismes : l’un, indigène, au sens propre de l’adoration de statues ; l’autre, colonial, au sens figuré, de celle du travail, comme transformateur et libérateur de l’humanité. Suzanne refuse ces deux fétiches ; il ne s’agit pas de transformer le monde, mais d’abord de le voir, puis de le nommer… et enfin de l’inscrire, de le coucher sur le papier, sans rompre son équilibre.

Elle ne le sait pas, mais pendant sa longue et involontaire réclusion insulaire, la guerre a éclaté. Il lui faut la découverte des débris d’un naufrage, non, de deux naufrages, bref, d’un combat, pour comprendre. La mort paraît absente de l’île ; la mer lui amène. Des cadavres de marins anglais et allemands échouent un jour sur les plages. Avec eux, dans une boîte, un exemplaire de journal : elle découvre, d’une formule plaisante, que tout, en Europe, semble dépendre d’une seule rivière, la Marne (et de sa bataille). Son exil dans son rêve d’île durera exactement le temps du conflit. Suzanne ne sera découverte qu’en 1918 par un navire anglais et ne reviendra sur le sol de France qu’à la signature de l’Armistice. Cette Pénélope a achevé son Odyssée et retrouve Ithaque (où nul Ulysse ne l’attend). Voilà exactement où je voulais en venir. Ce qui m’a surpris dans la notice de Mme Gauvin, c’est que, saturé de références littéraires, son texte n’évoque pas un instant la guerre de 14-18, comme s’il s’agissait d’un aspect ornemental du roman, un pur détail artistique, remplaçable. Pourtant, réfléchissons un instant. Giraudoux est un ancien combattant ; même s’il n’a pas écrit, contrairement à d’autres, sur son expérience du front, il a été mobilisé et blessé deux fois. Giraudoux est un homme de culture déchiré entre son sentiment français, éminemment patriotique, et son affection de germaniste pour l’Allemagne, où il a un temps vécu. La guerre passée l’a doublement blessé – et la lecture de Siegfried et le Limousin tend à confirmer cette hypothèse par ses longs développements, autobiographiques ou non, sur l’Allemagne et sa culture. Giraudoux publie donc son premier roman depuis la fin du conflit et de quoi traite-t-il ? D’un jeune sous-officier se battant sur le front ? Des tourments d’un grand blessé de guerre ? Ou, sur le mode du ressassement, des passions d’un provincial monté de sa sous-préfecture à Paris ? Non. Il traite, à la première personne, d’une femme, perdue sur une île idéale, plus proche de l’utopie que de la réalité, et qui passe exactement la durée d’une guerre meurtrière à laquelle l’auteur a pleinement pris part dans le Pacifique (pas l’Atlantique ou l’Indien, non, le Pacifique !). Je ne voudrais pas donner l’impression de tirer le texte dans une direction qui n’est pas la sienne, mais le fait qu’un ancien combattant, souvent prompt à utiliser son propre matériau autobiographique dans ses livres, publie en 1921 un tel texte, sorte de négatif absolu de l’expérience personnelle et collective passée, celle de 14-18, ne me semble pas anodin ; pas au point qu’un critique puisse passer cela sous silence. Avec Suzanne et le Pacifique, le lecteur contemporain de Giraudoux pouvait s’évader ; il pouvait aussi lire en creux sa propre époque. On peut voir dans ce livre, à raison, innovations littéraires ou astuces érudites, parabole philosophique ou long poème en prose ; on peut y voir la manifestation d’un certain surréalisme, que confirment les appréciations positives des jeunes Soupault et Aragon  ; on peut aussi y voir un moyen de dépasser la faillite de la civilisation par le récit tortueux d’un voyage vers la nature, le rêve, l’individualité, un texte qui se perd pour mieux revenir, après une longue réflexion, à l’artifice nécessaire de la culture et de la société des hommes, renouvelées. Suzanne refuse de rebâtir, comme Defoe, ce qui a, de toute manière, échoué. La complexité du texte tient peut-être à ce que ce refus de civilisation n’équivaut pas à un désir destructif de table rase. Au contraire, Suzanne, au milieu de ses oiseaux versicolores, se rappelle la France, elle se rappelle le Limousin, elle se rappelle ses lectures – sans surprise, pour évoquer les « révolutionnaires » de la poésie, Mallarmé, Rimbaud, Claudel. Mais elle choisit ce qui peut et ce qui ne peut pas figurer dans ce rêve. Elle choisit le monde qui l’entoure. Elle choisit également de nommer, de baptiser ce qu’elle voit, en toute liberté. Elle, la plus soumise en théorie aux nécessités de la survie, peut s’en détacher à loisir – car il n’y a rien, dans son expérience, de réel. Giraudoux concentre sur l’archipel de l’utopie un bestiaire venu de tous les continents ; quoi de plus normal, puisqu’il s’agit là d’une fuite, d’une dérive hors de la réalité, d’un pas de côté dans l’envers du monde, dans l’envers de la guerre. Suzanne est l’antidote littéraire d’un monde en ruines.

Le récit frappe par ses très longues phrases, chargées de participes présents, un peu à la manière, à venir, d’un Claude Simon. Au bord de l’essoufflement, le texte cherche par le déferlement des mots à dire ce qui se présente simultanément au regard, au rêve et au souvenir ; tout doit pouvoir se prononcer dans une respiration, s’exprimer en un geste, s’insérer dans une phrase. L’expérience de la solitude insulaire aurait pu être celle du silence ; elle mène, au contraire, à la redécouverte du poids des mots, à la libération de leur agencement, à la recomposition de leurs rapports. D’où ce texte étonnant, qui semble, une fois le naufrage consommé, s’emmêler sur lui-même sans commencement ni fin. Ce tournoiement perpétuel déséquilibre le texte, le décale par rapport à son propre sujet, lui offre de longues parenthèses, entrecoupées de parenthèses, elles-mêmes enfermées dans d’autres parenthèses. Proust, à la même époque, explore l’infiniment petit de son souvenir par l’infiniment grand de son récit ; Giraudoux, dans une même geste, éclaire l’infini du rêve par l’infini du nom, de la phrase, de la séquence, à laquelle peut toujours s’adjoindre une autre séquence, puis une autre. Ces formes fluctuantes désincarcérent la vie des figures mortes dans lesquelles la vieille civilisation l’a enfermée. La narratrice peut, à sa guise, errer dans son propre rêve, cette illusion utopique – les mentions géographiques et animalières sont irréelles – nourrie autant de vie que de lectures. Suzanne et le Pacifique se développe ainsi dans de longues périodes, circulaires et foisonnantes, tentant d’embrasser un monde librement reconstitué, nouveau, dans lequel la fantaisie et l’imagination ont toute leur place. À la phrase sèche, réaliste, sans métaphores, qui adhère à l’univers tel qu’il va, Giraudoux préfère le long mouvement poétique et musical, métaphorique, onirique, qui défait et refait l’univers, dans un foisonnement d’images contiguës. Crusoé, exclu du monde, se hâtait de le rebâtir, avec un soin encyclopédique et maniaque ; Suzanne, à l’écart, préfère le recréer, avec ses mots, sa sensibilité, ses coloris et ses humeurs. Cette robinsonnade tient de l’échappée, de la parenthèse de survie ; lorsque le monde n’offre plus que désespoir, tristesse, mort, la fuite, sous la forme d’un long voyage intérieur, est toujours possible. En cela, Suzanne et le Pacifique tient peut-être une place, étonnante, dans les romans nés de l’expérience de la guerre.

Il me semble donc que ce texte merveilleux de joie, de poésie, de couleurs et d’odeurs, par ces excès même, exprime aussi (et surtout ?) la fuite dernière face à l’expérience du désespoir, fuite face à la guerre, fuite face à la faillite de la civilisation, fuite face à la vie prosaïque, matérielle et ennuyeuse. J’y ai moins lu les afféteries d’un Giraudoux précieux et délicat, multipliant les apartés gratuits et les incises digressives, que, dernière ressource de l’esprit blessé dans les ruines de l’Europe, l’invocation du rêve contre la réalité, de la lumière contre l’ombre, de la création contre la destruction. Mais ce chemin onirique ne suffit pas à l’auteur ; Suzanne éprouve en effet le besoin de revenir à l’humanité, de mettre fin à l’errance, d’achever son voyage par le retour au pays natal ; et ses larmes face au banal fonctionnaire qui l’accueille sont aussi le signe d’une tension entre les exigences formelles du réel et la liberté du rêve. Intérieur ou non, un voyage s’achève. Par de longs détours, Suzanne est enfin revenue chez elle comme Ulysse à Ithaque, changée, plus consciente d’elle-même et du monde, plus apte à savourer l’équilibre et le repos promis par le pays natal, plus libre, aussi.

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5 réflexions sur “Heureuse qui, comme Pénélope, a fait un long voyage : Suzanne et le Pacifique, de Jean Giraudoux

  1. Vos notes sont vraiment excellentes cher lecteur mais ce n’est que l’avis d’un autre amateur; cette attention portée aux rapports du tout aux parties, de la structure d’une œuvre a chaque fractal reflet de ses composants, qui accompagne et développe sans arrêt le soucis de lire les moments subversifs des trames historique comme s’ils devaient être des instants décisif d’une conscience supérieure, me touche particulièrement dans votre manière de lire ; je ne connais pas ce roman aussi c’est avec prudence que j’ose une remarque : pourquoi qualifier de « fuite » ce qui est la conséquence d’un naufrage involontaire? cette remarque (peut-être idiote, en induit une autre) peut-être que ce que vous qualifiez d' »utopie » est le réel véritable quand le motif dans le tapis fait ressortir que la performativité éthique du sens qui noyaute le corps substantiel de la langue n’est plus qu’une folie meurtrière dans un monde déchiré par les tenants d’un savoir positif du sens de l’être que la philosophie depuis Socrate affirme être toujours « ailleurs »; ailleurs, c’est a dire aussi bien en Suzanne quand elle en fait l’expérience dialogique radicale en l’absence de toute présence humaine et ainsi redécouvre a la fois l’éthique et la langue, c’est a dire la visée de sens qui en est la synthèse et dont le signifié est toujours transcendant? s’il en était ainsi (mais je ne puis l’affirmer puisque je n’ai pas lu ce roman) alors Suzanne serait au contraire le seul individu représentant le genre humain destiné a recevoir l’essentiel, cette réalité que la vermine et la rouillent n’atteignent pas, pendant que le genre serait, lui rédimé dans ses propres contradictions et les limbes atroces de la fiction guerrières des incroyants possédés par la marchandise. bien a vous, jerome.

  2. Merci à vous pour vos commentaires philosophiques. Je ne suis pas certain d’avoir exactement saisi ce que vous vouliez dire (je n’ai pas la tête assez conceptuelle, pardonnez-moi). Je vous rejoins en tout cas sur l’analyse du rôle de la redécouverte de la langue dans ce roman.
    Je tiens (en guise de réponse pas forcément satisfaisante pour vous) à préciser qu’à mon sens, si fuite il y a, comme je le suppose, c’est avant tout (et sans condamnation aucune de ma part), celle de l’auteur, pour les raisons biographiques exposées dans ma note (dans mon paragraphe de conclusion, c’est à lui que je pense). Giraudoux est fasciné par le personnage d’Ulysse, à qui il a consacré un conte et un roman. Je n’ai lu qu’une partie de son œuvre (la première), mais j’y vois une certaine récurrence : la peinture du pays natal, le départ de celui-ci, sa remémoration, les aventures vécues ailleurs qui offrent la possibilité, cette fois non plus subie, mais choisie, de revenir à Ithaque (en cela, Giraudoux touche plus à Cavafy qu’à Homère). Pour rebondir sur un autre roman de lui, il faut avoir erré pour rentrer, il faut avoir été Siegfried pour pouvoir redevenir Forestier (cf. Siegfried et le Limousin, roman parabole dans lequel le narrateur va retrouver en Allemagne, après guerre, un camarade français, Forestier, devenu amnésique pendant les combats, récupéré et rééduqué par les Allemands comme un des leurs, rebaptisé Siegfried et à qui le narrateur veut redonner accès à la mémoire perdue, celle du pays natal).
    Cette fuite est aussi, tout de même, celle de Suzanne, de manière peut-être plus discrète, car le naufrage (certes accidentel) intervient alors qu’elle se dirige vers l’Australie. Sans « fuir » à proprement parler la France, on observe, dans le roman, qu’elle s’éloigne délibérément du lieu natal, qu’elle s’éloigne de Bellac, qu’elle s’éloigne de la France, et qu’elle ne saisit son attachement à ce lieu qu’en en étant privée et en redécouvrant l’essence du rapport au monde, de zéro, si j’ose dire.

  3. Je vous remercie de cette lecture de « Suzanne » qui me semble frapper juste. Effectivement ce « trou noir » cette absence de la guerre de 14-18, en pleine guerre de 14-18, n’est-elle pas significative ? Essentielle ? Un « voyage au bout de la nuit » à l’envers. A l’envers de la nuit, il y a un jour interminable… De l’autre côté de la terre. La prétendue légèreté, la (encore plus) prétendue « préciosité » de Giraudoux, n’est-ce pas une forme de politesse face à la tentation de s’immerger dans le drame, son côté obscur et matériel ?
    Quant à l’écriture expéditive… C’est encore un leurre – que Giraudoux a lui-même fabriqué, en exhibant comme des premiers jets des feuillets manuscrits ne portant presque pas de corrections et en omettant de dire qu’il s’agissait de la troisième ou quatrième version, remise au propre…
    D’écrivains faciles – de véritables écrivains, j’entends – je n’en connais pas. Que ceux qui y croient s’y essaient ! Quiconque a tenté l’aventure n’a pu que se rendre compte de la difficulté de l’entreprise. Les pages que le « léger » et « brillant » et « mondain » et « facile » et « superficiel » Cocteau a consacré dans ses journaux des années 40 par exemple, aux heures d’écriture, dans la solitude de la nuit, lorsque les quinquets des théâtres s’étaient éteints, montrent la souffrance et même la torture que cela représentait pour lui.

  4. Par ailleurs, j’ai longuement discuté – dans une autre vie, perdue dans un autrefois – avec des lectrices de « Suzanne » et il me semble en ressortir qu’il y a bien une lecture « féminine » de ce livre… Je n’en dis pas plus, ne voulant pas trahir la pensée et le sentiment de mes « informatrices », à la fois par mon épaisseur de mâle et à cause de la relative amnésie induite par les décennies écoulées depuis ces conversations… Mais, si je ne pourrais plus en reproduire la lette, et sans doute en trahirais-je aussi l’esprit, je me souviens des délices de ces échanges, à propos de « Suzanne ».

  5. Peut-être, relisant aujourd’hui ce livre-madeleine, retrouverais-je la mémoire de ces conversations, avec ces interlocutrices perdues de vue, certaine ayant même probablement quitté ce monde sans retour – qui n’étaient ni des bas-bleus ni des « jeunes filles en fleur »…

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