Un encombrant cadavre : Le Corps du Duce, de Sergio Luzzatto

Cérémonie sur la place Loreto (en mémoire des Partisans exécutés en  août 44)

Cérémonie sur la place Loreto (en mémoire des Partisans exécutés en août 44)

Le Corps du Duce, Sergio Luzzatto, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2014 (trad. Pierre-Emmanuel Dauzat) (Première éd. Originale 1998)

Lénine, les Kim et Mao, embaumés, exposés et offerts à une idolâtrie de commande ; Staline, lui aussi embaumé, puis discrètement retiré du Mausolée de la Place Rouge et enterré sur décision de son successeur ; Hitler (mal) incinéré, réduit en cendres et dispersé on ne sait où ; Franco maintenu artificiellement en vie des semaines durant, puis inhumé dans un pompeux mausolée ; Saddam Hussein pendu, enterré, déplacé, ré-enterré ; Kadhafi lynché et enfoui dans un lieu secret ; le corps du tyran, de l’autocrate, du dictateur connaît bien des vicissitudes, que ce soit dans ses derniers instants ou post-mortem. Son cadavre n’est pas seulement un amas de chairs promis à la pourriture – ou à l’entretien permanent des embaumeurs, mais bien une arme politique, un signe du pouvoir, un objet d’adoration ou de haine, et plus encore un « lieu de mémoire », celui de son régime. Si une étude générale du corps du dictateur comme lieu de mémoire reste à produire, Sergio Luzzatto en a proposé une déclinaison tout à fait convaincante avec son étude sur Mussolini, publiée en Italie en 1998, et traduite en France cet automne seulement. Le « Duce » apparaît, à la réflexion, comme un très bon sujet : son corps joua un rôle central. Sa dictature a en effet exalté des vertus viriles et nationales par un usage, propagandiste et frénétique, du corps même du dictateur, mis en scène, exposé, affiché sans relâche pendant tout le ventennio – peut-être un peu moins à Saló, alors que le régime, satellisé par les Nazis, se mourait. Après la capture et l’exécution du Duce par les partisans, à Dongo, son corps (ainsi que celui de quelques-uns de ses proches) fut, on le sait, exposé à la haine collective d’un peuple exaspéré, à Milan, sur la place Loreto. L’endroit lui-même n’avait pas été choisi par hasard, des Partisans y avaient en effet été hâtivement exécutés quelques mois plus tôt par les fascistes de la Légion Muti. Suspendu par les pieds, comme la carcasse d’un animal promis à la boucherie, le cadavre du Duce subit en avril 1945 de tels outrages qu’il ne restait plus grand-chose de reconnaissable de son corps lorsqu’il fut décroché et placé dans son cercueil – les photos reproduites dans le livre sont assez effarantes. L’histoire ne s’arrête pas là puisque quelques mois plus tard, le jeune fasciste Domenico Leccisi se débrouilla pour enlever le corps et le retenir durant une centaine de jours, le temps que la police retrouve sa trace (comme une incise grotesque dans une farce macabre, le corps avait, dit-on, encore perdu quelques morceaux en route…). Pendant les dix années suivantes, Mussolini reposa en secret dans un monastère, jusqu’à ce que les leaders de la Démocratie Chrétienne, pour obtenir l’appoint au parlement des quelques élus néo-fascistes du MSI (dont Leccisi), s’accordent, à la fin des années 1950, pour rendre le corps à la famille. Ses restes se trouvent depuis dans une crypte décorée avec un mauvais goût très sûr, à Predappio, son village natal en Émilie-Romagne.

Le professeur Luzzatto s’intéresse moins à ces faits qu’à ce qui les entoure, à ce faisceau d’interprétations, parfois contradictoires, de légendes, souvent mal étayées, qui accompagnèrent le Duce dans les premières années de son éternité. Les amateurs d’histoire un peu macabre ont peut-être lu l’intéressant On a volé le Maréchal, de Jean-Yves Le Naour, consacré au commando (de « Pieds Nickelés ») qui enleva brièvement, en 1973, le cercueil de Pétain à l’île d’Yeu. L’étude du professeur Luzzatto, moins narrative, ne s’apparente que de très loin à cet ouvrage. Le vol du cadavre ne joue ici qu’un rôle annexe. Ce qu’on en fit compte moins que ce qu’on en dit. Bien sûr, l’auteur évoque la tête (brûlée) du petit groupe qui déroba les restes du Duce, Domenico Leccisi, qu’il rencontra dans les années 90 et dont il tira un témoignage exclusif ; bien sûr, il essaie – chose presque impossible – d’apporter quelque lumière sur la trouble exécution du Duce, par une passionnante remise en perspective critique des souvenirs des deux principaux protagonistes, les communistes Walter Audisio (dit « Valerio ») et Aldo Lampredi (dit « Guido ») ; bien sûr, il trace un cadre général de l’histoire d’un corps, vivant, puis mort, adulé, puis profané, surexposé, puis caché. Mais ce qui intéresse l’auteur, en premier lieu, ce sont les interprétations que tirent les acteurs de l’événement, ses témoins et ses commentateurs. Le corps devient, sous sa plume nourrie aux théories foucaldiennes, un objet social, politique, motif d’une enquête foisonnante ; l’étude de sa mémoire passe par les textes, les journaux, les livres. Et ils sont alors nombreux, sur ce sujet (le livre fourmille d’exemples). Mussolini obsède l’Italie des années 40 et 50 ; sa fin attise les passions – bien plus, injustice de l’histoire, que celle des partisans, des prisonniers ou des déportés ; la mémoire, à la fois exemplaire et odieuse, de sa dégradation finale a des implications morales et politiques que ne peuvent s’empêcher de soulever les hommes publics, les écrivains et les philosophes. Pour M. Luzzatto, le lecteur le sent bien, le fait même que la mémoire de Mussolini pose problème conduit le pays à oublier de célébrer ses morts moins honteux, ses véritables martyrs et ses victimes.

Les trépidantes mésaventures des restes méconnaissables du dictateur déchu ont quelque chose, selon lui, de tridentin, d’ultra-baroque, sorte d’expression supérieure d’une italianité faite d’excès, dans l’adoration comme dans l’outrage. À ce titre, et en guise d’exemple, les écrits fascinants de Carlo Emilio Gadda, cités longuement dans le corps du texte, sont là pour rappeler quels délires verbaux et mentaux inspirèrent les turbulences du ventennio et de l’après-guerre. Gadda, un temps proche du fascisme, se félicita avec une violence inouïe de l’exposition macabre de la place Loreto, de ce lynchage post-mortem parfaitement dérangeant – auquel d’autres que lui, aussi éloignés du fascisme que possible, Calvino, G. A. Borgese, Fenoglio, par exemple, trouvèrent à redire. Il y a quelque chose du défoulement de la place Loreto dans les pages les plus brutales de Gadda, comme ces déferlements flamboyants et « haddockiens » d’épithètes moqueuses, insultantes, outrageantes à propos du Duce. Si Pavese, Meneghello ou Pasolini eurent sur le fond une opinion assez peu éloignée de la sienne quant à la justification de l’exécution, ils n’atteignirent pas le degré de virulence parfaitement inouïe avec lequel le Milanais réglait ses comptes, enfin, avec le Romagnol. Ces éructations devant un mort déchu ont à voir, en profondeur, avec celles des Lombards qui, réunis sur la place Loreto, maltraitèrent les cadavres que les Partisans avaient décidé d’exposer. Étaient-ils tous si exemplaires que cela pour s’arroger le droit de jeter la première pierre ? Que cachait vraiment ce déferlement ? Le soulagement, seulement ? Ou bien une haine d’amoureux déçu ? D’autres écrivains et publicistes adoptèrent à cet égard des positions plus modérées que Gadda, sans pour autant, d’ailleurs, innocenter le fascisme et son chef. En effet, à bien y réfléchir, l’exécution sans procès privait surtout l’Italie d’un procès de guerre, d’un moyen socialisé de régler ses comptes, par tribunal interposé, avec elle-même. Et l’exposition publique du corps aux outrages de la foule, difficilement défendable une fois l’enthousiasme collectif retombé, devenait la cicatrice mémorielle qui empoisonnerait quinze ans durant la vie politique italienne. On peut penser d’ailleurs que cette brutalité envers les restes du Duce défunt répondait, sur un mode proche du sien, aux outrances du fascisme, à son culte délirant de la force, à sa manie darwinienne de la victoire, qu’il constituait la manifestation même de la corruption des Italiens par vingt ans de méthodes fascistes, par vingt ans de violence fasciste, par vingt ans d’excès fascistes. Il périssait, alors, au fond, comme il avait régné.

Le professeur Luzzatto, en écumant la presse d’alors, les ouvrages des témoins et des écrivains qui ont laissé quelque trace de l’événement, tend à montrer que ce déchaînement rachetait pour bien des Italiens, les capitulations antérieures, qu’il fondait une sorte de réparation mal ajustée du fascisme tout entier. Et c’est probablement la raison pour laquelle très rapidement se dégagea un récit signifiant, largement accepté des événements de Dongo, encadré de micro-récits plus contestés, au sens plus incertain. Le Duce avait été capturé fuyant, un uniforme allemand sur le dos, un sac d’or en bandoulière et sa maîtresse à la main. Ce scénario, que le PCI accrédita par l’intermédiaire de Walter Audisio, l’un des bourreaux de Mussolini, et longtemps seul témoin autorisé dans l’affaire, est en lui-même très intéressant. Qu’il soit parfaitement véridique, un peu faux, ou complètement monté, que dit ce compte-rendu des derniers instants du Duce ? Qu’il était un lâche, puisqu’il fuyait ; qu’il était un traître, puisqu’il était vêtu d’un uniforme allemand ; qu’il était corrompu, puisqu’il avait pensé à rafler les réserves d’or de la République Sociale ; qu’il était un être immoral, puisqu’il préférait emmener sa maîtresse, plutôt que sa femme (aussi étonnant que cela puisse paraître à nos yeux, cet élément était crucial dans l’Italie catholique de 1945). La réflexion du professeur Luzzatto ne s’arrête pas là ; plus que Mussolini, c’est le régime qui se dévoilait enfin, tel qu’il avait toujours été, un régime de lâcheté, de trahison, de corruption et d’immoralité. Le lynchage des cadavres est un geste collectif né dans la folie de l’instant, du soulagement et de l’exaspération populaires ; mais de manière sous-jacente, il signifie le dévoilement terminal des illusions du régime, la rupture effective de l’Italie avec son passé fasciste. D’autres légendes symboliques circulèrent autour de la mort de Mussolini, mais n’eurent pas le même impact : il se murmura que le bourreau du Duce aurait été le fils Matteotti, par exemple. Or c’est justement par la torture, l’exécution et la dissimulation du corps du député Matteotti par les fascistes que s’était ouvert, en 1924, le ventennio. Le corps de Matteotti, le corps de Mussolini, la boucle était bouclée. Quel juste retour des choses alors, dans l’imaginaire collectif italien, que le fils vengeât le père ! (le fait n’est bien sûr pas avéré) Certains, dans l’autre camp, chuchotèrent que le Duce n’était pas vraiment mort – vieille légende européenne de la survie du chef disparu, propre à faire naître de nouveaux sébastianismes – mais il était tout de même difficile de soutenir cette possibilité face à l’évidence des photographies d’époque. Cette floraison d’hypothèses, de légendes et de croyances, autour d’un événement incertain, montre que le corps du Duce devint le lieu d’une mémoire contradictoire, complexe, souvent confuse, sorte de leçon de laquelle les Italiens cherchaient à tirer des enseignements parfaitement incompatibles les uns avec les autres. Après tout, la guerre en Italie s’était achevée en guerre civile, les plus inextricables de toutes – qui plus est d’un point de vue mémoriel.

Une fois les passions de la place Loreto refroidies, le treillage de la station-service démonté, le corps récupéré et enfoui dans un endroit tenu secret, l’Italie ne trouva pas pour autant le repos mémoriel. Le corps du Duce piégea pour quinze ans, par son invisibilité, la République italienne et ses élites : il était immoral de célébrer le lieu et la date de profanation, et scandaleux d’offrir aux nostalgiques l’occasion de se retrouver et de se recueillir ; il fallait oublier Loreto et garder silence sur la tombe du Duce. Cette voie ambivalente ne permettait aucune cicatrisation collective, d’autant plus que l’événement demeurait à l’arrière-plan de la vie collective transalpine. Les médias revinrent souvent, avec un certain (mauvais) goût, sur la capture, l’assassinat et l’exposition du Duce, multipliant à l’envi les fausses révélations. Les différents protagonistes de l’histoire ne se laissaient pas oublier. Audisio et Leccisi, devenus célèbres, entrèrent en effet très rapidement au Parlement, l’un dans le groupe communiste, l’autre dans le groupe néo-fasciste, tous deux opposants à la Démocratie Chrétienne alors au pouvoir. Qu’Audisio ait « profité » de son rôle de bourreau dans une exécution sommaire pour se construire un destin politique et une réputation nationale dérangeait quelque peu les moralistes les moins sourcilleux. L’esplanade milanaise ne pouvait non plus occuper une place très glorieuse dans la conscience italienne – quoi de moins courageux, au fond, que de frapper un cadavre ? Même s’il est compréhensible dans l’ambiance de l’époque, l’outrage des corps, dont de nombreuses photographies ont gardé témoignage, ne pouvait représenter l’issue juste, légitime et acceptable du fascisme. En jouant sur les registres de la honte et de la pitié, peu à peu, les partisans d’une restitution du corps à la famille l’emportèrent. Décidée pour des motifs électoralistes par une majorité parlementaire aux abois, l’inhumation à Predoppio constitua une victoire pour le MSI. Rapidement, le tombeau devint lui-même un lieu de mémoire, nettement plus tolérable aux yeux de l’Italie d’alors que la place Loreto de sinistre mémoire. Les autorités régulèrent assez rapidement le folklore fascisant qui s’y exprimait, sans jamais vouloir (ni pouvoir) empêcher la célébration de l’homme que suppose un pèlerinage au tombeau. L’historien, s’il traite avec une grande justice son propre sujet, exprime à l’occasion une certaine amertume à propos d’une mémoire mussolinienne devenue à bon compte celle d’un corps martyr, et ce aux dépens du martyrologe plus noble des Partisans. Quoi qu’il en soit, le déferlement mémoriel en faveur de Mussolini se trouva peu à peu enfermé, par l’évolution de la société, par l’émergence d’une génération nouvelle, par la distance temporelle, dans les étroites limites du néo-fascisme, puis dans les restes de celui-ci, une fois que le MSI eut abandonné les oripeaux fanés du mussolinisme pour ceux, plus clinquants, d’un berlusconisme radical. Le corps du Duce avait cessé de produire du sens pour une Italie se détournant de son encombrant passé ; il était devenu objet d’histoire.

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