Littérature d’hier, littérature d’aujourd’hui

Je vous propose aujourd’hui ce texte d’une douce ironie, un peu long peut-être, sur la lecture en général et celle des classiques en particulier. Je ne partage pas nécessairement tout ce qu’affirmait alors Virginia Woolf – les choses ont un peu changé depuis, peut-être (vous verrez bien en quoi en le lisant) ;  néanmoins ce qu’elle écrivait alors mérite encore d’être lu.

 

Entre les livres, « Heures en bibliothèque », Virginia Woolf, 30 novembre 1916, trad. Jean Pavans, éd. La Différence, coll. « Minos », 2014 (pp. 3-18)

Commençons par éclaircir la vieille confusion entre l’homme qui aime étudier et l’homme qui aime lire, et par signaler qu’il n’y a aucun rapport entre les deux. Un homme d’étude est un solitaire enthousiaste, concentré, sédentaire, qui cherche à découvrir dans les livres une graine particulière de la vérité à laquelle il a consacré son cœur. Si la passion de la lecture s’empare de lui, ses gains diminuent et disparaissent entre ses doigts. Un lecteur, de l’autre côté, doit contrarier dès le début le désir de l’étude ; si le savoir s’attache bel et bien à lui, aller à sa poursuite, lire suivant un système, devenir un spécialiste ou une autorité, est très susceptible de tuer ce que nous aimons à considérer comme la passion plus humaine pour la lecture pure et désintéressée.

En dépit de tout cela, nous pouvons aisément évoquer un tableau qui s’applique à l’amateur de livres et fait naître un sourire à ses dépens. Nous imaginons un personnage pâle et affaibli, en robe de chambre, perdu dans les spéculations, incapable de prendre une bouilloire sur le feu, ou de s’adresser à une dame sans rougir, ignorant les nouvelles du jour, quoique versé dans les catalogues des bouquinistes, dans les sombres boutiques desquels il passe les heures du jour – personnage délicieux, sans aucun doute, dans sa simplicité grincheuse, mais ne ressemblant nullement à cet autre vers lequel nous dirigeons notre attention. Car le véritable lecteur est essentiellement jeune. C’est un homme d’une intense curiosité ; un homme d’idées ; un esprit ouvert et communicatif ; pour lequel la lecture relève davantage de l’exercice vivifiant en plein air que de l’étude cloîtrée ; il arpente la grand-route, il grimpe toujours plus haut sur les collines jusqu’à ce que l’atmosphère soit presque trop raréfiée pour qu’on y respire ; pour lui, il ne s’agit pas du tout d’une recherche sédentaire.

Mais, en dehors de ces considérations générales, il ne serait pas difficile de prouver par une masse de faits que la grande saison de la lecture est la saison qui se situe entre les âges de dix-huit et vingt-quatre ans. La simple liste de ce qu’on lit alors emplit de désespoir le cœur des personnes plus âgées. Ce n’est pas seulement que nous avons lu de si nombreux livres, mais que nous avions encore de si nombreux livres à lire. Si nous voulons rafraîchir notre mémoire, reprenons un de ces vieux carnets de notes que nous avons tous, à un moment ou à un autre, eu la passion de commencer. La plupart des pages sont blanches, il est vrai ; mais au début, nous en trouverons un certain nombre très joliment couvertes d’une écriture étonnamment lisible. Là, nous avons consigné les noms des grands écrivains par ordre de mérite ; là, nous avons recopié les beaux passages des classiques ; là, se trouvent des listes de livres à lire ; et là, ce qui est le plus intéressant de tout, se trouvent des listes de livres effectivement lus, ainsi que le lecteur l’atteste avec quelque vanité juvénile par des traits à l’encre rouge. Nous citerons la liste des livres que quelqu’un a lus durant un certain mois de janvier, à l’âge de vingt ans, la plupart probablement pour la première fois : 1. Rhoda Fleming (Meredith) ; 2. Shagpat Rasé (Meredith) ; 3. Tom Jones (Fielding) ; 4. Le Laodicéen (Hardy) ; 5. La Psychologie (Dewey) ; 6. Le Livre de Job ; 7. Le Discours sur la Poésie (Webbe) ; 8. La Duchesse d’Amalfi (Webster) ; 9. La Tragédie du Vengeur (Tourneur). Et ainsi continue-t-il de mois en mois jusqu’à ce que, comme toutes les listes de ce genre, la sienne s’arrête soudain au mois de juin. Mais si nous suivons le lecteur dans son exercice, il est clair que nous ne pouvons pratiquement rien faire d’autre que de lire durant des mois. La littérature élisabéthaine est parcourue dans son ensemble ; il a lu beaucoup de Webster, de Browning, de Shelley, de Spenser et de Congreve ; Peacock, il l’a lu du début à la fin ; et deux ou trois fois la plupart des romans de Jane Austen. Il a lu tout Meredith, tout Ibsen, et un peu de Bernard Shaw. Nous pouvons être très certains, aussi, que le temps qui n’était pas passé à la lecture était passé à de fabuleuses discussions sur la querelle des Anciens et des Modernes, de l’Idéalisme et du Réalisme, de Racine et de Shakespeare, jusqu’à ce que pâlissent les lueurs de l’aube.

Les vieilles listes sont là pour nous faire sourire et peut-être un peu soupirer, mais nous donnerions beaucoup pour retrouver aussi l’humeur dans laquelle se déroulait cette orgie de lecture. Heureusement, ce lecteur n’était nullement un prodige, et en nous concentrant un peu nous pouvons pour la plupart nous rappeler du moins les étapes de notre propre initiation. Les livres que nous lisons dans l’enfance, après les avoir dérobés sur quelque étagère supposée inaccessible, ont quelque chose de l’irréalité et du caractère redoutable du spectacle secret de l’aube qui point sur le paysage tranquille, tandis que la maison est endormie. Mais la lecture plus tardive dont la liste ci-dessus est un exemple est une tout autre affaire. Pour la première fois, peut-être, toutes les restrictions sont écartées, et nous pouvons lire ce qui nous plaît ; les bibliothèques sont à notre disposition et, mieux que tout, nous avons des amis qui se trouvent dans la même situation. Pendant des journées entières, nous ne faisons rien d’autre que de lire. C’est une période d’excitation et d’exaltation extraordinaires. Il y a en nous-même une sorte d’émerveillement à faire personnellement cela, mêlé à l’arrogance et au désir absurde de manifester notre familiarité avec tous les grands êtres humains qui ont vécu sur terre. La passion pour la connaissance est alors plus vive, ou du moins plus confiante, que jamais, et nous avons, aussi, une intense ténacité d’esprit que les grands écrivains récompensent en laissant paraître qu’ils ne font qu’un avec nous dans leur estimation de ce qui est bon dans la vie. Et même s’il est nécessaire de s’opposer à quelqu’un qui a adopté, disons, Pope au lieu de Sir Thomas Browne pour héros, nous éprouvons une profonde affection pour ces hommes et sentons que nous les connaissons comme personne ne les connaît, intimement, et tout seul. Nous combattons sous leur bannière, et presque sous leur regard. Ainsi hantons-nous les vieilles librairies, et rapportons à la maison des in-folio et des in-quarto, Euripide avec des gravures sur bois, et Voltaire en in-octavo du XVIIIe siècle.

Mais ces listes sont de curieux documents, en ce qu’elles ne semblent guère inclure aucun écrivain contemporain. Meredith, Hardy et Henry James étaient bien sûr vivants quand ce lecteur vint à eux, mais ils étaient déjà acceptés parmi les classiques. Aucun homme de sa génération ne l’influence comme Carlyle, Tennyson ou Ruskin influençaient les jeunes de leur époque. Et cela, nous pensons que c’est très caractéristique de la jeunesse, car hormis les géants reconnus, il n’estime n’avoir rien à faire avec les hommes plus petits, même s’ils traitent du monde où il vit. Il revient plutôt aux classiques, et ne fraie qu’avec les esprits de tout premier ordre. Pour le présent, il se tient éloigné de toutes les activités des hommes et les regarde à distance, les juge avec une superbe sévérité.

Certes, un des signes de la disparition de notre jeunesse est un sentiment de camaraderie avec les autres êtres humains à mesure que nous prenons place parmi eux. Nous aimerions penser que nous gardons des critères aussi élevés que jamais ; mais nous prenons certainement plus d’intérêt aux œuvres de nos contemporains et pardonnons leur manque d’inspiration en raison de quelque chose qui nous rapproche d’eux. On peut même avancer que nous obtenons en fait davantage des vivants, quoiqu’ils soient peut-être très inférieurs, que des morts. En premier lieu, il ne peut y avoir aucune vanité secrète à lire nos contemporains, et la sorte d’admiration qu’ils nous inspirent est extrêmement chaleureuse et authentique parce qu’afin de laisser libre cours à notre croyance en eux, nous devons souvent sacrifier quelque très respectable préjugé qui nous flatte. Nous devons aussi découvrir nos propres raisons d’aimer ou de ne pas aimer, ce qui agit comme un aiguillon sur notre attention, et se trouve être la meilleure façon de prouver que nous avons lu les classiques avec profit.

Ainsi, se trouver dans une grande libraire encombrée de livres tellement neufs que leurs pages sont presque collées entre elles, avec sur leur tranche une dorure encore fraîche, provoque une excitation non moins délicieuse que la vieille excitation des étalages des bouquinistes. Il y a peut-être moins d’exaltation. Mais l’ancien appétit de savoir ce que pensaient les immortels a laissé place à la curiosité bien plus tolérante de savoir ce que pense notre propre génération. Que ressentent des femmes et des hommes vivants, à quoi ressemble leur maison, quels vêtements portent-ils, quel argent ont-ils, de quoi se nourrissent-ils, qu’aiment-ils et que détestent-ils, que voient-ils dans le monde environnant, et quel est le rêve qui emplit les espaces de leur vie active ? En eux, nous pouvons voir le corps et l’esprit de notre époque autant que nos yeux sont capables d’en distinguer.

Quand un tel sens de la curiosité s’est pleinement emparé de nous, la poussière s’accumule vite sur les classiques à moins que quelque nécessité ne nous force à les lire. Car les voix vivantes sont, après tout, celles que nous comprenons le mieux. Nous pouvons les traiter comme nous traitons nos égaux ; elles devinent nos énigmes et, ce qui est peut-être plus important, nous comprenons leurs plaisanteries. Et nous développons bientôt un autre goût, insatisfait par les grands – peut-être pas un goût précieux, mais certainement une acquisition fort agréable – le goût pour les mauvais livres. Sans commettre l’indiscrétion de préciser les noms, nous savons à quels auteurs faire confiance pour qu’ils produisent chaque année (car par bonheur ils sont prolifiques) un roman, un livre de poèmes ou d’essais qui nous procurent un plaisir indescriptible. Nous devons beaucoup aux mauvais livres ; et nous en venons en fait à compter leurs auteurs et leurs héros parmi ces figures qui jouent un si grand rôle dans notre vie silencieuse. Quelque chose du même genre arrive avec les auteurs de mémoires et d’autobiographies, qui ont presque créé une nouvelle branche de la littérature de notre époque. Ce ne sont pas tous des personnes importantes, mais assez curieusement, seuls les plus importants, les ducs et les hommes d’État, se trouvent être vraiment ennuyeux. Les hommes et les femmes qui entreprennent, sans aucune excuse, sauf peut-être d’avoir vu une fois le duc de Wellington, de nous confier leurs opinions, leurs querelles, leurs aspirations, et leurs maladies, finissent en général par devenir, sur le moment du moins, les acteurs de ces drames privés dont nous amusons nos promenades solitaires et nos heures d’insomnie. Nettoyez votre conscience de tout cela, et elle s’en trouvera certainement plus pauvre. Et puis il y a les livres de faits et d’histoire, les livres sur les abeilles, les guêpes, les industries, les mines d’or, les impératrices, les intrigues diplomatiques, sur les fleuves et les sauvages, les syndicats, les lois parlementaires, que nous lisons toujours et que toujours, hélas ! nous oublions. Peut-être ne parlons-nous guère en faveur des librairies lorsque nous avouons qu’elles satisfont tant de désirs qui n’ont apparemment rien à faire avec la littérature. Mais souvenons-nous que nous avons là une littérature en préparation. Au milieu de ces livres nouveaux, nos enfants sélectionneront celui ou ceux qui nous feront connaître à jamais. Là, si nous pouvions le reconnaître, se trouve quelque poème, ou roman, ou histoire qui se dressera et parlera de notre siècle dans les siècles à venir, tandis que nous serons silencieux, sous terre, de même que la foule de l’époque de Shakespeare est silencieuse et ne vit pour nous que dans les pages de sa poésie.

Nous y croyons ; et pourtant il est étrangement difficile, dans le cas des nouveaux écrivains, de savoir quels livres authentiques, et ce dont ils nous parlent, et quels seront les livres exposés qui partiront en pièces au bout d’un an ou deux. Nous pouvons voir qu’il y a beaucoup de livres, et on dit fréquemment que tout le monde peut écrire de nos jours. Peut-être est-ce vrai ; et pourtant nous ne doutons pas qu’au cœur de cette immense volubilité, ce flot et ce bouillonnement de langage, ce manque de retenue, cette vulgarité, cette trivialité, se trouve le foyer de quelque grande passion qui a seulement besoin de l’avènement d’un cerveau plus heureusement modelé que les autres en une forme qui durera de siècle en siècle. Il serait délicieux d’assister à ce bouleversement, de batailler avec les idées et les visions de notre époque, de saisir ce que nous pouvons utiliser, d’anéantir ce que nous estimons sans valeur, et par-dessus tout de nous rendre compte que nous devons être plus généreux envers les personnes qui, du mieux qu’elles peuvent, donnent forme à leurs idées intimes. Aucune époque de la littérature n’a été aussi peu soumise à l’autorité que la nôtre, aussi libre de la domination des grands ; aucune n’a paru aussi capricieuse avec le respect, ni aussi diverse dans ses expériences. Il pourrait bien sembler, même aux esprits attentifs, qu’il n’y ait aucune trace d’école ou de dessein dans l’œuvre de nos poètes et romanciers. Mais le pessimisme est inévitable, et il ne nous persuadera pas que notre littérature est morte, ni ne nous empêchera de sentir combien de beauté véritable et éclatante les jeunes écrivains tirent de leur effort pour créer leur nouvelle vision avec les vieux mots de la plus magnifique des langues vivantes. Quoi que nous ayons pu apprendre de la lecture des classiques, il nous faut à présent, pour juger les œuvres de nos contemporains, les suivre, car tant qu’il y a de la vie en eux ils tendent leur filet au-dessus de quelque abîme inconnu pour capturer de nouvelles formes, et nous devons lancer nos imaginations derrière eux si nous voulons accepter avec compréhension les dons étranges qu’ils nous rapportent.

Mais si nous avons besoin de toute notre connaissance des anciens écrivains pour suivre ce que tentent les nouveaux, il est certain que nous revenons de notre aventure parmi les nouveaux livres avec un œil bien plus aigu pour les anciens. Nous avons alors l’impression de pouvoir surprendre leurs secrets, examiner profondément leur œuvre, en rassembler les parties, parce que nous avons assisté à l’élaboration des nouveaux livres, et, avec un regard débarrassé de préjugés, nous pouvons apprécier plus justement ce qu’ils font, ce qui est bon et ce qui est mauvais. Nous découvrirons, probablement, que certains grands sont moins vénérables que nous le pensions. Sans doute ne sont-ils pas aussi habiles et profonds que certains de notre époque. Mais si dans un ou deux cas cela semble être vrai, une sorte d’humiliation mêlée de joie s’empare de nous en face des autres. Prenez Shakespeare, ou Milton, ou Sir Thomas Browne. Notre petite connaissance quant à la façon dont les choses se font ne nous sert pas beaucoup ici, mais elle prête une saveur supplémentaire à notre plaisir. Avons-nous jamais dans notre jeunesse éprouvé devant leur réussite une stupéfaction comparable à celle qui nous emplit maintenant que nous avons passé au crible des myriades de mots et suivi des chemins sans signalisation à la recherche de nouvelles formes et de nouvelles sensations ? Les livres nouveaux peuvent être plus stimulants et d’une certaine façon plus suggestifs que les anciens, mais ils ne nous procurent pas cette certitude absolue de délice qui nous parcourt quand nous revenons à Comus, « Lycidias », « La Mise en urne » (Milton), ou Antoine et Cléopâtre (Shakespeare). Loin de nous l’idée de hasarder une théorie quelconque nature de l’art. Il se peut que nous n’en sachions jamais plus que ce que nous savons par instinct, et une plus longue expérience nous apprend seulement ceci : que de tous nos plaisirs, ceux que nous tirons des grands artistes sont indubitablement parmi les meilleurs ; et nous ne pouvons en savoir davantage. Mais, en n’avançant aucune théorie, nous découvrons dans de telles œuvres une ou deux qualités que nous ne pouvons guère espérer découvrir dans tous les livres publiés durant l’espace de notre vie. Il est possible qu’il y ait là de l’alchimie propre à leur époque. Mais il n’en est pas moins vrai qu’on peut les lire aussi souvent qu’on veut sans trouver qu’elles ont perdu leurs vertus et laissé une masse insignifiante de mots ; et il y a en elles une finalité globale. Aucun nuage de suggestions ne plane sur elles en nous poussant à une multitude d’idées importunes. Mais toutes nos facultés sont requises à la tâche, comme dans les grands moments de notre propre expérience ; et descend vers nous de leurs mains quelque consécration que nous rendons à la vie, en la ressentant plus vivement et en la comprenant plus profondément qu’auparavant.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s