Un refus : Le Prolifique et le Dévoreur, de W.H.Auden

moine

 Le Prolifique et le Dévoreur, W.H. Auden, Le Rocher, 2003 (trad. Béatrice Vierne) (Première éd. 1976)

« C’est son occupation qui dicte à un homme ce qu’il fait et qui choisit son entourage. Ses actions et son entourage en font l’homme qu’il est. Un agent de change idéaliste, cela n’existe pas. »

W.H. Auden, Le Prolifique et le Dévoreur, Éditions du Rocher, 2003, p. 31 (écrit en 1939)

« It might be true, indeed, that this was a life which could not, with impunity, be lived too long ; else, it might make me permanently other than I had been, without transforming me into any shape which it would be worth my while to take »

Nathaniel Hawthorne, The Scarlet Letter

Recueil inachevé, conçu dans l’urgence au début de 1939, abandonné peu après, Le Prolifique et le Dévoreur marque une étape fondamentale dans l’évolution de Wystan Hugh Auden. En bon intellectuel oxfordien de gauche, Auden a soutenu, depuis une dizaine d’années, toutes les causes progressistes. Avec ses amis, Spender et Isherwood, il constitue la jeune garde engagée de la gauche intellectuelle. Ce n’est ni Orwell parti en Catalogne, ni un membre du fameux Magnificent Five, évidemment, mais son engagement politique est certain. Néanmoins, les épreuves de la décennie, et, bien sûr, la décisive guerre d’Espagne, qui vient de s’achever sur la défaite des Républicains, ont tempéré son optimisme. Il doute. Dit, par lui, avec le ton « mandarinal » (et aphoristique) qui lui fera renoncer à ce projet : « Ce mouvement-là va échouer : les intellectuels le soutiennent ». Que peut-on dire de plus juste sur ces années de tromperies, à Moscou, bien sûr, mais aussi à Paris, Londres, Berlin ou Rome (voyez, depuis 1900, Gorki, Mandelstam, Barrès, d’Annunzio, Benn, Kipling, Gide). Rien ne paraît sortir de positif de l’engagement politique des artistes ; toutes leurs luttes s’achèvent en déroute ; utilisés, trompés, pervertis, les prolifiques hommes de l’art sont des instruments brisés par les doigts brutaux des dévorateurs politiques. Auden, indépendant, doit rompre. Il n’est pas simple, pourtant, d’abandonner une cause dont on croit à la justesse. Il n’est pas simple, non plus, de renoncer aux séductions de la popularité comme aux torrents d’enthousiasme qu’un vague discours suscite, pour retrouver une voie solitaire, pavée de doutes, qu’il s’agira de suivre mû par sa seule force intérieure. Auden revient sur sa vie, sur son engagement, sur ses croyances, dans un texte aussi riche que désordonné (et parfois contradictoire). Est-il poète, encore ? Nombre d’aspirants artistes, constate-t-il dans des aphorismes d’une admirable et prophétique lucidité, le sont pour échapper au monde du travail salarié, croyant que pour être artiste, il suffit d’être soi, qu’écrire leur offrira le jeu, le plaisir et la reconnaissance sans contreparties ni souffrances. Auden sait bien qu’il n’en est rien : il faut sacrifier encore et encore, pour soi, pour ne pas se renier, pour s’approfondir, en quête de sa vérité.

Ne s’est-il pas fourvoyé en mettant son art au service d’autre chose que de lui-même ? L’engagement de l’artiste n’est-il pas la trahison de sa liberté, de son apolitisme fondamental ? La politique a-t-elle besoin de l’art comme fin ou, plutôt, et c’est un moyen de le corrompre et de le soumettre, comme moyen ? L’artiste peut-il abandonner une cause, même juste, pour protéger la flamme fragile et autonome de sa conscience et son moyen, personnel, de réalisation ? Dans quelle mesure la légitimité de l’engagement est-elle nécessairement polluée par une soumission aux impératifs tactiques, par un désir pathétique de reconnaissance publique, ou par une volonté inconsciente de compenser un possible échec artistique ? Si l’art et la politique sont de deux ordres différents, celui du prolifique et celui du dévoreur, est-il soutenable de vouloir les concilier ? Cet ouvrage est une première tentative, un peu désordonnée, de répondre à ces questions, et de s’ouvrir une voie de sortie.

Un soir de mars 1939, après un discours public, Auden prend en effet conscience que son engagement politique le conduit, peu à peu, à se trahir et à devenir autre, à renier ce qu’il appelle sa « vie privée » au détriment de la « vie publique ». Les deux ne peuvent être vécues indépendamment. Et, dans le jeu de leur mutuelle influence, elles ne sont pas égales, la vie publique, sociale, conformant toujours, in fine, la vie personnelle. Auden saisit alors qu’il risque bien, s’il continue sur cette voie, de prendre une « forme qu’il n’est pas souhaitable de prendre », pour reprendre les fameux mots de Hawthorne évoquant, dans La Lettre écarlate, son expérience aux douanes américaines. On ne peut survivre, inaltérable, au traitement du monde social. Auden doit choisir, à quelques encablures d’une guerre inévitable : soit l’homme privé capitule, et se met aux ordres des exigences collectives, de cet enrégimentement général dont l’époque est grosse, soit il quitte l’habit mal coupé auquel il tente de se faire depuis des années. Se sentant « souillé d’immondices », il doit prendre des distances définitives avec cette politique qui l’a séduit et qui, désormais, le révulse. Parce qu’il est un poète et un écrivain, ce sentiment profond appelle, par nécessité, une forme. Le Prolifique et le Dévoreur est une première tentative, jamais terminée, de formalisation de cette rupture. Auden ne place pas pour autant, comme certains auteurs le firent cinquante ans auparavant, l’art au-dessus de la politique. Ce sont deux mondes différents, deux appréhensions d’une vérité dont le seul rapport ne peut être que d’hostilité : le politique, pour Auden, cherche à contrôler l’extérieur, à manipuler, à dominer, à ordonner le monde en fonction de ses vérités, quand l’artiste cherche à mettre en forme et préciser ses perceptions, ses fantasmes, sa vie spirituelle, lui-même. Mieux vaut ne pas gloser sur l’utilité de l’art. Auden constate, en effet, acerbe et brutal, que l’histoire politique du monde n’eût pas été différente si elle avait été amputée de la poésie, de la musique et de la peinture. Le lecteur pensera immédiatement au fameux et ultérieur « poetry makes nothing happen » (la poésie ne fait rien advenir). Auden, on le sait, demeure, par son ironie et son refus des facilités ronflantes du barnum littéraire, un grand lucide, un guide pour se désaveugler. Art et politique sont deux univers qui n’ont rien de commun, et croire qu’ils ont un rapport, qu’ils peuvent se nourrir mutuellement, eh bien !, pour lui, c’est se tromper. Pour le dire à sa manière provocatrice « si le critère de l’art était sa faculté d’inciter à l’action, Goebbels serait un des plus grands artistes de tous les temps ».

Le Prolifique et le Dévoreur, par son inachèvement, dévoile souvent – comme l’extrait que je publie ci-dessous tend à le montrer – une pensée en marche, sans le « lissé » et le « formalisé », profond et polysémique, que suppose le poème. Ce n’est ni un traité ni un poème mais tout au plus un brouillon fécond. Auden a l’intuition d’une possible tripartition du monde, que lui ont suggéré ses années scolaires, dans ce système anglais des public schools qu’ont si bien dépeint Cyril Connolly et George Orwell : le politique, l’apolitique, l’anti-politique. Lui-même n’est pas certain de son appartenance. Par nature, le poète oscille entre l’apolitique et l’anti-politique ; Auden a franchi la frontière qui sépare les deux à plusieurs reprises ; il convient désormais de se replier de l’un vers l’autre. La quête de vérité est à ce prix, celui d’un renoncement très net aux illusions de l’influence immédiate. « Il est impossible de réussir quelque chose si on ne croit pas pleinement à ce qu’on fait ». Auden ne croit plus ; il rompt en quatre mouvements : le recul réflexif et aphoristique sur ceux qu’il appelle le prolifique et le dévoreur ; l’introspection métaphysique sur la foi ; l’examen historique des natures des « -ismes » ; le vrai-faux entretien dialectique sur le rapport au politique. La pensée d’Auden implique un refus de l’action stéréotypée et militante, un approfondissement de la quête personnelle de vérité, un renoncement au socialisme en faveur d’un christianisme assez personnel, pessimiste, dont les prodromes sont exposés dans les parties les plus inachevées (et les plus ardues) de l’ouvrage – celles que je ne me permettrai pas de commenter dans le cadre de cette sorte de « demi-note ».

Je ne saurais en effet exposer clairement, et dans un paragraphe restreint, les lignes directrices d’aphorismes parfois assez elliptiques. Auden s’essayant à la philosophie, ou tout du moins à la réflexion philosophico-historique, n’est pas aisé à suivre ; c’est peut-être là une preuve supplémentaire de sa nature de poète. En effet, le poète arrive généralement à la conclusion de son travail par une fulgurance formelle et « ésotérique », qui saute toutes les étapes du raisonnement ; le philosophe choisit, en revanche, sauf exceptions, le déroulement logique qu’on peut appeler chemin « exotérique » (je reprends la théorie de Broch sur l’opposition entre poésie et philosophie, on peut la retrouver, sous d’autres formes, plus ludiques, dans un certain et jubilatoire Prejudice de H.L. Mencken). Auden, dans sa quête formelle de vérité, s’essaie à « l’exotérique » (enseignement sans initiation préalable, par pur agencement logique), mais il est plus juste quand il se cantonne à l’aphorisme « ésotérique » (« Le fascisme est un socialisme qui a perdu sa foi en l’avenir » ; « le catholicisme trahit la raison et le protestantisme le cœur » ; « Tout enseignement religieux est, au fond, un conseil prudent à la race humaine quant à la façon d’être victorieux dans la lutte évolutionnaire. Fais telle chose et tu vivras. Le salaire du péché est la mort. La croyance en un monde surnaturel après la mort se résume à une croyance en une évolution continue. »).

Il y a, au-delà du texte, une continuité intéressante et notable, entre cette tentative en quatre parties, et autant de formes, et les poèmes célèbres qui exprimeront, peu après, cette crise personnelle (entre autres : In Memory of W.B.Yeats ; Like a Vocation ; Voltaire at Ferney ; September 1, 1939 ; At the Grave of Henry James (que je désespère toujours de traduire)). Je crois que ses grands poèmes-tombeaux, exprimeront, mieux que ces textes divers, esquisses de ce que les poèmes devaient achever, ce que ressent Auden à cet instant décisif dans son parcours intellectuel. Un des extraits de l’hommage à Yeats, lui-même suspect d’engagements douteux et corrupteurs, que rachète la relecture de son œuvre, dit qu’à la veille de la guerre, au moment où meurt Yeats, « Intellectual disgrace / stares from every human face / and the seas of pity lies / locked and frozen in each eye. » Jean Lambert, le traducteur français d’Auden (coll. « Poésie/NRF », Gallimard), a jugé que cette « disgrace » était une « disgrâce » ; je tiens quant à moi qu’il s’agit bien, à la fois, d’un déshonneur, celui de l’esprit, d’une honte, celle de l’intelligence, et, sous-jacent, d’une disgrâce, celle des engagés intellectuels, idiots utiles et manipulés, outils d’une lutte les dépassant et trahissant leur quête fondamentale de vérité. Et cette abjection de l’esprit n’est pas rachetée par le cœur puisque la pitié, immobile, réside enclose et gelée dans l’œil humain, pitié près de mourir qu’aucun canal nerveux ne transmet plus au reste du corps. Il s’agit bien pour Auden d’échapper, désormais, à cette « disgrace », matrice de corruption et d’avilissement. À la fin d’At the Grave of Henry James, il tente de mettre en forme cette rupture du Prolifique avec le Dévoreur. En effet, devant la tombe de James, le poète finit, après une réflexion sur la vanité, par demander au « Maître », depuis longtemps disparu, d’intercéder (auprès d’une puissance supérieure) à propos de « la trahison de tous les clercs ». Il exprime ainsi, sous une forme poétique éminemment maîtrisée, cette tension entre l’exigence de l’art seul, que le « Maître » a porté à son plus haut point (dans le monde anglophone tout du moins) et la corruption de l’artiste par l’engagement, sa transformation en clerc, tonsuré et sujet aveugle des idoles politiques – ce qu’avait pu être, en partie, Yeats.

La rupture d’Auden, intervenue avant l’épreuve majeure de la guerre, renforcée par un exil américain, sera lue comme une fuite, et même une trahison. Il en reste une forme de défense, Le Prolifique et le Dévoreur, prologue aux grands poèmes écrits pendant la guerre. Il comprend quelques passages intéressants, donc le texte que je propose ici.

« Dans un collège anglais, il n’y a pas de classes économiques ; elles sont remplacées par des divisions de classe rigides, fondées sur l’ancienneté. Le nouvel élève commence en tant que membre du prolétariat, subalterne et exploité ; vers sa troisième année de présence, il se hisse dans les rangs de la bourgeoisie respectable ; et quand arrive sa cinquième année, il est devenu, s’il est politiquement fiable, un policier ou un fonctionnaire nanti de responsabilités et honoré de la confiance du ministère qui ira peut-être parfois jusqu’à lui demander son avis. C’est un laboratoire admirable pour l’étude des sentiments de classe et de l’ambition politique.

Un État de ce type paraît être de ceux où tous les individus possèdent les mêmes possibilités de s’élever et où la récompense sociale dépend uniquement du mérite. Sans doute est-il préférable à un État où la position sociale est immuable, mais il n’a certes rien d’une Utopie.

J’appris très vite à distinguer trois sortes de citoyens : le politique, l’apolitique et l’anti-politique.

Le politique est celui dont les valeurs coïncident avec celles de l’État. Dans un collège, il est athlétique, liant, ambitieux mais pas trop, moraliste mais pas trop non plus. Il gravit rapidement les barreaux de l’échelle sociale, il devient un administrateur, compétent et dénué d’imagination, de lois dont il ne remet jamais le bien-fondé en question, il recueille l’approbation, il est heureux.

L’apolitique est celui dont les intérêts ne sont pas ceux de l’État, mais ne sont pas en conflit avec eux, ce qui signifie, en général, qu’ils n’ont rien à voir avec les gens. Peut-être est-il photographe, ou ornithologue, ou mécanicien radio. Comme il n’a qu’une envie, qu’on le laisse tranquille, il remplit ses devoirs sociaux assez correctement pour ne pas avoir d’ennuis, et se hisse lentement jusqu’à une position obscure, mais sûre. C’est l’anarchiste naturel et raisonnable.

L’anti-politique est celui dont les intérêts et les valeurs se heurtent à ceux de l’État. Il ne s’intéresse pas aux prouesses athlétiques et le montre, son comportement moral laisse à désirer, il se livre au sabotage délibéré. Il existe, toutefois, deux sous-espèces de l’anti-politique : celui qui, si les valeurs de la société étaient plus à son goût, deviendrait apolitique, et celui qui, dans le même cas, deviendrait politique. Ce dernier est un véritable révolutionnaire : son anarchisme n’est qu’un moyen permettant d’atteindre une fin politique. Selon que son ambition s’accompagne ou non de capacités intellectuelles, il est un réformateur ou un tyran en puissance.

J’appris aussi, au prix d’amères expériences, à reconnaître un autre type encore, l’anti-politique ambitieux qui, honteux de ne pas connaître la réussite sociale, tente de se déguiser en politique. Celui-là, c’est le type qui devient mouchard de la police ou bureaucrate sadique.

La vie scolaire m’enseigna que j’étais un anti-politique. Je voulais qu’on me laissât tranquille, afin de pouvoir écrire de la poésie, choisir mes propres amis et mener ma vie sexuelle à ma guise. L’Ennemi était, et il l’est toujours, le politique, c’est-à-dire la personne qui veut organiser la vie des autres et les obliger à filer doux. Je sais le reconnaître instantanément, sous n’importe quel déguisement, que ce soit celui d’un fonctionnaire, d’un évêque, d’un maître d’école ou d’un membre d’un parti politique, et je suis incapable de le côtoyer, fût-ce de la façon la plus anodine, sans éprouver un sentiment de peur et de haine, ainsi qu’une envie cuisante de le voir (ou de la voir, car les pires sont les femmes) publiquement humilié.

Au départ, je pensais n’être qu’un anarchiste apolitique contraint de se muer en saboteur anti-politique par un environnement particulier, mais quand je devins enseignant, je découvris que j’avais davantage d’ambition politique, que je prenais plaisir à influencer autrui plus que je ne l’eusse imaginé.

À la fin de mes études, je fus rentier pendant quelques années, ce qui veut dire que, par le pouvoir d’une pension que me versaient mes parents, l’État, pour moi, cessa d’exister.

Il est aisé de critiquer le rentier, sous prétexte qu’il profite en parasite du travail d’autrui, mais il n’existe pas une personne honnête qui n’échangerait pas sa place contre la sienne, si elle le pouvait. Des revenus personnels permettent à leur heureux possesseur de se montrer affectueux, tolérant, gai, de visiter des pays étrangers et de fréquenter toutes sortes de gens, et notre civilisation, quoi qu’on puisse penser d’elle, est en grande partie la création de la classe des rentiers. Nombre de ses membres sont égoïstes et déplaisants, mais s’ils font du mal, ce n’est d’ordinaire qu’à eux-mêmes, et il me paraît probable que le pourcentage d’individus désagréables y est plus bas que dans toute autre classe.

L’artiste que l’on dit replié dans une tour d’ivoire est censé être le type même du rentier. En réalité, en raison de sa plus grande liberté de mouvement et de l’absence de pression économique l’obligeant à bâcler son travail, l’écrivain intelligent et sensible, vivant de ses rentes, possède une expérience de la vie plus profonde et plus vaste que son collègue plus démuni, condamné à un emploi stable.

J’observe avec inquiétude que les systèmes politiques qui tentent, dans une plus ou moins grande mesure, de supprimer les pressions et les encouragements économiques, semblent contraints de les remplacer par des pressions et encouragements sociaux et gouvernementaux, ce qui les fait ressembler au fond, et de bien trop près à mon gré, à un collège anglais. Le politique n’aura réussi que s’il peut créer une société qui continue de laisser la classe des rentiers entièrement libre de toute pression sociale, tout en supprimant l’injustice économique sur laquelle cette classe est fondée.

Je ne sais pas si la chose est possible, mais même si elle l’est, je doute que le politique puisse jamais en faire son objectif, car en l’atteignant il détruirait sa profession, puisque la pression sociale est aussi sûrement son moyen de communication que le langage est celui du poète.

À vingt-deux ans, ne recevant plus d’argent de mes parents, je cessai d’être rentier pour devenir enseignant dans une école primaire, où les familles aisées mettaient leurs fils en pension. La tribu primitive gouvernée par des démons, qui avait terrifié et fasciné le petit garçon que j’étais naguère, apparaissait à présent à l’employé que j’étais devenu sous un jour plus prosaïque : celui d’une entreprise commerciale privée, opérant selon un régime capitaliste fondé sur le laissez-faire, celui d’une boutique où, comme dans toutes les autres sortes de boutiques, le succès dépendait de notre capacité d’attirer le chaland plus habilement que nos concurrents. Pour la première fois, je pris conscience de la puissance de l’argent, de la technique publicitaire et de la jobardise du public.

Politiquement parlant, une école privée est une dictature absolue, où le corps enseignant se partage, si l’on peut dire, les rôles de Goering, Röhm, Goebbels et autres Himmler, afin de donner la réplique à cet Hitler qu’est le directeur. On y trouve les mêmes intrigues pour s’assurer les faveurs, les mêmes campagnes de ragots, et, de temps en temps, les mêmes purges. Si l’on dépend de la bonne volonté d’autrui (et les directeurs d’école eux-mêmes dépendent de celle des parents, de même que le dictateur doit cajoler les masses), on ne peut éviter de devenir un politique, ce qui entraîne non seulement de nombreuses complaisances dépourvues de franchise, mais aussi une bonne quantité de fieffés mensonges.

En être réduit à devenir politique, c’est aussi en être réduit à mener une double vie. Peut-être cela n’aurait-il aucune importance, si l’on pouvait sciemment maintenir ces deux vies à l’écart l’une de l’autre, et savoir laquelle est la vie réelle. Mais pour réussir quoi que ce soit, il faut y croire, en tout cas momentanément, et trop souvent la fausse vie publique absorbe et détruit l’authentique vie privée. Presque tous les hommes publics deviennent des vieux raseurs grandiloquents.

C’est folie de s’imaginer que l’on peut vivre deux vies, la publique et la privée. Nul ne peut servir deux maîtres.

Dans la lutte entre la vie politique et vie privée, la vie publique l’emportera toujours, parce que c’est elle qui permet de triompher. »

(pp. 24-29)

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