Dernières lumières sur la ville : À nous deux, Paris !, de Benoît Duteurtre

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À nous deux, Paris !, Benoît Duteurtre, Gallimard, coll. « Folio », 2014 (Première éd. 2012)

Le moins cultivé des lecteurs l’aura compris au seul examen de son titre, le roman de Benoît Duteurtre assume explicitement son héritage balzacien. Un jeune homme provincial arrive à Paris, bien décidé à s’y imposer, à conquérir sa place au seul endroit qui compte, la capitale. J’avais évoqué, voilà quelques mois, à propos de L’Ordre, de Marcel Arland, le tropisme de la littérature française vers ce récit de la conquête de Paris. Les exemples sont innombrables, tous plus ou moins héritiers de deux grands romans de Balzac : Le Père Goriot et Illusions perdues, Rastignac ou Rubempré, le conquérant ambitieux et son contre-modèle d’empêtré velléitaire et tragique. Le brassage révolutionnaire et bourgeois avait fait naître, du temps de Balzac, des ascensions fulgurantes aux allures de destinée. En les muant en personnages de papier, le romancier de La Comédie humaine créa des mythes littéraires dont la force frappe encore les créateurs d’aujourd’hui. Généralement, les héros de ces romans de formation sont, comme Rubempré, de jeunes artistes découvrant les faux-semblants et les noirceurs de la capitale ; les auteurs y mettent quelques-uns de leurs souvenirs personnels, de ce qu’ils ont senti ou de ce qu’ils ont vu à leur propre installation parisienne. Se transfusent dans la narration leurs observations de jeunesse, ces premiers instants d’examen attentif du monde prestigieux vers lequel, phalènes en quête de lumière, ils ont dirigé leurs corps. La charge autobiographique de tels romans leur donne une touche de sincérité ; elle rattrape le manque d’originalité du schéma narratif, réductible à un enchaînement chronologique récurrent, propre au roman d’initiation parisienne : découverte rapide – et souvent humiliante – de la ville et de ses mœurs ; succession de bonnes et de mauvaises rencontres, permettant au personnage principal de sortir de son complet anonymat ; émergence d’obstacles sociaux, culturels, artistiques ; dépassement, ou non, de ceux-ci ; constat final, non dénué d’amertume (la réussite corrompt et l’échec aigrit). Ce type de roman fonctionne très bien, en termes narratifs, car la naïveté du « héros » est partagée, au moins par principe, par le lecteur ; l’un comme l’autre découvrent un univers, sans que le lecteur ne coure de réel danger puisque toutes les blessures narcissiques, les humiliations et les défaites seront subies par le personnage de papier. En épigraphe du roman, l’auteur a placé la fin célèbre du Père Goriot, que je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler. C’est dire si M. Duteurtre a conscience de placer ses pas sur un chemin fort parcouru et, peut-être, de s’attaquer à une veine quelque peu tarie de la conscience littéraire nationale. L’éclatement narratif final tend à le montrer par ce discours navré sur Paris qui justifie peut-être tout entier ce qui le précède.

Plus Rubempré que Rastignac, Jérôme Demortelle, jeune homme féru d’art et de musique, débarque à Paris à l’automne 1980 pour suivre des cours d’histoire de l’art à la Sorbonne. Fils de cadre bien-pensant, étouffé par sa petite vie normande, il vient trouver à Paris ce que Dieppe ou Rouen ne peuvent lui offrir : l’art, la musique, bref, la vie. Ses études l’intéressent moins que ne le fascine la nuit parisienne. En bon lecteur d’Actuel, revue fort à la mode alors, il découvre les hauts lieux où se divertit la société du spectacle. Comme toujours, dans ces affaires d’apprentissage de la capitale, une rencontre sera décisive, celle, très rapide, de Mina, une chanteuse et comédienne, aussi égocentrique et manipulatrice dans ses mauvais moments qu’elle est généreuse dans les bons. En un hiver et un printemps – licence romanesque oblige, tout va très vite dans cet ouvrage – Jérôme Demortelle devient le pianiste de la chanteuse, enregistre un disque à succès (sans rien y gagner), sympathise avec une prostituée, s’enfonce dans les nuits parisiennes, dans la cocaïne et découvre son homosexualité. En neuf mois, Demortelle accouche d’un autre lui-même, déniaisé, un individu frotté aux réalités superficielles de l’existence qui l’attire. Le « héros » a été plusieurs fois blessé mais s’est endurci ; il se pense réellement prêt à affronter le monde, comme Rastignac à la fin du Père Goriot. Ce récit, très classique dans sa forme, prend appui sur les souvenirs de M. Duteurtre qui a connu, tout descendant du Président Coty qu’il est, les affres de la découverte de Paris. Il se double d’un arrière-plan sociologique délibéré – et quelque peu schématique. L’écrivain n’envisage pas l’art du roman hors des impératifs et des verrous sociaux, des structures et des donnés collectifs. Il se montre très attentif au milieu Demortelle, leçon balzacienne s’il en est. Le personnage principal est moins un acteur qu’un produit, celui d’une appétence personnelle conformée et limitée par un milieu. Le père, quinquagénaire un peu terne, est un cadre préfectoral, issu d’une famille déclinante de la moyenne bourgeoisie des juristes provinciaux. La mère a la fadeur typique des femmes de notables. La grand-mère, riche, possède un bel appartement à Paris, où logera Jérôme pendant un an. L’oncle, enrichi, dirige une puissante entreprise de production de sanitaires. Ce plan de coupe dans la classe moyenne supérieure de province offre au personnage principal son éventail des possibles. Sa pulsion artistique ne va pas de soi dans ce milieu ; elle apparaît même comme une provocation, un moyen d’exister et de s’affirmer, une révolte en quête de confirmation profonde, par la réussite parisienne. Le chemin est néanmoins ardu. En effet, si sa famille dispose d’un capital économique honorable et d’un capital social appréciable, il apparaît vite qu’elle n’a guère de capital culturel ou relationnel. Le père est dépassé par les modes changeantes de son époque – comme l’étaient alors les pères. L’oncle n’est qu’un rustaud enrichi aussi caricatural que déplaisant, réincarnation d’un produit d’époque, le « beauf » de Reiser. Il montre assez sa médiocrité par ses commentaires désobligeants et vulgaires. Issu d’un milieu platement philistin, Demortelle doit donc réaliser, pour s’imposer, pour se réaliser, le grand écart entre la province et Paris, écart d’autant plus grand qu’il est situé chronologiquement à une époque où les deux univers présentaient une compénétration moindre qu’aujourd’hui.

L’essentiel du roman se déroule entre septembre 1980 et mai 1981, à l’ère du giscardisme finissant, entre les derniers soubresauts de mai 68 et les premiers cas de SIDA. À cette époque new wave, Paris fait encore illusion ; face à Londres et à New York, la ville garde encore un peu de son aura de « capitale du XIXe siècle », comme l’appelait Benjamin ; elle conserve aussi son prestige de capitale de l’art moderne, où, depuis Stravinsky jusqu’aux années 60, ont convergé toutes les avant-gardes. On peut même, sans trop s’illusionner, croire qu’à Paris bat encore le cœur artistique du monde. André Malraux, dans les années 60, prévoyait un nouveau siècle de prééminence artistique à la ville et nul ne songeait alors à le contredire. Dans les clubs et les lieux à la mode, Jérôme Demortelle peut frôler Andy Warhol, croiser les derniers jazzmen célèbres du free-jazz, avoir l’illusion d’être au centre du monde de la musique et de la création. En réalité, il n’arpentait là qu’un de ses sous-produits, clinquant et corrompu, la Nuit. La petite province française apparaît, en regard, bien dépassée. Un gouffre sépare l’expérience rouennaise de la vie parisienne. Un tel roman, aujourd’hui, n’aurait pas de sens. Paris n’est plus qu’un musée, dépassé artistiquement par Londres autant que par Berlin, ville embourgeoisée par l’explosion infernale de l’immobilier, calcifiée dans son passé, « provincialisée » par la mondialisation. Dans le même temps, l’Internet a rapproché la province de Paris, a aboli bien des distances, dématérialisé la production culturelle, fait sauter les barrières élevées qui séparaient la capitale de son arrière-pays. Peut-on encore « monter à Paris » de nos jours ? Oui. Mais c’est en guise d’antichambre, de premier sas, car le véritable succès, les triomphes artistiques et les réputations se joueront ailleurs. M. Duteurtre saisit Paris au dernier flamboiement, déjà pâli, de son aura. Il montre qu’un Demortelle peut encore croire à cette fiction ; il est suffisamment provincial et dénué de capital culturel pour cela ; et l’époque autorise encore cette erreur. Derrière le roman de formation plane l’ombre de l’agonie culturelle parisienne ; en cela, l’auteur suit la leçon de Philippe Muray, pas celle de Bertrand Delanoë. L’histoire de Jérôme Demortelle importe moins par ses épisodes purement narratifs que par ce qu’elle signifie du monde qu’elle met en scène. De ce que j’en ai lu, les romans de Benoît Duteurtre sont des essais maquillés en fiction, des mises en équation narratives du réel. C’est leur qualité première, c’est aussi leur limite. L’auteur invite lui-même le lecteur à cet écart interprétatif : l’histoire passe derrière l’Histoire. M. Duteurtre s’offre en effet, par sa surconscience balzacienne assumée, un certain recul, matérialisé, vers la fin du livre, par un développement que nos chers et doctes théoriciens qualifieraient d’extra-diégétique. Surgit soudain, dans un creux narratif, les quelques pages d’un essai inabouti sur Paris, la vie parisienne, la muséification de la ville, sa mort artistique, consommée précisément dans les années que couvre le récit. Prise de distance avec le roman, jugement d’icelui, cette parenthèse ne surprend pas le lecteur d’Honoré de Balzac, coutumier du fait – souvenez-vous du tunnel historique sur l’industrie du papier et de l’imprimerie dans Illusions perdues, alors que le lecteur attend avec impatience les retrouvailles angoumoises entre Séchard et Rubempré.

L’ancrage balzacien du roman en est peut-être la limite. La démonstration est très (trop ?) charpentée avec des personnages typés, aux limites de la caricature – notamment l’oncle et ses sanitaires, « beauf » parfait, enrichi par le marché de l’évacuation des excréments. Les personnages ont ce défaut propre aux idées mises en fiction, ils sont trop théoriques, trop archétypaux ; leur outrance est figée, il leur manque ce flou, cette incertitude, cette ambiguïté qui signe la profondeur. Le narrateur omniscient ne manie pas le pinceau mais la règle et le crayon, sur lesquels il appuie fort ; l’interprétation sociologique affleure à chaque instant, palpitant sous la trame narrative qui la dissimule à grand peine. À cet égard, il faut lire À nous deux, Paris ! moins comme un roman que comme une gentille satire, qui se moque autant de l’insignifiance provinciale que de la mégalomanie parisienne. Elle montre les travers des naïfs et des blasés ; elle présente l’habituelle comédie humaine des petitesses et des ambitions. Vers la fin du livre, M. Duteurtre prend ses distances avec son premier degré narratif aimablement satirique. La principale originalité de ce récit tient, en effet, au basculement soudain, lorsque, incarnant soudain dans le texte son propre nom de manière littérale, Demortelle se dédouble en « deux mortels ». La liberté (relative) et la contingence affleurent enfin dans ce roman de la nécessité. Après un an d’errance instructive et d’apprentissage douloureux, Jérôme Demortelle est en effet confronté à des choix, imposés par le réel : continuer ses études ou gagner sa vie ? Vivre de petits boulots en espérant que la chance tourne ? La provoquer ? S’investir pleinement dans son art ? La nuit du 10 mai 1981, au lieu d’ouvrir un temps d’espérance – comme l’ont cru pas mal de français alors – referme brutalement l’éventail des possibles. Les rêves doivent tenter de s’incarner, dans un monde hostile, ou s’évanouir. M. Duteurtre narre alors, rapidement, deux des vies que son personnage aurait pu traverser en fonction des choix opérés à l’été 1981 ; en cela, Demortelle devient « deux mortels », chacun empruntant un chemin propre sans en connaître l’issue. Les années 80, abusivement résumées par un ou deux traits caractéristiques (fric et SIDA) offrent alors deux destinées opposées au personnage principal : une réussite certaine, quoique inaboutie ; un triste échec. La vie, dirait Carlos de Maia, le personnage d’Eça de Queiroz, déçoit toujours.

Aux déterminismes et aux pesanteurs d’une littérature sociologique « à thèse », à laquelle ressemble superficiellement le roman, M. Duteurtre associe donc une forme assumée de liberté romanesque. Le destin de Jérôme Demortelle est lu par le satiriste social comme l’archétype de celui de tant d’autres fils de province venus quérir fortune à Paris. Il tiendra à des hasards, à des rencontres, à des impondérables. Il ne sera ni glorieux, ni pathétique, non, seulement un destin parmi bien d’autres. Il se dégage du livre, certes mineur, un parfum de douce nostalgie qu’accentue un fond vaguement pessimiste. Le lecteur songe, à l’occasion, à Houellebecq, quand l’auteur exécute froidement le reste de la famille Demortelle, en une subite et amusante contraction temporelle. Mais, au fond, c’est bien à Balzac, à un Balzac relevé d’une saveur douce-amère, que l’on pense, là encore – au même Balzac qui n’a jamais hésité à exécuter un de ses personnages à la fin d’une nouvelle ou d’un roman. Au-delà de l’héritage du romancier du XIXe, À nous deux, Paris !, par ses aspects démonstratifs et malgré sa relative drôlerie, sonne en réalité comme un mélancolique Adieu à Paris. Comme elle paraît lointaine et exotique, cette scène parisienne vieille de trente ans !

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