Interlude : un extrait de Bruno Schulz

Dans Les boutiques de cannelle, le premier des deux livres de l’écrivain polonais Bruno Schulz, s’enchaînent des récits qui ne sont ni complètement des chapitres, dépendants les uns des autres, ni entièrement des nouvelles, sans rapport entre elles. Seul ce passage central, respiration amusée autour de la présence au monde d’un chiot, peut être isolée de l’ensemble sans dommage particulier pour sa compréhension. Si son thème est simple, propice à l’attendrissement, et d’un traitement un peu attendu, ce texte tendre me semble pourtant être particulièrement adapté au soulagement des affres de la rentrée.

J’ai passé tout le mois d’août de cette année-là à jouer avec un petit chien qui s’était un jour trouvé sur le sol de notre cuisine, glapissant, maladroit, sentant encore le lait et le bébé, la tête toute ronde et tremblante, les pattes écartées comme celles d’une taupe. Il avait les poils les plus doux qui soient.

Dès le premier regard, cette miette de vie avait gagné toute l’admiration, tout l’enthousiasme qu’il y avait dans mon âme.

De quel ciel me tombait si brusquement ce cadeau des dieux, plus cher à mon cœur que tous les jouets ? Par chance, les vieilles femmes de ménage ont parfois la bonne idée d’apporter de leur lointain faubourg, à une heure très matinale, un chiot dans notre cuisine.

J’étais absent, hélas, encore plongé dans un sommeil obscur, tandis que ce bonheur était déjà là, désemparé, étendu sur le sol frais, méconnu d’Adèle et des autres habitants de la maison. Pourquoi ne m’avait-on pas réveillé plus tôt ? Une soucoupe de lait par terre témoignait des élans maternels d’Adèle, mais aussi des moments passés, perdus à jamais, des plaisirs de la maternité par adoption auxquels je n’avais pas participé.

Pourtant, l’avenir tout entier s’étendait devant moi, avec une quantité infinie d’expériences, de découvertes. Ramené à cette forme simple de jouet, le secret essentiel de la vie s’ouvrait à ma soif de connaître. Je possédais en toute propriété un atome du mystère éternel, incarné dans cette figure amusante et neuve, éveillant à la fois une curiosité insatiable et un secret respect par la transposition inattendue, en une forme différente, animale, de ce même fil de vie qui était en moi.

Animaux ! Objets d’un intérêt inépuisable, exemples du mystère de la vie créés pour que l’homme voie l’homme dans la décomposition de sa richesse et de sa complexité, chacune des milliers de possibilités conduisant à un terme paradoxal, à une exubérance dotée d’un caractère distinct. Libre des intérêts égotistes qui troublent les relations entre les hommes, mon cœur débordant de sympathie s’ouvrait aux émanations étrangères de la vie éternelle, empli d’une curiosité amoureuse et coopérante qui, en fait, était le désir de la connaissance de soi.

Le chiot était de velours, tiède, tout vibrant des pulsations de son petit cœur pressé. Il avait deux pétales à la place des oreilles, des yeux bleuâtres et troubles, une gueule rose où l’on pouvait glisser un doigt sans danger, des pattes délicates et innocentes avec une émouvante excroissance rose dessous. Il les fourrait dans son écuelle de lait, gourmand et impatient, lapant le liquide avec sa minuscule langue rose, puis, une fois rassasié, il se retirait gauchement, à reculons, une goutte blanche au menton.

Sa démarche était plutôt une façon de rouler en biais dans une direction indéterminée, suivant une ligne quelque peu ivre et hésitante. Le trait principal de son état d’esprit était un chagrin indéfini et essentiel, celui d’un orphelin, une incapacité fondamentale à remplir le vide de l’existence qui s’étendait entre les émotions des repas. Cela se manifestait par des mouvements chaotiques et vains, des accès de nostalgie exprimée par des jappements plaintifs et par l’impossibilité de se trouver une place. Même au fond de son sommeil, quand pour assouvir son besoin de protection il se pelotonnait sur lui-même en une boule frémissante, le sentiment d’abandon ne le quittait pas. Ah, la vie, la jeune vie fragile sortie de l’obscurité rassurante, de la tiédeur du sein maternel, pour affronter le vaste monde étranger et clair, comme elle se débat, comme elle recule, refusant avec découragement et aversion d’assumer l’entreprise qu’on lui propose !

Mais, petit à petit, Nemrod (car c’est le nom orgueilleux et guerrier qu’il a reçu) se met à goûter la vie. L’image maternelle cède devant la diversité et ses charmes.

Le monde commence à lui tendre ses pièges : le goût inconnu et enchanteur des aliments, le quadrilatère de soleil sur le plancher où il est si bon de s’étendre, les mouvements de son propre corps, ses pattes, sa queue qui l’invite à jouer avec lui-même, les caresses de la main de l’homme, la joie, la gaieté qui mûrit, emplit tout le corps et fait naître le besoin de mouvements nouveaux et risqués, tout cela entraîne la conviction, pousse à accepter l’expérience de la vie.

Une chose encore. Nemrod commence à comprendre que, malgré les apparences de nouveauté, ce qu’on lui donne ici est une chose qui a déjà existé bien des fois, un nombre infini de fois. Son corps reconnaît les situations, les sensations, les objets. Au fond, tout cela ne l’étonne pas outre mesure. En face d’une situation nouvelle, il plonge dans la profonde mémoire de son corps, il cherche à tâtons, fiévreusement, et il trouve parfois en lui une réaction toute prête : la sagesse des générations emmagasinée dans son plasma sanguin, dans les fibres de ses nerfs. Il y trouve des actes, des décisions dont il ne savait pas qu’ils étaient en lui, attendant l’occasion de se faire jour. Le décor de sa jeune vie : la cuisine avec ses seaux odorants, ses torchons aux relents compliqués et excitants, le va-et- vient bruyant des pantoufles d’Adèle, ne lui fait plus peur. Il a pris l’habitude de considérer la cuisine comme son domaine, il y est chez lui et commence à former à son égard un vague sentiment d’appartenance.

Parfois un cataclysme s’abat sur lui : le nettoyage du plancher. C’est le renversement des lois de la nature : des torrents d’eau tiède par terre, sous tous les meubles, le crissement menaçant des brosses de paille de riz maniées par Adèle. Mais le danger passe, la brosse calmée et immobile repose dans un coin, le plancher en train de sécher sent bon le bois humide. Nemrod, ayant repris ses droits et sa liberté de mouvements sur son territoire, ressent un désir violent de saisir entre ses dents la vieille couverture par terre et de la malmener, de la tirailler de toutes ses forces. La paix revenue dans le monde des objets le remplit de joie.

Soudain il s’immobilise : à une distance de trois pas de chien glisse devant lui sur le plancher un monstre noir qui avance rapidement, porté par une multitude de pattes minces et enchevêtrées. Bouleversé, Nemrod suit des yeux la course oblique de l’insecte, observe avec une tension extrême cet abdomen plat, sans yeux ni tête, la mobilité incroyable des pattes.

En le voyant, quelque chose monte en lui, grossit et mûrit, quelque chose qu’il ne comprend pas encore, un peu comme une colère ou une angoisse, mais plutôt agréable, accompagnée d’un frisson de force, d’agressivité.

Tout d’un coup il se baisse sur ses pattes antérieures et émet un son qu’il ne connaissait pas lui-même, une voix étrangère, différente de ses glapissements habituels.

Il lance son cri une fois, deux fois, et encore, et encore, fausset aigu qui déraille tout le temps.

En vain apostrophe-t-il son ennemi dans cette langue nouvelle née d’une inspiration subite. Dans l’esprit des cafards une telle tirade n’a pas sa place et l’insecte continue sa course oblique vers un coin de la cuisine, en effectuant des mouvements consacrés par le rite séculaire de son espèce.

La haine n’a pas encore de force, ne dure pas dans l’âme du petit chien. La joie de vivre transforme pour lui n’importe quel sentiment en gaieté. Nemrod aboie encore, mais son appel a changé de sens, il est devenu sa propre parodie, il tente d’exprimer combien, au fond, est réussie la superbe aventure de la vie, pleine de piquant et de frissons inattendus.

Nemrod, Les Boutiques de cannelle, Bruno Schulz

(Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2011, première éd. Denoël, 1974, première éd. originale 1933)

traduction du polonais : Thérèse Douchy

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