Le roman de Stavanger, II : Le Capitaine Worse, d’Alexander Kielland

Tromso

Le Capitaine Worse, Alexander Kielland, Les Belles Lettres, coll. « Les Classiques du Nord », trad. Olivier Gouchet, 2003 (Première éd. originale 1882)

Deux ans après la publication de Garman & Worse, parut en Norvège Le Capitaine Worse, le second volet du diptyque littéraire d’Alexander Kielland consacré à Stavanger. Les deux romans obtinrent un réel succès local et furent rapidement traduits en Angleterre et en Allemagne (1885). Depuis, si le champ anglo-saxon les a oubliés, ils ont été régulièrement réédités dans le monde germanique – la dernière fois par une maison zurichoise en 1995. J’ai abordé dans ma précédente note le premier volet de ce diptyque, Garman & Worse, dont les thèmes m’avaient rappelé ceux des Buddenbrook de Thomas Mann. Avec Le Capitaine Worse, Kielland continue son exploration du petit monde de la Norvège provinciale. Il livre ce que le cinéma américain d’aujourd’hui qualifierait de « prequel » puisque l’action se déroule une bonne trentaine d’années plus tôt que dans Garman & Worse. L’auteur évite toute contamination des deux intrigues. Aucun personnage du premier livre n’apparaît dans le second autrement que sous la forme d’un correspondant lointain, passif, ne prenant aucune part à l’action (C.F. Garman principalement ; son frère n’est qu’évoqué). Si les deux livres présentent un arrière-plan commun et cohérent, ils peuvent donc se lire indépendamment l’un de l’autre ; ils s’emboîtent comme deux pièces de puzzle. Dans Garman & Worse, l’action tournait autour de la construction d’un grand voilier de commerce ; ici, elle se concentre sur les derniers temps, malheureux, de l’existence d’un brave et truculent capitaine de marine marchande, Jacob Worse. Le titre laisse supposer un récit d’aventures maritimes, genre fort à la mode alors. Il n’en est rien, le lecteur ne verra pas Worse naviguer. Le récit s’ouvre en effet à son retour triomphal d’une lointaine expédition de négoce à Rio de Janeiro et s’intéresse principalement à sa vie à terre. Par contraste avec les clichés du grand roman de la vie maritime, Kielland dépeint le quotidien relâché et infructueux du navigateur en relâche, son vague désœuvrement, entre les femmes et les bouteilles, cet entracte d’amollissante attente qui va le mener, plus sûrement que la pire des tempêtes, à sa perte.

Au contraire de Garman & Worse, qui mettait en scène une multitude de personnages, leurs passions, leurs ambitions, leurs échecs, Le Capitaine Worse se resserre sur une poignée d’êtres de papier et sur une thématique commune, la religion. Quelques scènes du précédent roman l’avaient déjà laissé supposer, ce livre le confirme, Alexander Kielland veut avant tout figurer l’hypocrisie et la nocivité des revivals religieux tels que la Scandinavie les connut au mitan du XIXe siècle. Le traducteur de l’ouvrage, M. Gouchet, présente fort bien la teneur historique du problème dans sa préface. Il constitue le cœur du roman – et, probablement, la principale raison pour laquelle celui-ci a vieilli, plus, je trouve, que Garman & Worse. L’action se passe dans les années 1840. Le continent européen connaît alors une réaction profonde au déisme et à l’agnosticisme – voire à l’athéisme – du XVIIIe siècle, une vague de renouveau religieux, par le haut et par le bas. C’est exactement l’époque à laquelle écrit Kierkegaard, dont on sait quelle place auront, dans ses réflexions, l’articulation du doute, de l’éthique et de la foi. L’affaire religieuse dépasse les seuls milieux cultivés de Copenhague. La Scandinavie est alors parcourue par une multitude de prêcheurs inspirés et laïcs, apparentés au mouvement dit du « Réveil ». Ils traversent les grandes étendues encore sauvages à la recherche de brebis égarées, d’âmes perdues, d’êtres à convertir. Ils veulent, par l’exemplarité de leur existence et par leurs charismatiques et nomades prédications, obtenir des conversions individuelles, des retours à la foi. Ils succèdent à un autre mouvement d’évangélisme populaire, plus ancien, né dans la vieille Bohême hussite : les Frères Moraves, encore présents et actifs au moment où s’ouvre le récit, mais déjà déclinants. Ces deux groupes, s’ils ne sont pas en accord sur certains points théologiques, se retrouvent dans leur double condamnation de l’Église luthérienne officielle – institutionnalisée, récupérée et laïcisée – et de l’impiété générale de leur temps. C’est là un enchaînement bien connu de l’activité religieuse dans les sociétés chrétiennes. Un mouvement émerge en faveur d’une relecture de la religion dans un sens plus strict, plus conforme à la lettre des évangiles, aux conceptions supposées des temps les plus primitifs du christianisme. Il gagne en audience à mesure que l’Église institutionnelle se montre superficielle et corrompue. Il force celle-ci à se rénover ; il obtient alors, contre un apaisement de ses critiques, une forme de reconnaissance et d’institutionnalisation qui l’expose, quelque temps plus tard, à la naissance d’un autre mouvement, plus radical que lui. Si j’expose ces quelques généralités, c’est que le roman se concentre sur le moment précis du débordement des Frères Moraves par les « éveillés » dans la société norvégienne, symbolisé par l’hostilité que se manifestent deux des personnages secondaires du roman : Madame Torvestad (Morave) et Hans Nilsen Fennefos (éveillé).

C’est peut-être la principale finesse d’un livre souvent acrimonieux et pesant dans son exposition de l’hypocrisie religieuse que d’avoir articulé toute l’intrigue autour de l’opposition de deux mouvements radicaux. L’intérêt potentiel du lecteur contemporain pour les affaires des sectes protestantes scandinaves au XIXe siècle ne suffit certes pas à maintenir son attention ; il s’agit pour lui de dépasser ce constat historique pour observer la manière dont Kielland met en scène l’hostilité mutuelle de groupuscules intransigeants. Il ne ressort de la mise en pratique de ces « éthiques de conviction » que du malheur. Il n’y a pas de salut. Le désir de pureté absolue s’apparente, sous la plume de Kielland, à un vice. Les deux filles de Madame Torvestad, autant que le Capitaine Worse, seront les victimes de cette compétition du bien, de ce conflit de préséance dans l’ordre de la radicalité évangélique. Une scène dévoile les ressorts de cette hostilité. Lors d’une soirée de lectures pieuses, les participants lisent, chacun à leur tour, des passages bibliques ou des extraits de livres évangéliques, Mme Torvestad choisit un texte morave d’un mysticisme délirant à la limite du fantastique (et du kitsch). Fennefos critique durement ce choix, par principe, au nom de l’ascèse des « Éveillés » et de la pureté supérieure de leurs conceptions religieuses. Deux systèmes de valeurs concurrents entrent en conflit – d’où la série des vengeances de ladite Torvestad, désormais minoritaire, quand il s’agira de marier ses filles. La principale part des péripéties, comme souvent dans la littérature réaliste de cette époque, est prise par des affaires de mariage, de demandes infructueuses et de conjugalité désolante. Aux pesanteurs de la forme sociale s’ajoutent celles, étouffantes, de la lettre religieuse. Au-delà du cliché scénaristique d’époque, Kielland observe, chez ces gens qu’il dépeint comme des fanatiques, que le fondement de leur personnalité est le refus. Il s’agit bien pour eux de refuser l’Église officielle, de refuser la corruption du monde, de refuser les mouvements contestataires concurrents, de refuser les récompenses terrestres, de refuser les compromis, de refuser les désirs, de refuser les plaisirs, de refuser le monde et, in fine de refuser la vie. La critique de l’auteur prend un tour tellement absolu qu’elle en devient à l’occasion schématique : il semble vouloir montrer que l’Éveil est, avant tout, une Extinction, de soi et des autres, menée sur l’air de « si je ne suis pas heureux, qu’au moins, Mon Dieu, les autres ne le soient pas non plus ! ».

Madame Torvestad confiera ainsi, avec un sens presque sadique de la contrainte maternelle, sa fille aînée Sara, aussi dévote que dure, au bon Capitaine Worse, homme prosaïque, simple et peu spirituel, à qui elle ne peut convenir ; elle cherchera à donner sa fille cadette, Henriette, sentimentale, émotive, et éprise d’un jeune marin, au rigide prédicateur Fennefos – qui bien évidemment souhaitait la main de l’aînée. Ni Sara, ni Henriette ne voulaient ces époux. La société d’alors est présentée comme un régime de frustration, dont le développement est délibérément encouragé par les évangélistes. Il y a un fond destructif dans ce livre, une spirale de délitement volontaire qu’incarne la triste destinée du Capitaine Worse. Chacun prend ici un malin plaisir à décevoir les désirs de l’autre, à imposer et à s’imposer des épreuves qu’il ne souhaite pas affronter, par esprit de refus, de contrition et de contradiction. Pour Kielland, le masochisme, le désir inavoué de se frustrer, de se faire violence, de s’empêcher, est le pilier du christianisme. Worse, homme positif, héros joué et vaincu, n’a pas saisi dans quel système de contrainte inconnu de lui il mettait la main en prenant celle de l’aînée des sœurs Torvestad. C’est pour lui le début de la fin ; il n’a pas les armes pour combattre, spirituellement, les insinuations lentes de son épouse, ses restrictions progressives, sa guerre quotidienne. Il sera étouffé. Cet homme simple, pourtant averti par ses amis des dangers encourus, est brisé de l’intérieur, jusqu’à la folie, par la stratégie de son épouse, devenue bien vite – par dépit et pour son malheur – sa tortionnaire. Une infime parcelle de la personnalité du capitaine survivra néanmoins à la folie et sa manifestation conclut le roman, seule touche d’espoir de cette exploration lugubre de la réalité des sectes évangéliques. Je l’ai dit, ce roman expose sans aucune bonté le petit monde des éveillés et des Frères Moraves, dont il souligne, sous-jacente, l’hostilité mutuelle. Hypocrites ou fanatiques, stupides ou malveillants, ils forment une bien triste galerie dont la vertu affichée dissimule bien des vices.

Pour mieux mettre en lumière cette critique, Kielland utilise un contrepoint, en la personne du vieux consul Morten Garman – le père de la fratrie de Garman & Worse. Cet homme du siècle précédent, voltairien, libertin, francophile, tout juste veuf, observe, navré, le Stavanger de sa jeunesse sombrer, remplacé par un monde saturé d’une spiritualité populaire et superficielle, excitée par des prédicateurs incontrôlables. Comme incarnation presque topique de son époque, le Consul m’a rappelé la première génération des Buddenbrook, au pouvoir lorsque s’ouvre le grand roman de Mann ; Kielland a peut-être inspiré, là encore, l’écrivain allemand. Le lecteur suit, de loin en loin, l’autre fil narratif de l’ouvrage, les difficultés économiques rencontrées par la société Garman. Menée par un homme encore vif mais un peu affaibli, elle menace de faillite quand le Capitaine Worse, son employé, la sauve. C’est l’origine de la raison sociale « Garman & Worse » : le salarié a sauvé le patron qui, en récompense, en a fait son associé. En contrepartie, Morten Garman tente d’avertir le Capitaine de son erreur, il ne faut pas qu’il se marie ; mais l’attirance de Worse envers la jeune fille de Mme Torvestad est trop forte. Il paiera au prix fort son absence d’expérience en matière humaine. Si le roman force un peu le trait quand il dénonce les nouveaux croyants des années 1840, il montre sous un jour affectueux le chef de la maison Garman, confrontée à la concurrence d’une bourgeoisie ascendante et sans beaucoup de principes. Comme son fils dans Garman & Worse, le Consul Garman Père est une figure attachante. Ni victime, ni bourreau, lui seul échappe, au fond, à la logique perverse du refus et de la constriction qui animent tous les autres personnages.

Avouons-le, Le Capitaine Worse, moins riche en détails touchants que Garman & Worse, convainc moins. Le satiriste Kielland se fait polémiste, outre le trait, dénonce un ton trop fort, sur une thématique un peu vidée de sa substance désormais. Reste qu’il prend nettement parti en faveur des Lumières contre la foi, et de la raison bourgeoise contre les spiritualités de son temps. Ce qu’il voit avec une certaine justesse, c’est l’inadéquation complète entre le projet libéral d’autonomisation de l’individu – porté par l’homme du XVIIIe qu’est Garman – et les différentes résurgences spiritualistes qui agitent, épisodiquement, le tissu social. Le lecteur d’aujourd’hui pourra, peut-être, y lire quelques réminiscences de la situation présente. Hélas, d’un point de vue plus strictement littéraire, il manque à ce roman d’idées un peu schématique les petites touches discrètes et colorées qui ré-haussaient Garman & Worse et lui conféraient sa profondeur.

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