Esclaves et maîtres : Les Mamelouks, de Julien Loiseau

Madrasa d'Al-Nasir Muhammad, sultan Mamelouk, Le Caire

Madrasa d’Al-Nasir Muhammad, sultan mamelouk, Le Caire

Les Mamelouks, Julien Loiseau, Le Seuil, coll. « Univers Historique », 2014

1250. La septième Croisade, menée par Saint-Louis en personne, vient d’échouer, enlisée dans le delta du Nil. Les armées franques se sont rendues, le roi est prisonnier. Les Égyptiens, gouvernés par les descendants du glorieux Saladin, les Ayyubides, viennent de repousser une des plus importantes (et des dernières) offensives des forces chrétiennes croisées. Ce triomphe signe paradoxalement la sortie des Ayyubides de l’histoire. En effet, leurs armées comptent à cette époque, parmi leurs régiments d’élite, des troupes montées dont le nom est demeuré bien connu, les fameux Mamelouks. Qui sont-ils ? Des esclaves païens ou chrétiens, raflés enfants par des trafiquants, au Nord, dans le Caucase et en Anatolie, vendus par des marchands spécialisés aux sultans d’Égypte. Convertis à l’islam, formés pour combattre à cheval dans les troupes Ayyubides, les Mamelouks sont rapidement devenus des auxiliaires indispensables, tellement indispensables qu’ils ont décidé, cette même année 1250, de se débarrasser des descendants de Saladin et de gouverner eux-mêmes l’Égypte. De ce coup de force originel naît un régime singulier et durable puisqu’il ne s’effondre qu’en 1517 face aux Ottomans. Pendant près de trois siècles, l’Égypte, la Palestine et la Syrie seront gouvernées par des esclaves affranchis, convertis et turcophones, caste militaire fermée et viagère, en partie étrangère au monde qu’elle gouverne, renouvelée chaque année sur les marchés du Caire et de Damas. Ce régime très particulier a fasciné les historiens et les sociologues du monde arabe et, parmi eux, en tout premier, leur précurseur, Ibn Khaldûn. Avant de lire l’intéressant ouvrage du professeur Loiseau, je ne m’étais jamais encore rendu compte à quel point les théories d’Ibn Khaldûn avaient été influencées par son expérience égyptienne ; le fait de pouvoir observer, en actes, la radicale originalité du régime mamelouk a peut-être donné au fameux penseur tunisien les moyens intellectuels et la profondeur de champ suffisante pour méditer conceptuellement la structuration historique du pouvoir en terre d’islam. Les spécificités fondatrices du régime, qui confirment à leur manière, un peu tangente, les pratiques islamiques de compétition dynastique et clanique pour le pouvoir (la fameuse théorie du renouvellement des asabiya), intéressent en premier lieu le professeur Loiseau, qui donne ici un portrait très documenté de la société élitaire mamelouk.

Je voudrais d’entrée évacuer un aspect critique de ce livre : il ne s’agit pas d’un récit linéaire, chronologique et factuel du régime Mamelouk, bien qu’il soit fermement borné entre deux dates, 1250 et 1517. L’événement y est ramené à sa place accessoire, au profit d’une lecture plus structurée des grandes tendances historiques de l’ère mamelouk. L’auteur l’annonce, explicite, à la fin de son chapitre introductif. De fait, le lecteur intéressé par la seule trame diplomatico-militaire de l’histoire sera peut-être déçu par ce traitement thématique et passablement anti-chronologique. S’il ne peut être question de contester au professeur Loiseau l’angle de composition choisi pour traiter son sujet – le Mamelouk, de la naissance à la mort –, je me permettrai néanmoins de regretter qu’en appendice ou dans un complément au chapitre introductif ne figurent ni chronologie, ni rapide résumé de l’histoire factuelle des Mamelouks. Sans remettre en cause la structure du livre, un tel complément aurait pu aider quelque peu le lecteur à mieux se repérer dans des exposés économiques, sociologiques et administratifs passionnants quoique pointus. Certes, je sais bien que le lectorat d’un ouvrage d’histoire et de sciences humaines comme celui-ci a nécessairement quelques idées, au moins vagues, sur l’histoire des Mamelouks d’Égypte. Certes, les noms de Baybars, des Qalahunides ou des Barjites ne peuvent lui être totalement inconnus. Certes, la bataille d’Aïn Jalut, les tensions entre l’Ilkhanat et la Horde d’Or ou l’ascension des Ottomans sont trop célèbres pour ne pas suggérer bien des faits, bien des ouvrages et bien des développements à l’esprit d’un lecteur commun, même médiocrement cultivé comme je le suis. Néanmoins, il eût certainement été utile de rappeler sur quelques pages les grandes données de l’histoire mamelouk afin de rendre plus lisible les intéressants développements thématiques qui s’ensuivent. Que je sache, les éditions du Seuil ne sont pas des presses universitaires ! Cette légère déception exprimée, je dois reconnaître que le livre de M. Loiseau constitue une excellente synthèse sur le pouvoir et la société mamelouks. La bibliographie est dense, l’organisation des chapitres bien pensée, les exposés détaillés et les notes très fouillées (près de cent pages) – même si leur rejet en fin de volume, pratique assez regrettable (et pour tout dire navrante et infantilisante) de l’édition française, rend la lecture intégrale de l’ouvrage un peu inconfortable. Les points les plus saillants du régime mamelouk, comme l’organisation économique et géographique du circuit d’esclaves, la question de la transmission du pouvoir politique, les spécificités d’un système d’exploitation foncière sans vassalisation ni aliénation des terres, l’étrange obsession des guerriers pour les fondations pieuses et mémorielles (waqf), sont très bien expliqués, avec une louable clarté et une volonté de couvrir l’ensemble de la question mamelouk.

Les Mamelouks ont donc gouverné un territoire important, des Cataractes du Nil aux contreforts de l’Anatolie, pendant 267 ans, durée longue pour ce monde islamique médiéval dans lequel les dynasties régnantes connaissent de rapides ascensions, suivies de non moins rapides décadences. Le plus remarquable est que, malgré certaines mutations, le mécanisme d’élévation sociale et militaire qui a produit cette caste de cavaliers a perduré, au moins dans ses grands traits, à travers ces trois siècles d’histoire. S’appuyant symboliquement sur les Califes, rapatriés au Caire dans les années 1260 et privés de tous leurs pouvoirs politiques, les sultans mamelouks ont donc constitué la principale force de l’islam arabe oriental des XIIIe, XIVe et XVe siècles. L’ère mamelouk peut être partagée, en suivant les règles de l’historiographie traditionnelle en deux époques, celle des « Bahrites » et celle des « Burjites ». Les Bahrites étaient en majorité des Turcs Coumans, achetés dans le Caucase, en Crimée et dans les grandes plaines autour de la Caspienne. Ils ont gouverné l’État Mamelouk de 1250 à 1382. Les Burjites étaient des Circassiens, venus du Caucase et d’Anatolie. Ils ont pris le pouvoir aux premiers en 1382 et l’ont gardé jusque 1517. Cette partition interne de l’histoire mamelouk ne doit pas tromper : le passage des uns aux autres constitue moins une rupture qu’une continuation, sous des formes légèrement dissemblables, d’une même pratique du pouvoir. Le professeur Loiseau, par son approche thématique, contribue à souligner les points de ressemblance et de convergence des deux ères successives. Élite militaire, continuellement renouvelée par de jeunes esclaves achetés dans des zones périphériques et peu civilisées, les Mamelouks ont su garder le pouvoir sans renoncer à leur caractère premier, celui d’une caste de carrière, où le pouvoir se détient à titre viager. Il n’y a pas, malgré quelques transmissions héréditaires du pouvoir du sultan ou de ses émirs vers leurs descendances, de véritable « succession mamelouk ». C’est-à-dire qu’un chef militaire se voit accorder par le sultan des fonctions et des revenus – par le biais d’exploitations foncières dispersées – mais uniquement à titre viager. À sa mort, une partie de sa fortune fiduciaire va à ses enfants, ou à des fondations pieuses, mais le pouvoir, ainsi que l’essentiel des revenus fiscaux, sont, eux, remis à d’autres Mamelouks.

De ce fait, les Mamelouks ont trouvé, sans le savoir, une formule permettant de lutter contre ce qu’Ibn Khaldûn identifie comme la tendance première du pouvoir en terre d’islam, ce cycle continuel de conquêtes puis d’épuisement interne et rapide des dynasties, dévirilisées par leur assimilation dans le monde urbain. Les descendants des conquérants mamelouks ne peuvent gâcher les conquêtes de leurs aïeux, puisqu’elles ne leur sont jamais confiées. Le pouvoir est donc, en principe, attribué par décision collégiale des principaux émirs à celui qui présente le plus de garanties pour maintenir l’État (en termes plus directs : au plus fort). Fréquemment renouvelée, la strate dirigeante vit à part dans des quartiers cairotes bien délimités, et ne peut donc, comme les élites conquérantes traditionnelles que dépeint Khaldûn, s’amollir au contact prolongé de la civilisation urbaine. En réalité, comme le montre le professeur Loiseau, des successions dynastiques se sont bien produites à de multiples reprises, comme l’illustrent les soixante et onze années consécutives de règne des sultans Qalahunides au XIVe siècle. Toutefois, n’étant ni systématiques, ni légitimes par principe, elles n’ont pu déboucher que sur des luttes récurrentes et violentes pour le pouvoir. La plupart du temps, dans des cas de transmission familiale du pouvoir d’État, l’héritier dynastique n’était qu’un jeune prête-nom, sans pouvoir effectif, contrôlé par un puissant émir (gouverneur de Syrie, Atabeg des troupes mamelouks, etc.) et supprimé s’il cherchait à s’émanciper – sauf à montrer, comme Al-Nasîr Muhammad, qui régna quarante et un ans et fut chassé deux fois, une constance, une patience et un opportunisme hors du commun. En règle générale, le fils pouvait hériter du père, à la condition de demeurer le sujet fidèle des chefs militaires qui l’avaient fait sultan ; dans la plupart des cas, il était liquidé quelques mois plus tard, remplacé par un frère ou un cousin, quand un de ses vieux chefs Mamelouks ne prenait pas, pour lui-même, le pouvoir.

Les avantages d’un tel système de renouvellement sont nombreux : l’élite, composée d’étrangers nés ailleurs, pratiquant mal l’arabe, ne peut jamais s’assimiler culturellement et se dissoudre dans l’émolliente urbanité cairote, elle reste donc très cohérente, à moitié extérieure à la société qu’elle domine par la force, ce qui garantit son esprit de corps ; étant néanmoins convertie et musulmane, elle se plie au droit coranique, dont elle respecte l’essentiel des préconisations, garantie de paix sociale et civile ; le pouvoir va, dans une forme de compétition presque méritocratique, au meilleur (ou en tout cas au plus fort, au plus puissant, à celui qui peut le mieux maintenir l’État en état, si je puis dire) ; le pouvoir est, de ce fait, toujours détenu par des soldats, sans qu’aucune aristocratie ne puisse émerger (ce qui facilite la survie internationale de l’État – l’hérédité n’étant pas toujours une garantie sûre de transmission de qualités personnelles). Ne nous y trompons pas, l’histoire mamelouk, c’est l’histoire d’une garde prétorienne, l’histoire d’une caste de cavaliers, l’histoire d’une troupe extrêmement cohérente et puissante, renouvelée de l’intérieur en permanence. C’est la valeur militaire des Mamelouks qui a permis leur ascension ; c’est elle qui les a maintenus au pouvoir ; et c’est son érosion qui le leur a fait perdre. Ce sont les Mamelouks qui ont arrêté l’invasion mongole à Aïn Jalut en 1260, alors que le vieux Califat de Bagdad avait été détruit définitivement deux ans plus tôt par les envahisseurs asiates et que rien ne semblait devoir endiguer leur avancée vers l’ouest ; ce sont les Mamelouks qui ont vaincu Saint-Louis et jeté hors de Terre Sainte les derniers Croisés un demi-siècle plus tard ; ce sont les Mamelouks qui ont maintenu la Syrie et la Palestine en ordre alors que le reste du monde islamique vivait dans la terreur de nouvelles invasions, Timourides cette fois.

Les défauts, cependant, d’un tel système de compétition militaire permanente pour le pouvoir sont nombreux. Le professeur Loiseau rappelle que, pendant les 257 ans de l’ère mamelouk, cinquante et un sultans se sont succédé. Les Plantagenêts, pour une durée similaire (1154-1399), ne furent que neuf à régner sur l’Angleterre, et les Capétiens, en France, entre 1137 et 1422, furent quatorze. C’est dire l’instabilité du sultanat mamelouk. N’étant pas sujet à un principe de transmission dynastique clair, l’État tombait périodiquement dans une série de coups de force, de révoltes et d’exécutions qui l’affaiblissaient. Des phases de stabilité relative (dépassant rarement les quinze ans) alternaient avec des années d’anarchie. Le jeu de la concurrence pouvait même déboucher sur des impasses dangereuses pour le régime. Né d’un coup d’État sanglant contre les Ayyubides, l’État mamelouk a vécu de coups d’État. Un des meilleurs exemples, les plus connus, est le meurtre du glorieux vainqueur des Mongols, le sultan Qutuz, deux mois à peine après son triomphe d’Aïn Jalut, par un de ses émirs mamelouks, Baybars. La plupart des sultans ont fini renversés, vaincus, assassinés par leurs propres émirs, leurs propres troupes. La dureté du pouvoir mamelouk, sa brutalité, sa violence, découlent aussi des origines de ces hommes. Le livre rappelle leur parcours : coupés, enfants, de leurs familles et de leurs parents, vendus par des marchands génois, byzantins ou arabes sur les marchés du Caire, convertis de force, formés durant quelques années pour être soldats par des hommes ayant connu les mêmes épreuves qu’eux, les Mamelouks ne peuvent développer d’autre éthique que celle de la lutte permanente, du combat viril et guerrier. Si leur islamisation, souvent jugée superficielle par les chroniqueurs arabes, peut canaliser leur violence, leur passé les conduit néanmoins à se comporter avec les autres comme on s’est comporté avec eux. Leur affranchissement, par exemple, n’est en aucun cas une libération ; ils demeurent au service de leur émir, dont ils prennent même le nom de famille. Leur cursus honorum ne les délivre jamais de leurs fonctions militaires. Le professeur Loiseau montre que certains Mamelouks de rang élevé ont pu néanmoins, à l’occasion, renouer avec leurs familles de sang en les conviant en Égypte ; le cas ne semble pas s’être produit très souvent, tant l’acculturation subie était forte.

Le Mamelouk est avant tout un homme arraché et transplanté. Quelle que soit sa réussite, son islamisation ou sa maîtrise de l’arabe, cette rupture première le marque à vie (excellent chapitre, d’ailleurs, sur les réseaux d’esclavage mamelouks). Le livre s’étend sur les conséquences implicites de cet exil de soi, de son enfance, de son monde, qu’ont subi enfants les Mamelouks : l’esprit de corps (marqué par une expérience et des goûts communs, la pratique du polo par exemple), l’obsession des tombeaux et des prières post-mortem, la vogue des lectures les plus hétérodoxes de l’islam. Les Mamelouks portaient un grand intérêt aux expériences mystiques des soufis, aux pratiques coraniques marginales, qui entraient peut-être en résonance avec leur propre sentiment d’insuffisante intégration à l’islam arabe le plus pur. Il n’était pas envisageable, pour eux, pas plus que pour leurs descendants, d’intégrer les rangs des plus éminents imams, des plus doctes jurisconsultes, des plus habiles lettrés. Non seulement, la connaissance de l’arabe classique exigée dans ces professions dépassait nécessairement leurs propres compétences, mais les milieux cultivés n’auraient pu admettre pareille transplantation d’éléments étrangers, à qui étaient déjà réservées les fonctions politiques du guerrier. Transposés dans une société étrangère, qu’ils dominaient par la force sans pouvoir la gouverner par l’esprit, les Mamelouks, privés de continuité générationnelle, se voyaient maintenus dans une étrange et définitive position de sujétion intellectuelle et spirituelle, d’une part, et de domination physique et politique d’autre part. De là vient probablement leur décalage permanent avec la société égyptienne, et, plus largement, arabe – ainsi que leur relative détestation par l’historiographie locale ultérieure.

Leurs positions politiques n’étaient en outre jamais certaines : ainsi ces émirs partis pieusement en pèlerinage à La Mecque étaient-ils, pendant leur absence, dépouillés par le sultan, leurs pairs, ou leurs subordonnés, de leurs pouvoirs et de leurs prérogatives. Comment, dans ces conditions, se livrer à la pratique la plus rigoureuse de la foi ? Comment oublier que, même affranchis, ces hommes étaient esclaves de leur caste et de leur destin ? La plupart des Mamelouks, privés d’ascendance par leur enlèvement puéril, privés de postérité politique par le caractère viager de leur pouvoir, isolés dans des quartiers de palais-casernes, se trouvaient désincarnés, extérieurs à la société qu’ils gouvernaient ou dominaient. Comme pour rétablir une forme d’équilibre psychologique, ils prêtèrent donc une attention immense à leurs propres tombeaux, dont ils finançaient par donation ante-mortem l’entretien physique (ravalements, etc.) et spirituel (prières, écoles coraniques, etc.). Par les waqf, fondations pieuses dont M. Loiseau décrit très précisément le fonctionnement, les Mamelouks pouvaient dévier une part de leurs revenus vers l’entretien pérenne et post-mortem de l’unique espace mémoriel qu’il leur restât dans la société : leur tombe. C’était le seul véritable moyen pour eux, ces fils de personne, privés de tout droit de se continuer par leur descendance, de s’ancrer dans le continuum de la société arabe, en agrégeant, autour de leurs restes, une mémoire pieusement préservée dans un bâtiment prestigieux, construit spécialement pour l’occasion. Économiquement, dans les phases de déclin que connut une Égypte victime des épidémies de peste, ces waqf perpétuelles finirent par peser sur les capacités de survie de l’État, en distrayant des ressources importantes du circuit économico-militaire vers des institutions religieuses et spirituelles certes légitimes, mais privées de tout objet politique contemporain. Celles-ci étaient néanmoins, pour les Mamelouks, le seul moyen de laisser une trace, d’exister dans la trame du réel, à laquelle ils avaient si difficilement et si confusément accès.

Néanmoins, si la vie spirituelle et la postérité se refusaient aux Mamelouks, le pouvoir politique leur était réservé. Un jeune enfant couman ou circassien, vendu par un marchand, devenu esclave d’un émir pouvait donc, s’il était valeureux, fort et aussi habile que chanceux, s’élever jusqu’au trône du sultanat – d’où, peut-être, un de ses compagnons d’esclavage, le combattrait et le chasserait. Si le pouvoir était, au départ, exercé collégialement par une pyramide d’émirats en nombre défini, il s’est peu à peu restreint, à mesure que les Sultans se constituaient un pouvoir propre, personnel, susceptible de leur donner des moyens supérieurs à ceux de leurs subordonnés et rivaux potentiels. Ce pouvoir, assis sur de larges propriétés foncières, s’est accompagné, au XVe siècle notamment, d’une tentative de limiter le pouvoir des émirs – déjà, par principe, non-territorialisé – et, à défaut, leur nombre. On a longtemps cru que les émirs mamelouks étaient des « vassaux », comme les ducs et les barons d’occident. Ce n’est pas vrai : leurs revenus fonciers dépendaient de terres généralement non contiguës, dispersées, et sur lesquelles, sauf exception, ils ne se rendaient jamais. Leur place était au Caire, dans les quartiers de l’élite dirigeante, immenses palais, à la fois écuries et casernements, dont l’emplacement urbain signait la proximité (ou l’éloignement) avec le pouvoir du Sultan. Le chapitre du professeur Loiseau consacré à l’urbanisme cairote et aux habitats mamelouks est à ce titre particulièrement instructif, même si, par nature, plutôt spécialisé. Pour se prémunir des visées des émirs, tous installés avec leurs hommes dans la capitale, les Sultans ont fini par nourrir, dans leurs propres maisons, des troupes plus nombreuses et donc potentiellement dangereuses en cas de défaite ou d’affaissement économique brutal. Excepté les gouverneurs de provinces, les Mamelouks demeuraient à la capitale et se contentaient des revenus fiscaux, sans porter le moindre intérêt à l’amélioration de l’exploitation des terres. Comme partout ailleurs dans le monde médiéval, ils manifestaient, par leur prédation fiscale, une complète incompréhension devant des baisses de revenus subites, conséquences de moindres rendements, de dépopulations lente ou rapide ou encore de sécheresses. M. Loiseau souligne d’ailleurs que le déclin et la disparition des Mamelouks ont probablement des raisons structurelles plus économiques que politiques. Tenant un pays éprouvé fréquemment par la peste, affaibli par la lutte perpétuelle entre les émirs et le sultan, fragilisé par les révoltes des jeunes affranchis mal rétribués, rendu moins indispensable par l’effacement des menaces païenne (les Mongols se sont islamisés) et chrétienne (il n’y a plus de Croisades), le pouvoir mamelouk s’effondra en quelques années sous les coups d’une force plus moderne, plus jeune, plus puissante, au fond plus adaptée : les Ottomans.

Si le livre du professeur Loiseau ne se présente pas, d’emblée, comme une synthèse chronologique classique de l’État mamelouk, il n’en reste pas moins un passionnant ouvrage d’histoire économique, sociale et politique. Chaque thème est abordé avec le degré de précision nécessaire, éclairant les caractéristiques les plus déconcertantes d’une expérience politique unique. Son objet, fascinant par nature, est disséqué, exposé et expliqué dans tous ses aspects, de l’histoire urbaine à l’administration fiscale, en passant par le droit coranique et la sociologie du pouvoir, offrant ainsi, à l’arrière plan des théories désormais bien connues d’Ibn Khaldûn, un exposé complet d’une modalité spécifique de la pratique et de la transmission du pouvoir dans le monde islamique médiéval.

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2 réflexions sur “Esclaves et maîtres : Les Mamelouks, de Julien Loiseau

  1. Il y a certainement un parallèle à faire par plus doctes que nous entre les Mamelouks et les janissaires. Si ces derniers n’avaient pas directement le pouvoir, ils devinrent une des factions de ce pouvoir.
    La culture mamelouke serait cependant bien plus complète.

    • Oui, j’ai d’ailleurs beaucoup pensé aux « Yeni ceri » (nouvelles troupes si mes souvenirs sont bons) en lisant ce livre. Je ne les ai pas évoqués faute de place (ma note est déjà longue et je n’aborde pas certains développements du livre de M. Loiseau).
      Cela dit, si les Janissaires portèrent à l’occasion des sultans au pouvoir (je dis ça de mémoire, je me suis beaucoup intéressé à ça voici dix ans), ils ne s’emparèrent jamais vraiment du trône à la façon des Mamelouks.

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