Un, cent, mille livres

Pilar Albarracín's 'Untitled' (2010)

Pilar Albarracín’s ‘Untitled’ (2010)

 

Qui le niera ? La France s’endette. Chaque jour son gouvernement emprunte un peu plus, pour d’une main couvrir ses déficits et de l’autre rembourser sa dette. Même en consacrant toute son énergie et tous ses efforts à la réduction de ses dépenses, notre pays ne parvient pas à reprendre le chemin, sinon du désendettement, tout du moins de l’équilibre budgétaire. Ce problème est bien connu, répété, seriné, martelé, sur toutes les ondes et dans tous les journaux. Je ne développerai pas, la dette est le faix sous lequel nous succomberons, qu’importe la couleur des majorités parlementaires successives qui nous gouverneront. À mon échelle de modeste citoyen, par solidarité inconsciente (ou, susurreront les mauvaises langues, par inconscience solidaire), j’ai reproduit cette dérive comptable, dans un domaine très particulier, me tenant fort à cœur : les livres. Tel un vulgaire gouvernement de la Ve République, bien décidé à constituer un solide fardeau financier pour immobiliser et empêtrer ses successeurs, je suis parvenu, depuis plusieurs années, à acquérir de manière constante plus de livres que je n’arrive à en lire. Les arrivages sont continuels et les cessions bien rares. À force de déficits accumulés, la dette de lecture atteint depuis quelques temps des proportions effrayantes. Le flot des nouveautés – pas toujours neuves – n’est jamais endigué et le moindre ralentissement du rythme de mes lectures entraîne un nouveau gonflement des stocks. Aucun domaine du savoir, de l’art ou de la culture ne m’inspirant, par principe, d’hostilité, j’ai joyeusement acheté, depuis des années, tout ce qui m’attirait, m’intéressait ou apparaissait susceptible de le faire un jour. Des sujets les plus communs aux plus rares, des classiques les plus évidents aux œuvrettes les plus obscures, le spectre de mes achats s’élargit sans que jamais ne soit tarie ma curiosité. Chefs-d’œuvre de toutes les littératures, musique romantique, philosophie politique de la Renaissance, poésie anglaise (en langue anglaise), histoire du Japon médiéval, peinture du XVIIIe siècle, paléo-anthropologie, théâtre ruthène, archéologie carthaginoise, poésie macédonienne, etc. : il serait oiseux de compter les domaines – hétérogènes – dans lesquels j’ai investi une partie de mon argent – et de mon énergie, actuelle ou future. Peu satisfait de la maigreur de mes connaissances, issue inéluctable d’un cursus scolaire et universitaire contemporain (que de temps perdu pour si peu de savoir…), je fus pris d’une frénésie bibliomane dès que l’occasion m’en fut donnée.

Au départ de ma vie d’adulte, quand ce siècle avait un ou deux ans, l’extension de ma bibliothèque était limitée par la médiocrité de mes ressources d’étudiant – il faut bien manger – et par la superficie singapouresque de mon logement lyonnais. Depuis, ayant progressé socialement jusqu’à atteindre l’insignifiante et subalterne classe qu’on dit moyenne, j’ai pu néanmoins disposer de surfaces et de revenus supplémentaires, occasion merveilleuse de satisfaire enfin mes vices, restés longtemps en puissance. Derechef, j’ai étendu mes acquisitions à de vastes quantités d’ouvrages et de sujets, aux fins de nourrir une curiosité insatiable – aux frontières de la boulimie intellectuelle. Plus de livres ! Plus de livres ! Plus de livres ! Parfois le spectre de l’asinesque créature de Pilar Albarracin (voir illustration) ou, plus littéraire, celle de Bouvard et de Pécuchet passe dans le lointain de mon logis. Ne finirai-je pas en âne savant, brouillon et imbécile, assis sur une montagne de livres, aussi absurde qu’inutile ? Je me rassure en invoquant la fameuse Bildung, chère à la bourgeoisie intellectuelle allemande du XIXe. Passer sa vie à découvrir, à apprendre et à approfondir sa sensibilité, est un programme idéal, surtout si, contrairement à ce qui se produit pour les anti-héros de Flaubert, il ne débouche pas sur une activité quotidienne de copiste. Ce qui n’était au départ que l’aimable tocade d’une intelligence obtuse, vaguement décidée à entrouvrir sur le monde ses yeux clos, a pris les atours d’une féroce manie, d’un désir inextinguible. Je suis un homme d’excès. Pourquoi acquérir un seul livre d’un auteur réputé important, quand ses œuvres complètes, intégrales et dispendieuses sont disponibles ? Pourquoi se limiter à un mince opuscule français de cent vingt-quatre pages sur la composition du Politburo sous Joseph Staline quand il existe cinq livres américains de mille cinq cents pages chacun sur le même sujet ? Pourquoi se contenter d’une seule biographie d’un personnage historique quand il en existe douze ? Démesuré ? Sûrement. Notre époque nous offre mille occasions d’étancher notre soif de savoir, pourquoi ne pas les saisir ? Je pèche par excès d’optimisme ; je m’imagine toujours capable de lire annuellement deux ou trois cents livres de plus que ceux que j’ai déjà lus, de ceux que j’aurais dû déjà avoir lus, de ceux que je devrais être en train de lire, de ceux que je voudrais lire rapidement, etc. Les libraires de ma ville ont appris, au fil des années, à me connaître et savent maintenant que je ne sortirai pas de chez eux sans de nouveaux ouvrages, destinés à alourdir et déformer mes étagères. Ils peuvent se féliciter : c’est chez eux que je compense les affres débilitantes de ma journée de labeur, dans un débordement prodigue, destiné (au moins en partie, j’en suis conscient) à compenser la morne ingratitude de ma besogne salariée de valet de bureau (c’était le livre ou la drogue, j’ai choisi de faire du livre une drogue…).

Comme je n’étais pas seulement un gestionnaire impécunieux et un collectionneur fétichiste de ramettes, collées ou reliées, de papier imprimé, je cherchai, bien évidemment, à compenser mon rythme acquisitif forcené par des lectures plus nombreuses. Après tout, il suffisait de lire ce que j’avais acheté pour que cesse la dérive du nombre de livres « non lus » sous lesquels croulent mes bibliothèques. « À force d’application et d’acharnement, je saurai bien lire tout ce que j’achète et rien que ce que j’achète (j’emprunte aussi…) », me disais-je, avec une confiance bientôt tournée en présomption absurde. Car, hélas, la lecture d’un livre n’est pas un acte clos. Si c’était le cas, trois ou quatre livres nous suffiraient et nous divertiraient pour toute une vie. Plus je lis, plus j’ai de livres à lire. Un ouvrage en appelle un autre, qui en appelle dix autres, qui en appellent chacun dix ou cent autres. Et le nombre de domaines susceptibles de m’intéresser n’a pas de limites – sinon celles qu’un jour mon banquier – ou mes étagères – sauront m’imposer. Je lisais cinquante livres par an, je passai à cent. Je lisais cent livres par an, je passai à deux cents. Mais rien n’a suffi, j’ai si peu lu, je connais si peu de choses, un millénaire ne suffirait pas… Il reste tant à découvrir, à apprendre, à aimer ; comment se discipliner dans une matière si vaste et si désirable où l’autodiscipline est hors de portée du commun ? Le nombre de « livres à lire » s’accroît donc à mesure de celui des « livres lus ». Il n’y aura pas de fin à cette quête – en tenant compte qu’un jour ou l’autre il faudra bien relire ! Une seule question s’impose, alors, lorsqu’on lit beaucoup, dans des domaines très diversifiés : de tout cela, que reste-t-il ? La mémoire, traîtresse, se débarrasse (sans rien dire) de ce dont elle n’a pas usage dès lors que lui arrivent de nouvelles données à stocker. Si chaque lecture en appelle une autre, elle en efface aussi une autre. Et voilà comment s’évanouissent les résultats de tant d’heures d’acharnement !

Comme je le disais à vingt ans « Acheter n’est pas lire, lire n’est pas comprendre, comprendre n’est pas retenir. »

Je me rends bien compte aujourd’hui que, sauf à jeter quelques impressions sur le papier (ou l’écran), je ne souviens que trop peu de ce que je lis : notre mémoire animale, pour qui la lecture n’est pas un acte naturel, a tendance à retenir d’un livre le contexte émotionnel, les lieux, le cadre affectif de sa lecture, bien plus que son contenu. Alors, il faut tenir des carnets de lectures, moins pour les autres que pour soi. Et, à l’âge de l’Internet, les porter sur un blog – en prêtant fictivement à son lecteur imaginaire une certaine bienveillance et des centres d’intérêt communs. C’est la raison d’être de Brumes, qui vient de fêter ses cinq ans d’existence (dont deux, seulement, d’activité réelle, pour 237 notes tout de même) : il est temps, après cette divagation, de reprendre le fil de mes chroniques.

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5 réflexions sur “Un, cent, mille livres

  1. Beau billet dans lequel beaucoup se reconnaitront.

    Pour ma part, je regrette de ne pas réussir à augmenter ma cadence. Soucieux de toujours retirer quelque chose de mes lectures, je me retrouve avec en moyenne plus d’une centaine de post-its pour 400 pages, notamment pour les œuvres non littéraires. Je suis alors rebuté d’avance par le travail de relecture et de copie qui m’attend… Ma méthode n’est peut-être pas la bonne.

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