Poésie du désirable, prose du possible : Ils ont rêvé d’un autre monde, de Laurent Vidal

Phalanstère, 1847

Phalanstère, 1847

 

Ils ont rêvé d’un autre monde, Laurent Vidal, Flammarion, 2014

 « Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c’est la raison de vivre

Plus triste que de perdre ses biens, c’est de perdre son espérance,

Plus amère que d’être déçu, c’est d’être exaucé.»

Paul Claudel, L’Otage (Acte III, Scène 2)

Avec Mazagão, paru en 2009 (et chroniqué ici), l’historien Laurent Vidal s’est imposé auprès du grand public comme un des principaux et des plus intéressants chercheurs de l’école dite de la microstoria. Formé à la suite des travaux de l’historien italien Carlo Ginzburg (travail séminal : Le Fromage et les vers, 1980), de l’Américaine Natalie Zemon Davis (Le Retour de Martin Guerre, 1983) ou de leur homologue français Alain Corbin (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, paru en 1998), ce courant délaisse l’étude des structures générales, des longues tendances et, plus généralement, de l’histoire vue d’en haut. En se fixant sur des objets historiques moins célèbres, moins structurels, cette école cherche à donner une profondeur et une consistance à notre passé – quand les historiens des générations précédentes, formés par l’hégélianisme et le marxisme, voulaient surtout lui conférer un sens. La ténuité des sources conduit l’historien à une analyse délicate, parfois critiquée pour ses incertitudes, aux marges du savoir et du doute. Il lui faut avancer avec prudence, montrer explicitement les limites de son travail, annoncer quand il extrapole en partant de situations ressemblantes, avertir quand il s’appuie sur des sources fiables. Ces textes sont intéressants, car ils donnent un large aperçu du travail effectif de l’historien, de la première condition de son sérieux, l’examen critique des sources. En suivant des traces, même minimes, présentes dans les archives, et en leur appliquant un principe général d’économie et de vraisemblance (le fameux rasoir d’Occam), les membres de cette école historique bâtissent une autre forme de récit du passé, attentive aux plus infimes pulsations du temps. Ici, l’historien n’hésite plus à prendre la parole, à descendre de sa chaire de savant et à désigner les obstacles sur son chemin, tout en expliquant le sens et la direction de sa démarche. Le professeur Vidal entrelace ainsi ses parties de segments plus réflexifs et méthodologiques, aux frontières de l’essai. Il opère aux confluents du certain, du vraisemblable et du possible – et il en a conscience. Un tel travail exige donc, pour être lu avec profit, la parfaite transparence de son auteur. Il n’adopte jamais entièrement le ton doctoral de celui qui sait. L’historien doit partager ses hésitations, ses incertitudes pour que le lecteur puisse apprécier la plausibilité du récit.

Peut-être est-ce banal de le rappeler, mais chercher, en histoire, c’est éclairer quelques instants une minuscule portion d’une fresque plongée dans le noir, et que l’on ne peut jamais contempler en pleine lumière. Comment la connaître ? Comment la comprendre ? Que penser de ces fragments ? Comment les raccorder ? Il faut savoir juger les sources, les confronter, les analyser jusqu’à toucher au plus profond possible de la réalité évanouie. L’historien doit bâtir des ponts entre des îlots de savoir. Il entre une part assumée de reconstitution et d’extrapolation dans la démarche du micro-historien. Car les phénomènes auxquels il s’attache constituent une écume de petits faits souvent trop anodins pour avoir intéressé la grande Histoire. Rien de tout cela ne figure dans les manuels. Les archives elles-mêmes sont lacunaires. Et pourtant, ce matériau constitue bien la texture du passé ; il offre sur lui des aperçus nouveaux, des échappées instructives, plus à notre mesure, plus démocratiques, peut-être. Loin des reconstitutions pompières et des macro-changements millénaires, le micro-historien nous donne à voir des hommes vivants et souffrants, des êtres de chair, confrontés, à leur petite échelle, aux épreuves de leur époque. Ils ont rêvé d’un autre monde participe de ce genre, avec ses ouvriers, ses émigrés, ses professeurs d’espérance, ses exécutants du rêve, tous plongés dans le flux incertain et rapide qui les mène vers un horizon informulé. L’historien, alors que toute l’affaire est terminée, peut s’emparer de cette matière brute et la mettre en forme, la mettre en récit. Il s’agit d’admettre et d’éclairer les limites incertaines du savoir. De cette aventure collective ne subsistent plus que quelques traces – le mot est très apprécié de M. Ginzburg – indices que l’historien doit assembler, par une démarche aussi fragile que délicate. Pour le dire d’un point de vue littéraire, le « il » du narrateur historique omniscient est devenu, par le biais de la micro-histoire, le « je » précaire du chercheur circonspect. L’histoire, étymologiquement, est une enquête. Et c’est bien à une enquête, faite d’indices et de déductions, que nous convie le spécialiste de la micro-histoire : l’aspect exaltant de la méthode rattrape (et dépasse) le seul intérêt historique du récit, souvent anecdotique. Un grand texte historique peut exister, comme les romans rêvés par Gustave Flaubert, sur presque rien. Cette démarche a de quoi passionner ceux qui s’intéressent autant à l’histoire qu’à la littérature ; à la base des deux, se tient, selon moi, le récit. Il n’appartient pas à cette courte note d’explorer les relations complexes que peuvent entretenir littérature de fiction et récit historique vraisemblable. M. Vidal, par ses citations littéraires (Broch, Proust, Mallarmé, etc.) suggère néanmoins le rapprochement : il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, de bâtir un récit, de le structurer, de dévoiler un pan de l’existence concrète et symbolique de l’homme, par le biais d’une narration.

Vidal part ici de sa propre expérience archivistique et d’un article découvert par hasard, dans un journal brésilien de 1841. Il y était expliqué qu’une communauté d’ouvriers français s’était présentée devant le jeune Empereur du Brésil, Pedro II, le remerciant de bien avoir voulu leur permettre de bâtir, au sud du pays, une communauté idéale selon les préceptes du fouriérisme, alors à la mode. De ce petit indice, de ce micro-récit inaugural, l’historien est parvenu à retracer toute l’histoire, vers l’amont comme vers l’aval. Singulière aventure que celle-ci ! Bien sûr, l’installation d’une petite colonie, même inspirée de préceptes utopistes singuliers, n’a pas laissé de grandes traces dans les archives françaises et brésiliennes. L’historien, pour reconstituer le parcours de ces Français (et de la colonie de Sahy), est parti des maigres indices de cet article, et du principal de ceux-ci, le fouriérisme. Il a exploré les archives et les sources françaises, en quête d’échos. Les années 1830 ont vu l’émergence, sur des motifs saint-simoniens et, de manière moins notable, fouriéristes, d’une nouvelle vague de radicalisme ouvrier. Les épisodes les plus connus en sont, évidemment, les deux révoltes des Canuts, à Lyon, en 1831 et 1834. Autour de penseurs et d’agitateurs se réunissent des ouvriers spécialisés, souvent dotés d’un certain capital culturel, capables de se projeter dans leur activité et dans leur devenir (pas de lumpenprolétariat ici). Ces hommes veulent faire advenir un temps nouveau, une ère sous laquelle ils ne seraient pas victimes, mais acteurs, pas objets, mais sujets. On rêve, derrière des philosophes autodidactes, de communautés parfaites, d’harmonie et d’équilibre. Ils ne sont ni anarchistes ni révolutionnaires : leur objet est un ordre juste, démocratique, partagé, libérateur. Ils espèrent vivre la translation dans la réalité d’idéaux couchés par écrits (par Saint-Simon ou Fourier). Comme le dit le professeur Vidal, il s’agit alors de passer de la poésie du désirable à la prose du possible. Notre point de vue blasé d’hommes du XXIe siècle occidental considère avec tout le mépris permis par une longue et tragique expérience ceux qui veulent réaliser leurs rêves dans le tissu de l’histoire politique et économique. Ne nous parlez plus de vos espérances, nous avons vu ce que cela donnait – et ce que cela donne encore, merci bien ! S’ensuit la litanie trop bien connue des tristes sires qui ont violé et détruit le concept même d’espérance à nos yeux. Mais replaçons-nous à un point antérieur de l’expérience humaine. Autour des fouriéristes des années 1830, alors que le règne conservateur et bourgeois de Louis-Philippe paraît plus solide que jamais, passent de vieux témoins de 1793 et de 1796, de Robespierre et de Babeuf. Certains ont vu, de leurs yeux, l’impossible se produire : la chute du monde ancien. Pourquoi ne pas imaginer une récidive ? L’éventail des possibles est grand ouvert alors que la Révolution industrielle commence à produire ses effets en France. Une organisation politique et sociale rationnelle du travail est envisageable ; une organisation dans laquelle le travailleur décide plutôt que de subir, agit plutôt que d’être agi. Des rêves fermentent. Ceux qu’on appelle alors les réalisateurs s’opposent aux purs théoriciens, partisans de l’attente et du songe théorique et philosophique. Sous l’impulsion de quelques esprits décidés, assemblés dans les milieux fouriéristes lyonnais et parisiens, on se décide à réaliser l’utopie, à distance du vieux continent épuisé, au Brésil, dans ce lointain nimbé d’un brouillard d’espérance. Un monde nouveau naîtra au nouveau monde…croient-ils.

Les hommes discutent, réfléchissent, se convainquent. Cette histoire est, par principe, démocratique ; elle est l’affaire d’une collectivité délibérante. Mais pour mener et inspirer ces hommes, néanmoins, émergent quelques personnages fascinants. L’historien découvre alors, au gré de ses recherches, l’homme clé de l’entreprise, celui qui s’adressa à Pedro II lors de la cérémonie de 1841, un individu extravagant, dont je ne suis pas loin de penser qu’il pourrait être tiré d’un roman de M. Vargas Llosa, de Carpentier ou de Garcia Marquez : le docteur Benoît Mure (1809-1858). Par Mure se concrétisera le projet ; par Mure, également, il échouera. Tout mouvement radical meut autour de lui des personnages insatisfaits, équivoques ou extrêmes, des êtres non-conformistes, en décalage avec leur environnement, des marginaux (au sens le plus neutre du terme). Parce que le monde ne les satisfait pas, ils quêtent, dans l’espérance politique et sociale, un moyen de se réaliser et de faire advenir un temps à leur mesure. Il faut admettre que M. Vidal est un habile conteur – et cela ne remet pas en cause ses qualités d’historien – car il délivre du protagoniste principal de cette affaire un portrait progressif, et de petites touches en petites touches, offre un exemple des plus saisissants d’une idiosyncrasie radicale, contestataire et utopiste, qu’on verrait bien dans un roman de Joseph Conrad. La force littéraire d’Ils ont rêvé d’un autre monde lui doit beaucoup. Parce qu’il a laissé bien des traces dans les archives – lettres, rapports, articles – le Dr Mure offre le fil conducteur qui manquait à l’affaire de l’historien. Benoît Mure est un tuberculeux, issu d’un milieu industrieux et aisé, condamné par la médecine de son temps, et sauvé, selon ses dires, par une cure suivie en Sicile. Depuis lors, l’homme s’est découvert une passion : l’apostolat homéopathique. À une époque où la médecine allopathe peine à soigner efficacement les gens, l’hypothèse de la médecine douce s’avère puissamment convaincante. L’homme est un zélateur inlassable, jamais découragé, qui vole d’échecs en défaites en croyant toujours à l’inéluctabilité de la victoire. S’improvisant docteur – il ne suivra qu’une année de médecine universitaire – Benoît Mure s’agite entre la France et l’Italie, crée ici un institut de soin, là une école de formation. Bientôt, il découvre le fouriérisme, dont les visions puissantes ne sont pas longues à le convaincre. Il sera l’homme de la société nouvelle, le fondateur du phalanstère brésilien. Envoyé par les fouriéristes au Brésil préparer l’installation de la colonie, il parvient, en un an, à force d’agitation et de discours, à convaincre les milieux gouvernementaux de Rio. Un contrat est signé ; la colonie sera subventionnée par le budget national ; les fouriéristes parisiens et lyonnais peuvent recruter des volontaires ; demain, la colonie de Sahy sera bien le terreau attendu de la société nouvelle. Une intense propagande est menée en France, dont quelques traces subsistent dans les archives nationales. Au Brésil, M. Vidal trouve dans les archives diplomatiques du consul de Russie, témoin de l’affaire, une abondante matière. Ses dépêches sont parfois narquoises, mais suffisamment lucides sur le fond de l’accord entre Mure et le gouvernement : personne ne croit vraiment en ce phalanstère mais les Brésiliens, en mal de personnel industriel qualifié, estiment que quelques centaines d’ouvriers spécialisés de plus pourraient bien lui servir. Leur intérêt bien compris est d’encourager le développement de l’affaire.

Le premier convoi d’une centaine de fouriéristes remonte la Seine jusqu’au Havre puis prend la mer vers Rio de Janeiro. Les pages qu’offre le professeur Vidal sur ce voyage sont marquées par l’extrême ténuité des archives ; alors il reconstruit, par d’habiles touches, ce qu’a pu être un voyage d’émigration comme celui-là, sur un voilier de la première moitié du XIXe siècle. Les esprits les plus arides jugeront certaines de ses extrapolations assez incertaines. À s’en tenir à l’extrême aux sources, ils ont raison. Mais jamais, je crois, le professeur Vidal ne tente de tromper son lecteur : cette traversée, première mise en épreuves concrètes des rêves d’ailleurs, ne peut être tue ; elle appartient, en propre, à l’histoire de ces hommes ; il faut bien lui donner un arrière-plan et une matière, tout en précisant que cette partie du texte se développe à la limite du plausible et du probable. Les émigrants débarquent enfin à Rio, après six semaines de navigation, nécessairement éprouvante. Benoît Mure les attend et les présente à l’Empereur. Juridiquement, tout est prêt. Le Docteur a signé un contrat, ai-je dit plus haut. Et c’est bien le problème, vite soulevé par ses partenaires nouvellement débarqués. En effet, Mure a conclu un contrat colonial standard, à son nom ; il est propulsé « directeur » de la colonie ; or les fouriéristes sont venus sous l’étendard d’une société fondée pour l’occasion, l’Union industrielle, avec des statuts éminemment démocratiques (et aussi utopiques qu’inopérants aux premiers temps d’une colonie dans la jungle). De cet hiatus découlera la catastrophe. Le temps de l’espérance s’achève dès l’instant du débarquement au Brésil, qui aggrave les tensions déjà nées lors du long voyage depuis Paris. Les administrateurs de la société découvrent que Benoît Mure, qu’ils n’ont pas pris la peine de nommer administrateur (fait troublant), est en réalité, pour les Brésiliens, le seul « Directeur » de la colonie. Les fouriéristes n’acceptent pas de se plier au bon vouloir d’un homme qu’ils n’ont pas vraiment choisi ; ils n’ont pas quitté l’Europe des tyrans pour passer sous le contrôle d’un colonial aux méthodes de Cacique. Ni les uns ni les autres ne veulent transiger et la situation se dégrade rapidement. La communauté se scinde. Les épisodes rocambolesques s’enchaînent. Les uns et les autres se disputent, on se trompe, on s’évite, on se bat. Le beau rêve sombre. Quelques-uns, déjà, s’égaillent dans le paysage de la capitale. Il faut pourtant partir vers Sahy en bateau, mais, pour cela, un accord entre les parties doit être trouvé. Le docteur Mure finira par passer outre et par piéger ses rivaux ; il s’enfuit sans eux, avec les quelques dizaines de fouriéristes qui croient encore en lui. Au débarquement dans le Rio Grande do Sul (alors en pleine guerre des Farrapos), nouvelle déception. Rien n’est prévu pour eux dans la zone, sauvage, dans laquelle le Docteur Mure les a emmenés. Les voilà piégés, à des dizaines de milles de Rio. Il s’agit de tout bâtir, à partir de zéro, ou presque. Il faut défricher, planter, bâtir. Et déjà surgissent, amenés par bateau gouvernemental, les adversaires de Mure, venus régler leurs comptes avec lui. Tout accord est impossible. Les tensions s’aggravent. Mure est accusé d’avoir prostitué une jeune fille à un cacique local ; le corps de la femme de Jamain (un de ses principaux rivaux) est retrouvé, et il s’avère qu’elle a été assassinée, peut-être par son mari. Aucune enquête n’aboutira. Puisque le consensus est impossible, se fondent deux colonies, l’une aux ordres du Docteur Mure, l’autre suivant les préceptes de l’Union industrielle.

Les sources se tarissent alors pour l’historien. Les journaux de Rio se désintéressent du feuilleton, le consul de Russie également. À Paris, les fouriéristes s’inquiètent, mais maintiennent pour quelques mois encore leurs efforts de recrutement. Deux colonies existent, tentant de survivre sur un terrain passablement hostile, chacune avec le soutien d’un cacique. Elles ont leurs filières de recrutement séparées, leurs propres modes de fonctionnement, etc. Bien sûr, elles apprennent, dans un tel milieu, à coopérer ; mais, au moins jusqu’au départ, en 1843, du Docteur Mure, elles ne peuvent s’accorder vraiment. Très vite, néanmoins, il apparaît que le projet est voué à l’échec. La plupart des cinq cents personnes venues au Brésil en plusieurs convois pour peupler les colonies fouriéristes ne les atteindront jamais ; ils vivront à Rio ou repartiront en France. Mure lui-même plie bagage, un départ provisoire qui s’avérera définitif. Pour quelles raisons la colonie a-t-elle échoué ? Bien sûr, la désunion entre l’ambitieux et instable Docteur Mure et les fidèles doctrinaires de la pensée fouriériste a joué. L’apôtre de l’homéopathie semble avoir eu une pratique assez peu démocratique et consultative, peu en rapport avec l’harmonie fouriériste. Ses associés parisiens ont commis l’erreur de ne pas suffisamment prendre en compte ses efforts. Pour des raisons contingentes, leurs désaccords ont mal tourné. Sans eux, néanmoins, la colonie aurait probablement connu le même sort que toutes les sociétés industrielles utopiques de l’époque : un rapide effondrement. Daniel Boorstin, dans Histoire des Américains, avait narré un semblable échec avec la colonisation « rationnelle » de la Géorgie au début du XVIIIe siècle – échec considérable de la Raison dans l’administration du réel. Un projet dont le carburant est l’espérance, quand celle-ci s’épuise, ne peut franchir certains obstacles. Même les plus acharnés, les plus naïfs peut-être, de ses partisans finissent par renoncer devant une existence de misère sans issue. Ces travailleurs industriels s’installaient dans une zone trop sauvage, qui avait avant tout besoin de mise en valeur agricole pour les nourrir. Elle était trop isolée, trop reculée pour offrir des débouchés rentables à l’activité industrielle envisagée (allant de la facture de piano à la confection de chapeaux à fleurs). Il aurait fallu, en l’espèce, au moins, une première mise en valeur agricole, et la proximité d’une ville raisonnablement importante. Plus largement, c’est toute la conception du socialisme utopique pré-marxiste qui était en cause. Le fouriérisme préférait l’harmonie aux lois de l’offre et de la demande ; ce défaut de science lui aura été fatal. Le monde harmonieux rêvé par les théoriciens, et par Charles Fourier au premier chef, est inapplicable, tant il se méprend sur l’homme et sur la société, sur la production et sur la satisfaction des besoins. Le rêve ne pouvait se réaliser sans se corrompre, se gauchir, et apparaître, in fine, comme un mauvais rêve (et, pour ses victimes, un cauchemar). Cette interprétation historique – qui est la mienne, moi qui tends plutôt vers le pessimisme hobbésien – n’intéresse pas le professeur Vidal. Son livre n’est pas un remake de Sa Majesté des mouches. Selon lui, il n’y a pas de « message » à chercher dans cette histoire de naufrage (je me garderai de complètement le suivre sur ce point). L’échec de l’utopie à prendre forme n’a pas, au fond, selon lui grande importance ; elle était tellement prévisible et inéluctable qu’elle ne mérite pas qu’on en tire de leçons. Ce qui compte, par cette sorte d’impossible archéologie des espérances, c’est, surtout, de voir par quoi ont été mus ces hommes, la manière dont ils ont essayé de réaliser leur rêve… et la façon dont ils ont survécu à son échec.

Quelques années plus tard, en effet, il ne reste rien de la double colonie de Sahy (qui disparaît autour de 1848). Pour l’historien s’ouvre un nouveau chapitre : essayer, dans la mesure permise par une documentation lacunaire, de suivre les traces des différents protagonistes de l’affaire. À l’étonnement de l’historien, Mure et Derrion, un des administrateurs fouriéristes, se sont finalement réconciliés puisqu’on retrouve trace commune d’eux dans un institut homéopathique de Rio de Janeiro, quelques années plus tard. Le Docteur Mure, toujours à l’affût de nouveaux moyens pour répandre sa foi en l’homéopathie, a en effet connu, après son départ de la colonie, un bref succès dans la bonne société brésilienne, bref succès qu’il gâchera par un discours public fort maladroit sur la mort nécessaire du jeune prince impérial, âgé de deux ans au moment de son trépas. Il quitte alors le Brésil pour l’Égypte. Inspiré, comme De Quincey l’est à la même époque, par le cannabis et ses effets curatifs ( !), le Docteur rêve avec emphase d’une nouvelle communauté, à sa mesure, débarrassée des frusques fouriéristes, sur les berges du Nil. Là encore l’entreprenant homéopathe échouera, et, entre deux expéditions égyptiennes, finira ses jours enfin terrassé par la tuberculose qui l’avait depuis longtemps condamné. Hors de ce destin romanesque, les quelques autres ouvriers fouriéristes retrouvés par l’historien auront des existences plus communes : certains recommenceront certes, au Texas, une expérience utopique et socialiste du même genre (pour le même résultat) ; la plupart se bâtiront une vie au Brésil. En effet, par leurs compétences spécialisées, rares dans cette ancienne colonie portugaise sous-peuplée, ils trouveront bien vite à s’employer et à construire cette nouvelle existence dont ils rêvaient, au départ du Havre, en 1841. Elle ne ressemble guère à ce qu’ils avaient rêvé, et pourtant, en quelque sorte, ils ont su, mus par l’espérance, changer de vie et construire, ailleurs, un autre monde, le leur.

La force du texte de M. Vidal réside, à mon sens, au-delà de ses évidentes qualités littéraires et historiques, dans le fait de ne pas s’être arrêté à l’échec prévisible et désastreux de la mise en actes de l’utopie. L’auteur montre plus qu’il ne démontre. Le professeur Vidal est parti, avec la modestie du défricheur d’archives, à la recherche, à tous les instants d’un même geste historique, de la matérialisation concrète de l’espérance. Qu’importe si celle-ci n’était pas fondée (c’est là constat de moraliste ou de penseur politique, ce que M. Vidal n’est pas). L’essentiel est moins de constater que ces hommes et ces femmes ont été déçus par l’histoire, frustrés de leurs songes, privés de leur perspective d’harmonie collective, que d’observer, avec eux, au plus près d’eux, ce que cela a été, de rêver, d’espérer, d’être déçu, et de recommencer, bref, ce que cela a été pour eux, individus parmi d’autres, à une époque parmi d’autres, dans un lieu parmi d’autres, de vivre.

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