Perdu dans le courant : Zama, d’Antonio di Benedetto

Banker, Jason de Caires Taylor

Banker, Jason de Caires Taylor

 

Zama, Antonio Di Benedetto, José Corti, 2011 (trad. Laure Guille-Bataillon) (Première éd. originale 1956)

Quand nous lisons un roman, nous dressons au fil de notre lecture des parallèles, des généalogies littéraires, des comparaisons, dont la richesse tient à l’étendue de nos lectures – et, avouons-le, de leur persistance dans nos mémoires. Ces connexions donnent à nos livres des arrière-plans qui nous sont propres, et qui, à mon sens, constituent l’un des principaux intérêts de la littérature. En lisant Zama d’Antonio Di Benedetto, roman argentin à la première personne retraçant les mésaventures d’un fonctionnaire et gentilhomme espagnol du 18e siècle dans sa lointaine colonie d’Amérique du Sud, j’ai pensé à une de mes vieilles lectures, La Conscience de Zeno, d’Italo Svevo. Zeno et Zama, outre la concordance euphonique de leurs noms (Zeno n’est certes qu’un prénom), partagent quelques points communs, dont le premier, le plus évident, sûrement, est que le lecteur ne peut pas leur faire confiance. Malgré toute sa bonne volonté, sa candeur ou son ingénuité, il finit par se rebeller contre un texte délibérément conçu par l’écrivain comme un plaidoyer déformé, aussi équivoque qu’il est divertissant. Ce que Zama et Zeno écrivent est incertain, parfois mensonger, composé assez trouble de mauvaise foi grossière et d’auto-dénigrement complaisant. Le lecteur éprouve quelques difficultés à juger ces textes obliques où, peu à peu, une défiance généralisée succède au pacte de confiance originaire, fondateur de l’acte même de la lecture de fictions. Ces narrateurs étaient parfaitement décidés à dire telle ou telle chose, à se comporter de telle ou telle manière, quand un soudain souci stratégique ou moral les a submergés et conduits à se déjuger. Ils justifient ainsi leurs zigzags mentaux avec le bien et le juste. De même, ils avaient la possibilité évidente de choisir mais préfèrent invoquer la fatalité pour justifier leur impuissance coupable. Ce qu’ils présentent comme une nécessité existentielle n’est bien souvent que l’aveu d’une paresse ou d’une insuffisance ; de même, leur honneur et leur morale, si fièrement affirmés en théorie, trouvent toujours dans quelque détail de la vie quotidienne un motif d’exemption dans les actes. Au fond, même outrés par l’écriture romanesque, Zeno et Zama ont quelque chose de dérisoire et de profondément humain, un grain, rugueux au toucher, qui leur donne leur profondeur et leur véracité, aux dépens de leur prétendue grandeur d’âme. Ces anti-héros ont en eux plus d’humanité, hélas !, que bien des héros. Pusillanimes, médiocres, faibles, outranciers, ils condensent sur eux nos propres travers. Le lecteur, cependant, ne se laisse pas nécessairement prendre au jeu de l’empathie. La pitié que peut faire naître la déchéance progressive de Zama est par exemple contrebalancée par cette certitude que le personnage, entre autres défauts, est un menteur patenté et un lâche, plus près du célèbre salaud sartrien que de la victime expiatoire qu’il prétend être. Peu importe, au fond, que le lecteur se sente touché par ce personnage, qu’il s’y retrouve ou qu’il s’en indigne. Le détail individuel importe moins que le type général d’homme tracé par l’écrivain.

Avec Zeno, Svevo avait dessiné l’homme moderne, mobile, inconstant, partagé entre la sur-conscience de la nécessité et le désir sans cesse contrarié de l’action ; sur Zama, Di Benedetto concentre une série de traits contradictoires et récurrents de l’homme Sud-Américain (et peut-être de l’homme tout court). Hidalgo fanfaron et déshonoré, le juriste Diego de Zama a autant conscience de son passé glorieux – licencié de l’université, intelligence reconnue, au moins localement – que de son présent incertain – isolé dans une ville lointaine, en délicatesse avec la société coloniale. Il pressent déjà, par un mécanisme de prophétie auto-réalisatrice, à laquelle il croit non sans réserves, un lendemain difficile et peut-être tragique. On croirait lire, figuré en un homme, l’image même que l’Espagne se fit d’elle-même durant la longue décadence qui suivit son Âge d’Or. Je ne sais plus quel auteur soulignait que la longue durée de la décadence espagnole (1650-1950) avait formé une civilisation très particulière, dans laquelle l’extrême conscience du déclin voisinait avec la haute idée des accomplissements passés et la crainte invincible de l’effondrement à venir. L’empire, trop étendu, affaibli économiquement par l’inflation et la dépopulation de sa métropole, s’effrayait de perdre le peu qu’il tenait encore du présent. Diego de Zama condense les mêmes contradictions que la monarchie qu’il sert, comme en reflet de cette situation impériale complexe. Épisodiquement, des flambées d’espérance et de fantasmes l’embrasent, bientôt suivis de lendemains de cendre. Ses espoirs trop hauts sont condamnés à être déçus ; ce ne sont que chimères. Le désastre tient dans cet écart d’irréalité entre la faiblesse irréductible de l’homme et la grandeur insurpassable des ses rêves. Mal payé par une couronne aux abois, vivant chichement, Zama se met parfois à rêver qu’il rejoint la Cour et qu’il y brille. Tout à son fantasme, il ne saisit pas la seule occasion concrète par laquelle le Gouverneur de la place lui offre son appui effectif. Une grande espérance ruine les petits espoirs. Sa vie mentale ne se stabilise pas entre des aspirations trop hautes et un sens trop grand de la fatalité. Di Benedetto montre un homme déchiré entre ce qu’il voudrait être, ce qu’il est et ce qu’il croit être. Bien souvent, ses hautes aspirations se paient de bassesses. Il veut une femme hispanique blanche, parfaite, en tout point concordante avec ce que la société attend d’elle, une femme honorable, respectable, une icône, une silhouette de papier ; quand s’éveille en lui le désir sensuel, au passage d’une jeune mulâtresse, ou sur l’aimable invitation d’une voisine aussi laide et esseulée qu’elle est âgée, il cède presque immédiatement. Il prétendra que c’était contre son gré… De même, son sens de l’honneur lui sert surtout, proclamé comme il le proclame, à suborner l’épouse d’un supérieur. Ainsi la bassesse s’associe-t-elle étroitement à la grandeur d’âme, qu’elle sert tout au long du roman. Zama croit à ses propres mensonges. Bien sûr, le pauvre homme, convaincu de son impuissance, se dit victime des circonstances, victime de cet autre lui-même qui occupe son corps, victime de ce qui est lui sans être lui, victime de la colonie cancanière comme des femmes vicieuses, victime de ses hésitations comme de ses choix, victime de rêves trop hauts comme d’actes trop bas.

Contradictoire ? Si peu… Zama montre en tout ou presque un caractère puéril et inconséquent. Il a une conscience élevée de son honneur et de son rang, mais consent à toutes les lâchetés, tant qu’elles lui permettent de satisfaire sa paresse, sa pusillanimité et son goût de la procrastination. Il prétend être un homme d’une haute moralité, fidèle à sa femme éloignée, capable de contention comme de chasteté, mais se livre à la satisfaction de sa chair, dès que l’occasion – la plus discrète possible – lui en est offerte. Il souhaite obtenir de hautes positions, avec tout l’acharnement nécessaire, avant que de se laisser déchoir de situations déshonorantes en expéditions misérables. Lorsque les évènements le servent – car il arrive qu’ils le servent – il le note avec une pointe de satisfaction mêlée de regrets sentimentaux, entre la tristesse qu’ils ne le servent pas plus et la satisfaction qu’il lui soit enfin rendu justice. Ainsi, après une provocation anodine d’un de ses collègues – provocation qui n’en était peut-être pas une, sauf pour la conscience torturée et étrange de l’anti-héros – Zama se rue de colère sur son offenseur ; les deux hommes se battent et finissent blessés. Le gouverneur, pour les juger, compare leurs rangs de noblesse : le coupable est le moins titré. Il punit donc et emprisonne, dès le lendemain, l’ennemi de Zama, d’un rang inférieur. Le héros note avec satisfaction cette décision hiérarchique (la savait-il possible ?) peu avant de la regretter, en bon hypocrite, pour se donner un semblant de bonne conscience et, vite, vite, enterrer au fond de lui un épisode donnant une image bien basse de sa moralité et de sa personne. Il montrera le même cynisme à l’égard de son invité uruguayen, dont la mort subite est d’autant plus regrettable qu’elle le prive d’un accès aisé à une femme désirable. Autre exemple de ses contradictions, Zama est tenaillé par un désir sexuel récurrent. Marié, il a laissé sa femme à Buenos Aires et ne cherche pas à la faire revenir. Il se convainc lui-même que cette décision est la meilleure possible, qu’il est trop pauvre pour la faire vivre sur place, trop conscient de la haute valeur de sa femme pour l’abaisser dans cette province lointaine, etc. Zama préfère d’autant plus que sa femme soit loin de lui que cela lui permet de l’idéaliser à volonté, de la placer, en son for intérieur, dans la sphère des objets idéaux qui n’ont plus rien à voir avec la bassesse des besoins physiques et de leur satisfaction Clivé entre deux désirs contradictoires, l’élévation et l’abjection, Zama constitue un être double : sa femme est d’autant plus parfaite qu’elle est lointaine et qu’elle ne peut être confondue avec les corps vils auxquels il se mêle, les nuits de désir. De même, il fait un enfant à une de ses servantes et se lamente de voir dans quelle pauvreté elle l’éduque ; plutôt que de voir cette abjection ou, mieux, d’y remédier, il préfère détourner le regard et les abandonner tous les deux. Quand son secrétaire se proposera d’épouser la servante et d’adopter l’enfant, il acceptera, avec reconnaissance, pour le bien de tous et surtout le sien. Zama figure un personnage figé dans une sorte d’enfance prolongée, un monde de rêve et d’irresponsabilité, où les actes ne s’assument pas, où tout est toujours possible (comme cette glaçante manifestation finale d’espoir alors que tout est perdu, délibérément), où un avenir glorieux se profile au loin, à l’horizon, où le rêve suffit à la vie. Comme le disait Zeno Cosini : « C’est une façon commode de vivre que de se croire grand d’une grandeur latente ». Chez Zama subsiste et prospère un reste de Quichotte, mais un Quichotte dégénéré, altéré, sans convictions, un Quichotte égoïste et inconsistant, un Quichotte moins bouffon qu’imprévoyant, un Quichotte inversé qui prendra, un jour, un géant pour un moulin et en périra.

La scène d’ouverture permet de bien comprendre quelle idée – un peu faussée – Zama se fait de lui-même. Chaque fois qu’un bateau arrive de Buenos Aires, avec des passagers et du courrier, à l’exemple d’autres habitants, Diego de Zama descend vers le port dans l’espérance, toujours déçue, que son épouse le rejoigne, ou, tout du moins, qu’elle lui donne des nouvelles. Un jour, après une énième déconvenue, alors que, le regard perdu dans le vague, il regarde le fleuve local se jeter dans l’océan, il remarque le cadavre d’un singe, ballotté par les eaux. Le corps ne disparaît pas. Des courants contraires le maintiennent entre la côte et la pleine mer, entre l’échouage sur les rives et la submersion dans les eaux. Zama, fasciné, ne détache pas son regard des restes du primate. Passant d’une idée à une autre, il finit par dresser un parallèle entre sa situation personnelle et cette charogne, dont le corps, entre deux eaux, ne parvient ni à avancer, ni à couler. Cette scène d’ouverture du roman a une vertu programmatique. Elle donne une idée de son atmosphère. Elle semble aussi désigner, de façon plutôt grotesque – et réussie, le problème central de Diego de Zama, pris entre ses aspirations nourries d’idéaux inaccessibles (le grand large) et son désir obscur de déchéance, d’abaissement, de terminaison (l’échouage sur la rive). Entre ces deux polarités inconciliables, comme le cadavre du singe, Zama oscille, sans volonté, au gré des flots. Il se pense mû par une réalité supérieure (l’océan) et déresponsabilisante – bien commode pour lui : il n’a pas de contrôle sur son existence (pas plus que le cadavre du singe en a sur les courants marins). Il attend, passivement, que les évènements décident pour lui. Cette représentation de soi dans une situation figée et définitive a des relents auto-prophétiques ; elle conduit, je pense, le roman vers un point d’autant plus inéluctable que le personnage se pense incapable d’évoluer comme de changer son destin. Rencontres, aléas financiers, mauvaises décisions se conjureront pour lui offrir, en point final, le drame auquel il aspire déjà sans y croire, faute d’accepter, en adulte qu’il ne peut pas être, la mesure et la responsabilité.

Il n’était pas anodin, je pense, que Di Benedetto datât l’action bien plus précisément que le lieu. Le lecteur pourra estimer sans se tromper que le roman se déroule sur la côte chilienne ou argentine, bref, dans une dépendance de la Vice-royauté de La Plata ; cela importe peu ; il faut se représenter le décor comme un secteur provincial, isolé et typique, en réalité un lieu générique de l’Amérique du Sud coloniale. Quelques Espagnols de passage, une minorité de locaux instruits, une masse dominée, des esclaves et des mulâtres, c’est, réduite à sa plus simple expression, la société coloniale telle qu’elle a existé en Amérique hispanophone durant trois siècles. En revanche, l’auteur situe précisément son roman sur l’axe du temps. Les trois parties se déroulent, à quelques années d’intervalle, dans les vingt dernières années du XVIIIe siècle. Ce sont les derniers moments de l’empire espagnol, le point duquel il est possible d’observer l’homme Sud-Américain juste avant l’Indépendance, à son point final d’immaturation. J’ai d’ailleurs l’impression qu’avec Zama, c’est moins l’hidalgo colonial qu’un certain type de Sud-Américain, encore présent au milieu du XXe, qui intéresse l’auteur. La troisième partie, consacrée à une pathétique expédition punitive dans la jungle, annonce déjà, en miniature, les insurrections et les révolutions pour rien, les héros-brigands et les coups d’État sanglants, aussi violents qu’inutiles. Réverbération du Sulaco de Joseph Conrad (Nostromo), préfiguration du Canudos de Vargas Llosa (La Guerre de la fin du monde) et des récits de Garcia Marquez, de Carpentier ou d’Asturias, le roman de Di Benedetto forme une sorte de prélude existentialiste au drame historique sud-américain. Notons néanmoins qu’à la profusion latino-américaine, Di Benedetto a préféré un style tendu, dans lequel prédominent, au risque de l’austérité, l’ellipse et le non-dit, matérialisations textuelles des insincérités et des demi-vérités du narrateur. Derrière la figure pitoyable de Zama se cachent les maux à venir d’un siècle et demi de pronunciamientos, d’irresponsabilité, de mensonges et d’auto-aveuglement. L’immaturité du personnage principal est aussi celle d’une société coloniale qui, entre sa propension au rêve d’importation et son refoulement des cauchemars historiques, a erré dans une éternelle adolescence, bercée de songes trop grands qui, seuls, lui rendent supportable un quotidien de misère et d’abjection.

Publicités

3 réflexions sur “Perdu dans le courant : Zama, d’Antonio di Benedetto

  1. Quelle magnifique critique, un texte qui non seulement donne envie de lire le roman, non seulement invoque cette mémoire très intime que j’ai de Zeno, tant lu et relu, lu à peine sortie de l’enfance, lu en jeune adulte, relu avec le temps qui passe et l’âge qui vient — toujours dans un échange avec ma mère, elle aussi grande lectrice de Svevo —, mais donne à réfléchir plus largement sur ce qu’est la littérature. Merci.
    N’avez-vous pas envie, un peu, de reprendre de temps à autre ce blog ? Vous lisez toujours, il doit bien vous venir encore de ces éblouissements qui ont fait la richesse de votre activité critique ?

    • Merci pour votre très gentil commentaire.
      Pour le blog, comme je l’ai expliqué ici ou là, j’ai vécu en 2016 une reconversion professionnelle contrainte et un deuil très douloureux, qui ne m’ont pas laissé beaucoup d’énergie pour ces menues notules. Je lis toujours, je vous rassure.
      En revanche, et je ne m’en suis pas ouvert ici, car l’affaire ne méritait pas que je lui donne plus d’écho qu’elle n’en avait, figurez-vous que j’ai aussi été blessé par un éreintement à la limite de l’injure, commis à mon encontre sur un plein éditorial d’une des plus prestigieuses revues littéraires françaises (au moins par son histoire) et par un des principaux critiques/homme de lettres français. Mon petit espace personnel de critique littéraire, que je n’ai jamais cherché à mettre en avant – bien que l’internet suppose nécessairement une certaine exposition – ne méritait pas une telle volée de bois vert. La disproportion des forces entre lui et moi rendait toute réplique impossible. Je me suis contenté de garder le silence, et je me suis senti particulièrement refroidi pour publier ici de nouvelles notes.
      Quelques mois plus tard, divers événements de ma vie personnelle, dont un tragique, sont survenus et m’ont plus encore éloigné de ce petit espace critique.
      Mais qui sait… j’avais bien arrêté trois ans par le passé, et j’avais fini par reprendre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s