Le roman de Stavanger, I : Garman & Worse, d’Alexander Kielland

Seascape with Icebergs, William Bradford

Seascape with Icebergs, William Bradford

 

Garman & Worse, Alexander Kielland, Les Belles Lettres, coll. « Les Classiques du Nord », trad. Olivier Gouchet, 2003 (Première éd. originale 1880)

Géographiquement marginale, longtemps soumise au Danemark et de ce fait privée de littérature propre, la Norvège connut à la fin du XIXe siècle une brève efflorescence de talents, que l’histoire retint sous le nom des « quatre grands ». Parmi eux, un, au moins, est demeuré fort connu  ; ses pièces sont disponibles en traduction sur tout le continent et elles sont encore régulièrement interprétées de nos jours ; il fait partie du patrimoine littéraire européen : il s’agit d’Henrik Ibsen. Les trois autres n’ont pas, avouons-le, aussi bien traversé le XXe siècle. Malgré son Nobel de littérature, le dramaturge Bjørnstierne Bjørnson (dont j’avais chroniqué deux pièces l’an dernier) paraît de nos jours assez oublié. Quant aux deux autres membres du quatuor, les romanciers Jonas Lie (à ne pas confondre avec son petit-fils et homonyme, ministre du régime pro-nazi de Quisling et mort dans des circonstances obscures en mai 1945) et Alexander Kielland, leur réputation n’a jamais véritablement franchi nos frontières. Pourtant, la légende voudrait que Thomas Mann ait appris le norvégien aux seules fins de lire, dans le texte, les romans de Kielland, ce qui donne une mesure plus juste de sa réputation d’alors. S’ils ne sont pas parvenus jusqu’à la scène littéraire française de l’époque, déjà fort riche, les textes de Lie et de Kielland furent en revanche abondamment traduits en Allemagne. Thomas Mann n’eut donc pas à apprendre le norvégien – ou plutôt les norvégiens, puisque la langue originelle, très influencée par le danois, le bokmål, a été doublée au XIXe par une langue rénovée pour des motifs nationalistes à partir de dialectes locaux, le nynorsk ; Mann lut les traductions des romans de Kielland dans sa propre langue et y trouva peut-être une source d’inspiration pour son premier grand roman, Les Buddenbrook. Grâce aux Belles Lettres, et à la collection dirigée par Régis Boyer « Classiques du Nord », les lecteurs français peuvent, avec plus d’un siècle de retard, découvrir l’art romanesque de Kielland, par le biais de deux récits mettant en scène la vie du port de Stavanger : Garman & Worse (1880) et Le Capitaine Worse (1882). Ces deux romans se déroulent à trente années de distance, le premier dans les années 1870, le second dans les années 1840. Même s’ils ont été édités en un seul volume par Les Belles Lettres, ces deux récits sont parfaitement indépendants l’un de l’autre ; quelques échos lointains du Capitaine Worse résonnent néanmoins dans Garman & Worse ; ils ne sont pas nécessaires à la compréhension du texte ou de l’intrigue. Je traiterai ces deux livres en deux courtes notes.

C’est à dessein que j’évoquai, voici quelques lignes, Thomas Mann. Même s’ils sont surtitrés « Les aventures des Worse », ces deux textes sont principalement consacrés au destin d’une maison de commerce, la principale de Stavanger, fondée et dirigée par la famille Garman. Les Worse ne sont en l’espèce que des associés ponctuels de l’affaire. Plutôt que d’opérer, comme Thomas Mann le fera quelques années plus tard dans Les Buddenbrook, par le récit étendu, historique, chronologique, presque génétique, de la décadence d’une famille de grands négociants de la Hanse, Alexander Kielland pratique deux coupes, à deux instants précis de la vie d’une famille bourgeoise : l’une au moment du Réveil religieux scandinave – à peu près contemporain de Kierkegaard – l’autre au moment de l’industrialisation du pays et du passage de la marine à voile à la marine à vapeur. Je serai sincère. Le cycle des Worse, aussi plaisant qu’il soit, n’a ni l’envergure, ni la cohérence, ni la ligne philosophique du premier roman de Thomas Mann ; il n’en a pas non plus l’ambition théorique, presque scientifique ; plus encore, il lui manque le souffle et la puissance, déjà décelables chez le jeune Mann. Ses qualités sont ailleurs, dans le détail et l’allusion, la satire et l’humanisme. Kielland est moins un penseur utilisant le roman pour atteindre une réalité philosophique et humaine supérieure qu’un conteur, capable de créer des personnages, de les faire mouvoir dans une intrigue, de leur donner couleur, vivacité, force. S’il lui arrive, à l’occasion, de vouloir démontrer quelque chose, de lutter pour la justice sociale, de mettre en scène les hypocrisies et les ridicules de son époque, Kielland préfère néanmoins s’en tenir à la peinture, souvent affectueuse, d’un milieu socio-géographique, celui des provinciaux de Stavanger, port provincial d’une nation provinciale. Garman & Worse présente à cet égard une impressionnante galerie de caractères : la famille Garman, la famille Worse, les employés des uns, les associés des autres, etc. Comme dans toute « saga » – le préfacier a raison d’utiliser ce mot pour qualifier l’œuvre – les lignes narratives se multiplient, se croisent, se décroisent, s’entrecroisent, sur trois centaines de pages seulement, d’où, à l’occasion, une certaine touffeur narrative. C’est que le cœur du roman ne réside pas, je pense, dans les passions des uns et des autres, dans leurs projets, dans leurs ou dans leurs espérances, déçues ou satisfaites ; cette comédie humaine a ses travers et ses beautés, ses ridicules et ses grandeurs, mais quelque chose la dépasse ; le cœur du roman, même si l’action se déroule tout entière à terre, c’est la mer – comme le soulignent les deux pages d’ouverture, un peu convenues, sur l’océan – ou, plus précisément, l’action de l’homme sur la mer, c’est-à-dire le bateau.

Le consul Garman a en effet investi une partie de ses finances, donc une partie de lui-même, dans la construction d’un des plus grands voiliers de commerce du pays, alors même que la marine à voile commence à être distancée par la marine à vapeur. Ce choix peu raisonnable, effectué par fidélité, cette fidélité conservatrice qui explique une grande part des actions du consul, est assumé malgré les inquiétudes de l’homme et les turpitudes de la société. Déjà sourd le vague désaveu du fils et successeur, prélude d’une rupture générationnelle que Kielland n’explorera pas. Autour de ce navire, en voie d’achèvement lorsque s’ouvre le roman, s’agitent les ouvriers, les marins, les employés de la compagnie et la famille qui dirige celle-ci. Le temps de la construction est un temps d’espérances ; les personnages le vivent ainsi. Les uns rêvent de mariages, les autres de carrière, certains de vengeances, d’autres de conversions. Une grande partie de Garman & Worse est consacré à cette ronde des ambitieux, électrisés par le chantier du port. Une ère nouvelle point à l’horizon et chacun tente de la faire incliner vers lui. Cet épisode naval n’est pas un alibi ; il constitue le nœud romanesque du livre, cet instant ouvert où les choses peuvent prendre un chemin, ou l’autre. Le roman va dénouer l’embrouillamini de fils narratifs, ou plutôt devrais-je parler de cordages, à mesure qu’il dévoilera le destin du navire. La scène centrale du livre est, à cet égard, le moment décisif que connaît le bateau lors d’une nuit tragique – Kielland y montre autant sa familiarité avec la vie portuaire que sa capacité à animer une scène intense et dramatique d’une multitude de points de vue. Je n’explorerai pas plus avant les péripéties de l’intrigue et les actes des personnages : ils sont un peu trop nombreux pour permettre un résumé. Le livre aurait quoi qu’il en soit gagné à être un peu plus long (ou d’un scénario plus resserré), étant donné le nombre de pistes sur lesquelles Kielland lance son lecteur. Le lecteur retrouve dans Garman & Worse les passions romanesques habituelles – et un peu convenues – autour du mariage et de la réussite sociale ; comme d’autres de ses contemporains, l’intéresse moins la vie conjugale que les tractations qui la précédent, car une fois le mariage « commis », que dire de plus ? C’est là affaire bourgeoise, d’intérêt, de sacrifice et d’ennui. Reste alors une ambiance de roman réaliste vaguement naturaliste, où les personnages sont occupés à compter et à escompter, à prévoir et à calculer, plongés en eux-mêmes et tout à leurs projets.

Comme ses personnages sont un peu trop nombreux, Kielland ne leur consacre pas toujours assez d’attention. Ce sont, pour la plupart, moins des personnages que des types : le jeune fonctionnaire ambitieux, l’épouse libertine, la jeune fille naïve, l’employé revanchard, le vieil ouvrier abruti par son labeur, la misérable agonisante, le soupirant malheureux, le mauvais pasteur, etc. De ces types, l’auteur n’hésite pas à inférer quelques scènes de comédie, entrecoupées de moments de drame, hésitant constamment entre le grave et l’humoristique. À quelques exceptions près – les frères Garman – Kielland ne donne pas toujours une complexité suffisante à ses personnages, qui ont la simplicité et l’évidence des natures prosaïques, mues par des forces primitives (l’amour, l’argent, la réussite, le pouvoir). Le romancier, on le sent, aime la satire sociale : les religieux se partagent entre dénonciateurs hystériques et profiteurs complaisants ; les bourgeois sont aussi hypocrites que leurs ouvriers sont abrutis par le froid, le travail et l’alcool ; le futur gendre de Richard Garman est un pasteur aux manières d’autant plus melliflues qu’elles dissimulent une nature essentiellement sournoise ; le mariage n’est pour beaucoup qu’une forme morte ; la foi, chez la plupart, s’assimile à une passivité de plus, une capitulation et un assentiment à l’ordre social. La critique de la bourgeoisie est moins nette que celle, fort aiguë, du clergé protestant, de son conformisme et de son opportunisme. Kielland rend tout cela dans des scènes plutôt efficaces, astucieuses et plaisantes. Peut-être, comme tous les satiristes, outre-t-il un peu ses effets de temps à autre, comme lors de la scène finale, au cimetière, d’une amertume sociologique grinçante et forcée. Même dans la mort, pourtant grande égalisatrice des conditions des uns et des autres, pauvres et riches ne sont pas égaux ; le pasteur, orateur brillant, à la rhétorique élevée lorsqu’il s’agissait d’évoquer le riche disparu, n’est plus qu’un bâcleur et un dilettante ennuyé lorsqu’il doit officier pour la pauvre jeune fille ; le trait se fait alors un peu trop appuyé. Kielland voulait attaquer aussi bien le conformisme bourgeois que la duplicité pastorale ; le systématisme nuit à ses qualités, l’esquisse, la parenthèse, le détail. Car, la force proprement littéraire de cet écrivain ne réside pas, quoi qu’il en soit, dans sa conception politique, dans ses ficelles satiriques ou dans ses analyses psychologiques  ; tout se joue, dans ce roman, sur des incises signifiantes, des gestes inaboutis, des regards esquissés, bref, sur des détails. C’est à cela, comme le disait Nabokov, que l’on reconnaît la vraie littérature, à ce génie du détail – quand il transcende les banalités et les clichés scénaristiques.

Sur la trame un peu usée des passions provinciales, Kielland parvient à bâtir quelques plaisantes variations, à partir de deux ou trois caractères plus complexes, moins univoques que les autres. L’amitié profonde des deux frères Garman étonne et plaît, par son humanité, son caractère imprévu. D’un côté, on trouve un négociant âpre, un bourgeois triomphant, un notable consacré, l’homme le plus puissant de Stavanger ; de l’autre, apparaît son frère, un homme faible et indécis, aussi dispendieux que vain, longtemps installé à Paris et devenu, par dépit, gardien de phare à quelque distance de Stavanger. L’un a tout réussi ; l’autre a tout raté. L’un s’est forgé une réputation de monstre froid ; l’autre de dilettante déçu par la vie. Kielland désamorce cette opposition de caractères, entre le bourgeois et l’artiste, en se concentrant sur leur émouvante complicité. Une très jolie scène montre ainsi le respectable consul descendre à la cave avec son frère, pour y boire en secret de toute la maisonnée quelque Bourgogne laissé là par leur propre père une trentaine d’années auparavant. Assis sur de vieux meubles symbolisant leur enfance et leur jeunesse, les deux hommes conversent paisiblement, comme les deux amis qu’ils sont restés, malgré leurs différences de caractère et de statut. Au moment où ils remontent vers la surface de leur existence sociale, une domestique les surprend et voit, dans l’œil du consul une étincelle de joie – et donc d’authenticité – qu’elle n’avait jamais observée auparavant. Mais le plus frappant, c’est la petite poussière dans les cheveux de cet homme toujours impeccable : symbole du passé, de ce qui perdure, de cette fidélité à soi-même qui le caractérise tant, au péril même de ses affaires. S’il a adhéré à son personnage de notabilité provinciale et d’homme puissant, le consul conserve, au fond de lui, son libre-arbitre, cette capacité de faire des exceptions à ses propres principes, sans pour autant les renier. Je pourrais évoquer d’autres charmants exemples, comme ces retrouvailles entre Madeleine, la fille de Richard Garman, et son ancien promis, le marin Per, où tout se déroule dans le non-dit, la gestuelle, l’implicite. Le schématisme du satiriste, que le lecteur observe à l’œuvre ici ou là, se double donc d’une réelle sensibilité, d’une capacité à faire sentir, par petites touches, une vérité et une complexité proprement humaines. Certes, Kielland ne révolutionne pas l’art de son siècle, Garman & Worse n’est probablement pas un livre qu’il est indispensable d’avoir lu, mais c’est là le travail d’un conteur plaisant et efficace, apte à donner vie et à émouvoir, à montrer sans démontrer et à peindre, avec humanité, dans le microcosme de Stavanger, toute la société de son temps.

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