Quelques mots sur l’écriture

5 juillet 1992

Tout l’insondable de cette activité d’écriture est détectable les jours où, vaquant d’un lieu à l’autre de la maison, ou même seulement à l’étage, au second étage dans l’une ou l’autre des trois pièces sous le toit, ouvrant un livre ici, la télévision là et regardant quelques instants une partie de tennis ou une course d’automobiles, comme aujourd’hui, puis regardant les bois par le vasistas, le village, la rue, revenant dans mon bureau et m’allongeant sur la chaise longue avec une revue, un livre, la Bible comme je le fais depuis près d’un an, me relevant, descendant jusqu’au jardin, appelant le chat qui se bagarre avec des chats de la ferme, rentrant dans la salle à manger et mastiquant un morceau de pain, remontant, entrant dans ma chambre et changeant de pull ou de chemise ou de chaussettes, faisant un tour dans la salle de bains, pensant à ce que je vais faire dans les jours qui viennent, à qui va venir ici, quand j’irai à Paris, pensant aux lettres à écrire, à celles que j’attends, et remontant dans mon bureau, revoyant les petites feuilles bleues sur le bureau, m’asseyant sans l’avoir décidé absolument, relisant deux lignes et prenant le stylo à bille, je rature un mot, une phrase, en écris une autre, reviens en arrière et rature encore, ou continue, et quelque temps après j’ai couvert une page ou deux de lignes à peu près illisibles, biffées, rebiffées, avec renvois au verso, notes, nouvelles ratures, étonné d’avoir écrit ça, je me relève et recommence à déambuler – autrement dit, pendant tout ce temps de déambulation et ces mêmes actes sans poids réel, je n’ai pensé aussi qu’à ça, à continuer la phrase où elle en était restée et pourtant je suis sûr que je n’y ai pas pensé, je pensais à autre chose, à quantité d’autres choses, mais l’activité parallèle se poursuivait en sourdine, non pas inconsciente peut-être, mais sans que je la remarque, sans que j’y fasse attention vraiment, elle allait son bonhomme de chemin, sur sa lancée, des combinaisons de mots ou d’idées s’effectuaient sans que j’y réfléchisse, des groupements de mots se présentaient (à qui ?), étaient évalués, acceptés ou rejetés, et quand je suis remonté dans mon bureau et que j’ai vu les petits rectangles de papier, m’asseyant à la table, tout naturellement, j’ai « enchaîné » : oui, ma « chaîne » s’était déroulée tout ce temps-là, tandis que j’allais et venais, faisais ceci, cela, il ne tenait qu’à moi de reprendre en main la chaîne, la vue des bouts de papier en a été l’occasion ; la chaîne aurait pu se continuer longtemps encore et je ne l’aurais reprise en main que plus tard, bien plus tard, le soir ou le lendemain, mais alors je ne l’aurais pas reprise au même endroit sûrement, ou plusieurs maillons auraient été modifiés dans l’intervalle, et la suite du « texte » n’aurait pas été exactement la même, quelque élément important aurait été changé ; tel est l’enjeu de cette alternance d’errance et de griffonnage : le hasard y a sa part, à chaque instant, chaque perception et détour d’attention… Voilà comment ça marche, cette chose en sourdine, et qui montre comment elle va de pair et de concert avec la fameuse « voix » dite « intérieure » – au point qu’on peut presque qualifier d’ « automatiques » certaines de ces opérations, elles s’effectuent quasi « toutes seules », à condition, bien sûr, d’être là, d’être en phase générale d’écriture, d’être à proximité des bouts de papier et des notes, à proximité du lieu où se déploie la chaîne, d’être au centre du mécanisme, de ne pas perdre les fils de la chaîne. Mais je suis stupéfait toujours par ce qu’il entre, oui, d’automatisme, pour ainsi dire de somnambulisme, dans ce travail : je me suis promené somnambule dans la maison, ne pourrais pas retracer exactement mes parcours, mon corps s’y est mû comme somnambule et le cheminement du travail d’écriture aussi, si je puis dire. J’ai dit « insondable » au début. Ce pourrait être « inanalysable ». C’est ainsi depuis quarante ans et plus… C’est probablement pour cela que j’ai tant de mal à me persuader que j’ai réellement écrit ces livres, une vingtaine de livres, que c’est vraiment moi qui les ai écrits ; que j’ai tant de mal à me convaincre que je suis vraiment un écrivain. C’est comme si j’avais fait tout un tas de choses depuis quarante ou cinquante ans, exercé toutes sortes de métiers, voyagé, rencontré quantité de gens, circulé, accompli bien des tâches, professionnelles et autres, dans beaucoup de pays, et qu’en plus, en un supplément bizarre, adjacent, muet, concomitant (mais non pas marginal, toujours prégnant et concomitant mais comme invisible, ou inaudible), j’avais écrit une vingtaine de livres chemin faisant, un tous les deux ans, bon an mal an. Je dirais bien que quelqu’un d’autre les a écrits à ma place, mais ça ne ferait qu’épaissir le mystère. C’est mon affaire, en tout cas, c’est ma vie, cette histoire-là est illisible, à cause de l’ « affaire », précisément. Et voilà que cette affaire a filé hors du courant de l’Histoire et n’est plus d’actualité, ces dernières décennies l’ont poussé en marge, enfouie. Mais il y a là toujours, fût-ce hors champ, fût-ce en sourdine ou souterrainement, une force qui passe, qui passe chez certains, qui passe pour moi ou en moi, et dont je n’ai jamais percé l’origine – pas familiale en tout cas. C’est comme si j’avais pris un relais, qu’on m’avait passé un témoin, un beau jour, sans me demander mon avis, que je l’avais saisi sans comprendre à quoi il m’engageait et n’avais jamais pu depuis lors le repasser à un autre et m’en débarrasser. Je l’ai peut-être repassé à d’autres sans le savoir, mais n’en ai pas été débarrassé.

Claude Ollier, Hors-champ (1990-2000), pp. 67-70

J’ai lu ces pages quelques jours avant le décès de leur auteur, Claude Ollier, décédé le 18 octobre dernier, à l’âge respectable de 91 ans. Cette coïncidence étrange fait peut-être de moi, pour reprendre et altérer une expression célèbre, le dernier homme à l’avoir lu vivant. D’où mon envie de partager ce beau passage sur le processus de l’écriture, extrait de l’un de ses derniers livres.

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6 réflexions sur “Quelques mots sur l’écriture

  1. Cher Brumes (je ne sais comment vous appeler),
    Je crois que vous avez par inadvertance substitué « c’est » à « cette » dans la proposition « c’est histoire-là est illisible ». Veuillez m’excuser pour cette remarque peu intéressante… Beau texte en tout cas, très lucide, sur l’écriture. Décidément, vous trouvez toujours des textes qui me font me sentir moins honteux : les grands esprits vivent, plus ou moins, comme nous…

    • Vous pouvez m’appeler Laurent, c’est moins nébuleux que « Brumes ».
      J’ai corrigé ma faute de copiste, vous avez bien fait de me la signaler.
      Oui, ce passage m’avait frappé lors de sa lecture, je l’avais plus ou moins gardé en réserve. Le décès de Claude Ollier m’a convaincu de le poster ici.

      • Le saviez-vous ? [Titre d’une rubrique dans un magazine pour enfants d’autrefois] :
        Laurent est l’anagramme de NatureL
        JBP, Orléans
        [Lire est naturel, écrire est naturel, comme rêver, parler, avoir un besoin physique de ce qui n’est pas nécessaire, torturer, faire plaisir, etc.]
        Avec mes remerciements pour tous ces discrets échanges. Quelle merveilleuse diversité. Claude Ollier cette fois.

        • Merci pour votre message (et votre attention), cher Jean-Benoît Puech.
          Je pensais justement à vous ces derniers jours : j’ai vu que vous aviez contribué au cahier de l’Herne nouvellement sorti et consacré à Maurice Blanchot (je n’ai pas osé lire votre article en pleine librairie, je n’ai fait que le parcourir, mais j’ai vu qu’il sortirait dans un recueil de vos textes chez l’éditeur Champs Vallon)… et je lis en ce moment « Une biographie autorisée » d’Yves Savigny… un auteur que vous connaissez fort bien !
          Amicalement

  2. Cher Laurent,

    Ces « quelques mots sur l’écriture » me parlent intimement. Je ne possède pas vos connaissances, ni celles de certains commentateurs de votre blog. Ce n’est pas sur ce point que je pourrai échanger avec vous.

    Cependant, j’écris, depuis de nombreuses années, et tout particulièrement ces derniers mois. Et ce que dit Claude Ollier de « là où ça parle », à son insu, ce qui s’écrit, sans qu’il n’en sache rien a priori – plutôt, que cela continue de s’écrire, au-dedans de lui : et bien, cela me procure un grand plaisir de me reconnaître, un peu, dans ce trait-là de l’écriture, en ce qu’il écrit.
    Votre blog est extrêmement riche et fourni. Quelle merveille d’être, au hasard de mes recherches sur la toile, tombée par hasard dessus, il y a quelques semaines déjà.

    Je lis dans le commentaire plus haut que vous parlez de Maurice Blanchot. Très belle rencontre, en début d’études, avec ses essais, tous plus riches les uns que les autres – notamment, pour ma part, sur la question de ce qui manque en toute rencontre.

    E. D. W.

    • Je vous remercie de votre commentaire très élogieux.
      Je trouve,comme vous, cet extrait de Claude Ollier très intéressant (et c’est bien pour cela que je l’ai proposé, d’autant plus que le tome du Journal dont il est tiré a fait bien peu de bruit). La disponibilité inconsciente à l’écriture, cette silencieuse tectonique intérieure qu’évoque Ollier me semble même pouvoir être étendue à toute une gamme d’activités cérébrales dont la progression, non linéaire, suit son propre rythme, parfois à la surface de la conscience, parfois loin d’elle. Savants, artistes, écrivains, à quelque échelle que ce soit, ont connu le corollaire de tout cela, c’est-à-dire des illuminations soudaines, la preuve tangible de ce travail hors de l’espace de travail, de ces avancées en profondeur, se déroulant largement en dehors de la volonté.

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