Un chapelet d’Allemagnes, reliées par un fil de mémoire : Mémoires allemandes, d’Étienne François et Hagen Schulze (dir.)

Le Chevalier de Bamberg

Le Chevalier de Bamberg

Mémoires allemandes, Étienne François et Hagen Schulze (dir.), Gallimard, 2007

 

Peu de concepts historiques ont connu une vogue similaire à celle des « lieux de mémoire », dont le triomphe a exprimé concrètement, dans le champ de la discipline, le passage d’une réflexion matérialiste à une recherche axée sur les enjeux symboliques et mémoriels. Les temps de la domination du matérialisme, notamment économique, sur l’intelligence historique, sous-tendue par celle, défunte, du marxisme sur l’intelligence philosophique, sont (provisoirement ?) achevés. Imaginés par l’historien français Pierre Nora, les « lieux de mémoire » se sont imposés depuis vingt-cinq ans comme une sorte de lieu commun de l’analyse historiographique. Leur définition est assez souple pour autoriser bien des transpositions, ajouts ou approfondissements. Ils constituent des espaces, artefacts, abstractions, événements, personnages, œuvres, structures, institutions, etc. dont la représentation mémorielle est durablement investie d’une valeur singulière, périodiquement actualisée, par tout ou partie de la collectivité. Le « lieu de mémoire » cristallise et exprime une forme temporaire de la conscience collective, qu’elle soit unanime ou contradictoire, consensuelle ou heurtée. Il incarne une facette de ce que partagent a minima les parties d’un ensemble plus vaste, la mémoire. Objet de l’attention collective et nationale, sous la forme d’une reconnaissance symbolique fréquemment commémorative, le « lieu de mémoire » présente nécessairement une double histoire, la sienne, propre, et celle de sa représentation (ou de ses représentations) culturelles communes. S’inventent et se réinventent ainsi, en permanence, des concepts mobilisateurs, à l’échelle de la nation, dont la dynamique mémorielle ne connaît jamais de fin. Peu importe que ces représentations du passé soient fausses ou biaisées ; leur existence même a un sens profond que l’historien se doit d’appréhender, dans toute sa mutabilité.

Le « lieu de mémoire » a une vie, plus ou moins longue, liée à son importance dans la figuration de soi de la collectivité qui lui porte de l’intérêt. Des lieux de mémoire peuvent naître ; d’autres peuvent disparaître. Le 11 septembre est devenu, en quelques heures, un lieu complexe et traumatique de la mémoire américaine ; la révolte des princes de la Ligue du Bien Public, en 1465, a cessé depuis longtemps de jouer un rôle dans la mémoire française. L’analyse des « lieux de mémoire » se situe donc à deux niveaux : à celui, factuel, du « lieu » lui-même ; à celui, conceptuel et problématique, de sa représentation, collective et fluctuante. Ce second stade d’analyse exige de larges recherches et pose, évidemment, un problème de sources. Car la fixation de l’imaginaire collectif sur un objet historique peut prendre des formes multiples dont une bonne partie n’est pas fixée dans les cadres documentaires classiques de l’historien : archives publiques, collections de médias, livres, recueils de témoignages, actes juridiques, etc. L’historien des « lieux de mémoire », parmi d’autres écueils méthodologiques, doit à la fois délimiter son objet, en saisir la portée historique, et parvenir à retracer son évolution dans les représentations successives que s’en fait la collectivité. Pierre Nora, lors de la conception de son ouvrage sur le sujet, sélectionna un large panel de « lieux de mémoire » français, de la bataille de Verdun à Descartes, de l’État au patrimoine culturel et du drapeau tricolore aux obsèques de Victor Hugo. Cette hétérogénéité fondatrice des « lieux » entraîne, corrélativement, une hétérogénéité des sources et des traitements. Elle donne aussi à tout recueil sur les « lieux de mémoire » un aspect de catalogue ouvert, aux choix parfois critiquables ou, à tout le moins, révisables.

La méthode est suffisamment souple pour permettre des transpositions internationales de ces recherches. Fleurissent depuis une quinzaine d’années, à travers le monde, des ouvrages collectifs équivalents aux Lieux de Mémoire français, trilogie dirigée par Pierre Nora et publiée dans la collection « Quarto » des éditions Gallimard. C’est le cas de Mémoires allemandes, publié en 2007 par cette même maison, à un tarif élevé (65€). Traduction partielle de la version allemande, en trois volumes, des Lieux de mémoire, cet ouvrage, dirigé par les professeurs François et Schulze, offre au lecteur français l’occasion de plonger dans la mémoire collective heurtée de son voisin d’outre-Rhin. Le projet présente un intérêt évident au regard du concept mis en œuvre. La sensibilité mémorielle extrême de l’Allemagne appelait un tel travail. Il exige en effet de confronter des mémoires extrêmement hétérogènes et opposées, conséquences de la multiplicité des formes prises par l’Allemagne depuis deux siècles : principautés éclatées, Empire allemand unifié, République de Weimar, Reich Nazi, R.D.A., démocratie bourgeoise moderne. Chacun de ces régimes a réinvesti les symboles de l’histoire et de la présence au monde allemandes d’une manière qui lui est propre, généralement en contradiction avec celles des autres. L’histoire de l’Allemagne a, en elle-même, une importance internationale et continentale suffisante pour justifier l’intérêt du public français. Il faut le noter dès maintenant : pour un travail collectif sur un thème aussi sujet à l’hétérogénéité, Mémoires allemandes présente une remarquable harmonie de styles, de méthodes et de principes d’analyse. Les directeurs de l’ouvrage ont probablement su établir et faire respecter un cahier des charges rigoureux : taille, style, structure se répondent, article après article. Le lecteur a ainsi le plaisir de découvrir un travail dont la première impression d’ensemble est la cohérence, vertu cardinale quand tant d’ouvrages collectifs savants compilent des contributions foisonnantes et centrifuges. Certes, le chapitre sur le « Palais de la République » (construit par la R.D.A. d’Honecker sur l’espace laissé vide par la destruction du château de Berlin dans les années 50), rédigé par une journaliste, se laisse parfois aller au persiflage et à la partialité. Certes, le chapitre sur la « Bundesliga » (le championnat allemand de football), rédigé par un philosophe en des termes parfois nébuleux laisse une impression assez contradictoire de conceptualisation outrancière et de plate banalité (celui sur « le calme et l’ordre » n’est guère plus éclairant). Certes, l’article sur les « contes de Grimm » laisse percer une certaine animosité de son auteur envers les deux écrivains allemands. Ces trois ou quatre exemples mis à part – et encore suis-je sévère en les désignant comme fautifs – le reste de l’ouvrage se lit avec intérêt, curiosité et même plaisir.

Les « lieux de mémoire » allemands ont été choisis de manière à couvrir le plus de thématiques possibles. La plupart des chapitres ne surprendront pas le lecteur. Y sont étudiés des lieux (Weimar, Dresde, la Wartburg, Neuschwanstein), des personnalités (Luther, Bach et même Napoléon), des institutions (le Reichstag, Auschwitz), des gestes (« Heil »), des œuvres (celle, très célèbre en Allemagne, de Karl May, le Jules Verne allemand), des objets pratiques (le casque à pointe) ou économiques (les articles sur le mark, sur le made in Germany et sur la Volkswagen dans la représentation collective sont remarquables) ou encore des événements (le complot du 20 juillet par exemple, un des meilleurs articles du livre à n’en pas douter). Les lieux les plus ambigus sont aussi les plus intéressants. Ainsi Napoléon est-il, depuis deux siècles, régulièrement réinvesti par la mémoire collective allemande pour signifier de multiples réalités : le refus de la désunion nationale – qui a mené aux invasions françaises, l’hostilité envers la France, la détestation de la tyrannie, mais aussi l’admiration pour l’homme d’État puissamment réformateur que l’Allemagne ne sut engendrer avant Bismarck. Le 20 juillet 1944 a incarné pêle-mêle, dans les mémoires collectives, la Résistance élitaire au Nazisme, le sursaut d’honneur tardif d’une minorité moins aveuglée ou les manipulations sordides et cyniques de membres de la classe des Junkers. Luther est apparu comme le réformateur religieux qu’il fut, mais aussi comme celui qui scinda la communauté religieuse primitive, comme un héros national, un refondateur de la langue allemande ou un symbole des connivences entre institutions religieuses et ordre féodal réactionnaire. Le lecteur notera qu’à l’exception des lieux les moins anciens, la plupart des analyses se concentrent sur les variations mémorielles survenues entre 1910 et 1960, au moment, précisément, où la mémoire nationale allemande a émergé comme un enjeu problématique, au fil des crises historiques du pays. Même s’il manque probablement une conclusion unitaire, Mémoires allemandes parvient à présenter dans un regroupement d’articles moins éclaté qu’il n’y paraît, un panorama assez complet des principaux « lieux de mémoire » de l’histoire allemande. Le choix, assumé dès l’introduction par le professeur François, de privilégier les « lieux de mémoire » récents, au détriment des plus anciens, déséquilibre quelque peu cet ouvrage en faveur du XXe siècle. Si cette décision est dommageable, elle n’est pas complètement incompréhensible, surtout qu’une partie des chapitres du début est réservée aux « lieux de mémoire » antiques, médiévaux et modernes.

Il est appréciable, néanmoins, que certains articles touchent à des réalités plus mal connues en France. Ici, le risque de confusion mémorielle – auquel on ne peut échapper en étudiant les lieux de mémoire mieux connus – est réduit au maximum ; vierge d’idées préconçues, le lecteur observe la mémoire naître, prospérer ou disparaître, au gré des évolutions rapides et heurtées de l’histoire allemande. Trois chapitres se distinguent particulièrement. Ils se consacrent au statuaire de la cathédrale de Bamberg, aux Jeux décennaux de la Passion à Oberammergau et aux jardins Schreber. Les statues de Bamberg sont deux figures de pierre ayant connu, au temps des premières reproductions photographiques de l’art national, une vogue très importante, jusqu’à incarner, pour un temps historique assez court, l’image idéalisée que l’Allemagne se faisait de son propre passé médiéval. Longtemps restées dans l’ombre, ces deux statues sont devenues, en quelques publications marquantes, à une époque où s’inventait le tourisme, le symbole de l’art germanique, de l’amour courtois, de la beauté simple et primitive de l’Allemagne, etc. Cet article permet de toucher à « l’invention de la mémoire », c’est-à-dire à l’irruption subite et inattendue, au premier plan, d’un « lieu de mémoire », sous la forme d’une mode contingente se faisant passer pour une constante nécessaire. Les Jeux de la passion, forts connus dans les mondes germanique et anglo-saxon, sont quant à eux, des représentations théâtrales de la Passion du Christ, interprétées tous les dix ans par des amateurs, habitants d’Oberammergau. Ils incarnent une sorte d’idéalisation, exploitée économiquement, des convictions religieuses bavaroises et du conservatisme moral et historique qui les sous-tend. Les jardins dits « Schreber », enfin, sont des jardins familiaux, inventés à Leipzig au XIXe siècle et dotés d’institutions collectives et de règles de fonctionnement d’une rigueur et d’une application tout allemandes, typiques de ce que l’Allemagne perçoit d’elle-même en s’examinant. Même s’ils touchent à des réalités plus confidentielles, ces trois chapitres ne sont pas les moins intéressants de l’ouvrage. Les meilleurs articles montrent non seulement les variations mémorielles mais mettent en scène les efforts d’institutions ou de personnalités pour influencer les mémoires collectives. Le lecteur apprend, entre autres, que, dans les années 50, Volkswagen a conçu, avec l’aide d’un cabinet juif américain, une communication internationale délibérément humoristique et décalée, afin de ne pas souffrir de la représentation internationale sanguinaire de l’Allemagne, née des deux conflits mondiaux. Il découvre aussi que le Made in Germany incarnait, en 1880, en Angleterre, ce que le Made in China représentait, jusqu’aux dernières années, en Europe : une camelote plagiée et vendue à des prix déloyaux. Le patronat allemand chercha délibérément à contrer cette image et de ses efforts, naquit « notre » Made in Germany, signe de sérieux, de robustesse et de qualité. Je cesse là l’inventaire des richesses de l’ouvrage.

Ses faiblesses, à deux ou trois articles d’un moindre intérêt près, tiennent aux faiblesses conceptuelles et méthodologiques du « lieu de mémoire ». Mémoires allemandes oublie parfois de citer ses sources ; il se limite aussi, beaucoup, aux sources respectables, à savoir officielles ou élitaires. Pourtant, l’article sur l’icône kitsch et somme des chimères que meut en nous le concept du Moyen Âge qu’est Neuschwanstein le suggère : la mémoire collective dans un espace national donné ne dépend pas seulement des commémorations officielles ou des révérences obligées et savantes du professorat, des artistes ou des hommes politiques. Le « lieu de mémoire » n’est pas seulement l’endroit où les personnes autorisées et dominantes de la collectivité s’agenouillent pieusement mais un espace conceptuel mouvant, flou, labile. Et, malgré ses grandes qualités, Mémoires allemandes ne capture pas grand chose des substrats collectifs non institutionnels. Il les frôle dans quelques articles – à propos du « Palais de la République », malgré les défauts formels du texte – mais passe de temps à autre à côté du sujet. L’article sur la Bundesliga, qui se confine dans des considérations oiseuses sur le style de jeu de la Mannschaft (et les récents succès de cette équipe contredisent les conclusions de l’auteur, vieilles de quinze ans), évite ce qu’un phénomène populaire comme le football peut charrier comme mémoire, comme représentations collectives de soi ou comme investissements émotionnels et symboliques populaires. Et cet échec d’un article à saisir la mémoire d’un phénomène à la fois trivial et central dans la vie de la nation, montre bien, en filigrane, les difficultés de ces « lieux de mémoire » à sortir d’une conception administrative et politique de l’histoire. Enfin, plus largement, on peut se demander si, au fond, tout ne fait pas, à sa mesure, mémoire : la liste des « lieux » paraît sans fin dès lors que l’on considère que pour l’être, il suffit d’occuper une partie de l’esprit collectif, qui, en retour, lui voue une forme de culte commémoratif. Dans cette quête sans fin, aux frontières poreuses et fluctuantes, transparaît une forme d’identité nationale imprécise qui n’a, pour seule fondation, que le passé, la mémoire commune, le souvenir de soi, relus au prisme d’une illusoire narration collective de soi.

 

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