Un rire amer : Au diable vauvert, d’Evgueni Zamiatine

Siberia

Au diable vauvert, Evgueni Zamiatine, Verdier, 2006 (trad. Jean-Baptiste Godon)

« Qu’elle est triste, notre Russie ! »

A.Pouchkine à N.Gogol après sa lecture des Âmes mortes

 

De Zamiatine, le grand public cultivé connaît surtout Nous autres (chroniqué ici), roman dystopique assez troublant et visionnaire, composé dans les premières années du régime soviétique. Cinq ans après ma recension, j’en conseille de nouveau la lecture. Les nouvelles longues du Russe sont en revanche restées largement méconnues, et n’étaient pas, jusqu’à une date récente, accessibles au public français non russophone. Il a fallu attendre les années 90 pour que des éditeurs francophones (L’Âge d’Homme et Verdier) s’intéressent à ce versant de son œuvre. Le recueil publié par Verdier en 2006 contient deux textes contemporains l’un de l’autre : « Au diable vauvert » (1914) et « Alatyr » (1915). Leur proximité chronologique, stylistique et thématique justifie leur mise en commun. Le lecteur y trouvera un Zamiatine satiriste, croquant sans pitié la vie de l’extrême province de l’Empire russe et ses effets dévastateurs sur les fonctionnaires exilés qui tentent d’y tenir un front invisible contre un ennemi improbable. En le lisant, j’ai immédiatement pensé à Gogol, à ses Âmes mortes et au constat attristé de Pouchkine (ici placé en épigraphe) : la cocasserie des situations ne dissimule pas la profonde tristesse qui sourd de ces vies gâchées, de ces êtres perdus, exilés au fond de la Russie, au fond de leur âme et, avouons-le, au fond de leur bouteille. La censure de l’époque ne s’y était pas trompée et avait rapidement retiré ce livre des librairies – le contexte de guerre ne se prêtait pas à ces manifestations humoristiques contre l’armée russe. Les mésaventures des écrits de Zamiatine ne s’arrêtent pas là puisque ces textes seront également censurés quelques années plus tard par le pouvoir stalinien, assez peu friand de ces morceaux démoralisants de la vie russe. Le lecteur contemporain y lira encore quelque tableau pertinent de la vie humaine lorsque son horizon se restreint à un horizon misérable et peu accueillant. Est-ce à dire que ce recueil est un Désert des tartares arrosé de Vodka ? Pas vraiment : le malaise métaphysique s’y dissimule au fond des verres, dans les rires et les grognements sexuels, comme un vague relent d’amertume corruptrice qui jamais ne se dissipe. Il n’y a pas d’attente ; il n’y a pas d’eschatologie possible ; on vit, on couche, on trompe, on meurt ; de l’horizon ne surgira aucune force rédemptrice, aucune unité de sens permettant de justifier le sacrifice consenti. Aux êtres d’accepter, libres ou contraints, de devenir comme les autres, et d’accepter la médiocrité éthylique, les bas plaisirs et leurs âcres lendemains. Qu’ils s’y laissent entraîner ou qu’ils se révoltent, il n’existe pas pour eux de salut.

Alatyr présente une affaire de mœurs, dans un décor gogolien et sur une trame dostoïevskyenne : un prince arrive dans une ville lointaine ; des jeunes femmes lui tournent autour, en quête d’un beau mariage ; lui, incurable idéaliste, ne cherche qu’à enseigner l’esperanto à ces âmes perdues. L’affaire tourne d’abord à la farce avant de s’achever en tragédie. Zamiatine exprime, en quelques courts chapitres un écart bien connu, souvent mis en scène par la littérature russe, entre l’idéal et la réalité, entre le fantasme des progressistes et l’arriération de la masse, entre l’extrême volontarisme des avant-gardistes et le surmoi réactionnaire de la population. Déjà perce, je trouve, dans Alatyr, l’hiatus qui fera naître le premier régime communiste du monde occidental dans la nation la moins avancée, la moins occidentale de cet espace. L’histoire de l’U.R.S.S., comme le soupçonnait Soljenitsyne dans La Roue rouge, est jouée avant que de commencer. La bonne initiative, charitable et progressiste, finit dans le sang – parce qu’elle ne pouvait être comprise par ceux à qui elle était destinée. Zamiatine le dit à sa façon, à la fois elliptique et farcesque ; on ne peut se laisser prendre à adopter une lecture complètement réaliste des faits ici retracés dans une langue très étonnante. Le traducteur, M. Godon, a reçu un prix pour cette traduction, il est permis d’estimer qu’il est parvenu à restituer une partie de l’étrangeté symbolique reconnue de la prose de Zamiatine. Les évènements sont retranscrits dans une langue rapide, hachée, elliptique ; en peu de pages, bien des choses sont dites, bien plus sont tues ; le lecteur a l’impression d’être sans cesse ramené à un point de basculement entre le réel et le symbole, entre la vérité apparente et la vérité profonde des êtres. Ce point d’incertitude, s’il peut perturber le lecteur habitué à des trames mieux cadrées et déroulées, donne aux récits de Zamiatine une propension explosive inédite. La province russe n’est pas molle et sans âme ; elle est un univers à part entière, régi par des règles différentes, dans lequel il convient de ne pas trop longtemps s’aventurer avec ses illusions caritatives et ses fantasmes généreux. Le pire est certain, il suffit de l’attendre. Des évènements fantastiques surgissent et se rétractent, sans que les personnages ne s’en émeuvent vraiment. Le diable apparaît, dans cette nouvelle, sous les traits de bien des personnages, expression de l’équivoque mystique vieux-russe, de l’altérité radicale des provinces lointaines. Sont-ce des illusions ? Des apparitions ? Des exagérations ? Des symboles ? Le lecteur est laissé dans une forme d’incertitude mâtinée de désespoir. À la fin, ne demeure plus que la garantie d’un désastre et d’une espérance perdue (la pièce de cinq kopecks qui tombe). Le doute (illusion ? réalité ? symbole ? signe positif ? signe négatif ?) qui émane de ce texte est consubstantiel au devenir historique de la Russie de ces années d’avant 1917.

Au diable vauvert, sans en donner l’impression, est un récit d’initiation. Le jeune officier Andrei Ivanytch arrive dans une forteresse anonyme de l’Extrême-Orient russe, où l’on garde l’empire contre d’éventuelles incursions japonaises – la guerre de 1905 n’est pas encore complètement engloutie dans les mémoires déjà alcoolisées des officiers. Ce jeune homme, assez commun, découvre la vie de province multipliée par la vie de garnison, équation génératrice d’un ennui infini. Autour de lui, figurent des personnages médiocres, excentriques, violents, déjà condamnés par leur trop longue présence dans ce « diable vauvert » définitif. La devise de ces hommes pourrait être « Il faut bien vivre ». Quand la principale occupation d’un général consiste à inventer des recettes culinaires d’une grande originalité – et d’en profiter pour jouer de mauvais tours aux officiers qu’il invite à les déguster ; quand la femme d’un officier a huit enfants dont aucun ne ressemble au père, mais chacun à un officier différent de la garnison ; quand l’alcool seul occupe les soirées et les divertissements de tous ; sans avoir dit grand chose de cette nouvelle, j’en ai dit suffisamment pour qu’on en saisisse l’ambiance de médiocrité éthylique et de désespoir dissimulé. Ces hommes et ces femmes doivent bien trouver à s’occuper pour conjurer l’ennui, l’hiver et la brume qui menace de ne jamais se lever. Le désœuvrement sibérien est affûté par la vie en petit groupe, l’isolement et l’éloignement : les petites affaires prennent l’ampleur des grandes ; les questionnements métaphysiques s’achèvent en noyade, dans l’alcool ou dans le fleuve ; les idéaux un peu mous, un peu pâles, des jeunes gens médiocres, se délitent dans des tourments maussades, où l’insignifiance le dispute à la mesquinerie. Aucun grand sentiment ne survit à la concasseuse de l’exil en extrême Russie : la vie d’un cercle fermé et lointain isole autant qu’elle abaisse celui qui ne parvient pas à en sortir assez vite. Zamiatine aurait pu dresser un tableau d’une sombre gravité, dénoncer, vitupérer ou fustiger. Non. Il fait mieux, il se moque. « Nous serions beau à la guerre » dit un des personnages, lorsqu’il observe l’état de délitement moral et mental qu’implique le désœuvrement et l’éloignement ; tout est dit, déjà, des années sinistres qui s’ouvrent pour la Russie.

La presse, en 2006, avait insisté sur l’humour ravageur de ces deux nouvelles. Le rire acerbe que suscite ces textes laisse surtout percer, une fois le soubresaut amusé évanoui, un terrible désespoir. Je ne suis pas parvenu à m’esclaffer de cette pauvreté d’âme si durement exposée. Comme le dit le dicton trop usé, il s’agit de se dépêcher d’en rire pour ne pas avoir à en pleurer. Certains passages satiriques sont là pour adoucir les arêtes d’Au diable vauvert, comme le symbolisme un peu fantastique atténue la charge d’Alatyr. Le portrait général de la Russie profonde qui émane de ces deux textes n’en demeure pas moins d’une tristesse insondable, que de nombreux passages expriment, à leur manière. Le soir « rampe aux fenêtres », les baptêmes se font à l’absinthe (p.56), le cœur est enserré dans « un insupportable étau » (p. 103), les hommes n’ont pas la force d’être seul « en face à face avec soi-même » (p. 59) ; parce qu’il s’agit d’une satire, les hommes ne se caractérisent plus que par des différences physiques, qu’expriment les épithètes homériques grotesques dont use Zamiatine. Elles résument les hommes en un trait (le nez en trompette d’Andrei, l’absence de menton du Prince), comme un caricaturiste le fait d’un coup de crayon. Quand les officiers se ridiculisent devant les Français, faut-il rire de cette grosse farce… ou pleurer de ce qu’elle dit d’une communauté exilée et noyée dans son alcool ? À la différence du Drogo du Désert des Tartares, Andrei Ivanytch n’espère même pas s’enfuir ; il ne veut pas se sauver – dans tous les sens du terme – mais il espère un temps sauver l’épouse du capitaine Schmidt, femme amoureuse et battue. Ce genre de rêves est exclu : il n’y a pas de salut au diable vauvert. De l’échec d’Andrei découle la scène finale où, après le désastre, ivre, il danse devant les autres officiers. « Il est des nôtres », conclut l’un d’eux : il n’a plus foi en l’homme, il ne rêvera plus de sauver les autres, il accepte son sort (contre lequel il n’a somme toute guère regimbé), il restera ici-bas. Un signe de la pertinence de Zamiatine, c’est qu’il fut censuré par le Tsar et par les rouges : la satire laisse percer trop de choses de la nature profonde d’une certaine Russie de désespoir. Même si ces deux textes sont parfois nébuleux et d’une virulence un peu éventée, ils conservent une force qui justifie, un siècle après leur première publication en russe, leur découverte en français.

 

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