« Allô ? Houston ? On a eu un sujet ! »

sans_t10

Admirez la rigueur du style et la beauté des relatives…

Une parenthèse dans mes notes de lectures.

« On a un sujet à résoudre » ; « ça me pose sujet » ; « un des gros sujets pour le gouvernement… » ; « le sujet, c’est sur comment faire » ; « le principal sujet, c’est le chômage ». La liste pourrait être prolongée à l’infini. En quelques années, les mots « problème » et, dans une bien moindre mesure, « enjeu » ont été remplacés, dans les médias, dans l’administration ou dans les entreprises, par le substantif « sujet ». Je suis frappé de voir qu’en si peu de temps ce qui constituait une légère et excusable impropriété orale est devenu un usage normal, tout à fait commun. L’habitude s’est prise, sans que personne, ou presque, ne s’en rende compte ni ne s’en émeuve. Je l’entends fréquemment dans mon travail depuis un an ou deux ; aucun cadre n’aurait désormais l’idée de prononcer en réunion le glaçant « problème » alors qu’il peut user du rassurant « sujet ». Bien plus, cette commodité d’usage tend à s’étendre dans la langue écrite. Et je ne pense pas au Périgord Républicain ou à la Gazette de Burbure, honorables courriers des terroirs, non, je pense à des revues d’un certain standing, où l’on n’a jamais caché, même, une certaine exigence envers le lectorat. J’ai ainsi noté, dans la revue Commentaire, au printemps 2014 (voir photo), que l’auteur d’un article – certes d’une affligeante imbécillité de forme et de fond – l’utilisait constamment à mauvais escient, comme si, déjà, le mot « problème » avait rejoint avertin, besaigre, orphéoniste, indulgencier et euphuisme dans le vaste cimetière des mots français disparus. Ostracisé, le « problème » n’existe plus dans la langue. Ce qui signifie, implicitement, que nous n’avons plus de problèmes. Cassez le thermomètre et la fièvre disparaît. Supprimez un terme et la réalité qu’il recouvre se brouille. Privé du mot juste, nous ne pouvons plus précisément exprimer ce que nous voyons, ce que nous ressentons, ce que nous pensons. Le français, dans l’imaginaire collectif un langage précis et raffiné, devient un baragouin confus et relâché où tout se vaut à peu près « et pis on s’comprend ». Hélas, aucun Karl Kraus, aucun George Orwell n’expose cette débâcle continue. Certains trouveront que je me répète un peu. J’ai en effet dénoncé, voici quelques semaines, dans une de mes notes, la « défaite de la pensée » sous-jacente aux errements syntaxiques contemporains. À ma grande satisfaction, mon article du mois dernier a généré un trafic non négligeable, supérieur à celui de l’ensemble de tous les autres écrits depuis. Plaisir narcissique ? Ivresse du succès (bien modeste au demeurant) ? Non. Je me réjouis surtout de voir qu’est encore audible un discours pugnace contre le délitement de la langue française au sommet de la société. Ce qui m’intéresse dans la « mutation du problème au sujet » ne correspond d’ailleurs pas exactement à ce que je dénonçais l’autre jour, d’où cette note complémentaire.

Par principe, le recours constant à l’euphémisme est une malhonnêteté. Notre langue est suffisamment riche et variée pour permettre à qui le souhaite de moduler ses propos de manière à exprimer le plus exactement possible le courant de sa pensée. Il n’est évidemment pas intéressant de disqualifier par principe l’euphémisme en faveur d’expressions plus brutales, et, souvent, plus injustes ou plus blessantes. L’utilisation d’un substantif ou d’une épithète euphémique peut, entre autres, servir à modérer un propos, instiller de l’ironie ou encore apaiser une tension. Elle a donc sa pertinence, à condition d’être contextuelle et modérée. Je ne suis pas un acharné des théories du complot, je ne pense pas qu’il y ait à l’œuvre, derrière le triomphe du sujet sur le problème, une volonté concertée. Aucune société secrète d’ennemis jurés du mot « problème » ne se félicite en ricanant, dans de nocturnes et secrets conciliabules, de cette mutation langagière. Cependant, je suis forcé de constater que cette transformation, contrairement à, par exemple, l’essor bêta de l’interrogative indirecte à l’anglaise (« on s’interroge sur comment »), a de véritables répercussions sociétales et politiques. On cherche, de façon délibérée, à lisser les discours pour ne surtout pas réveiller les somnambules. La parole se veut douceâtre, pour prévenir l’aigreur et la crispation. Tout va bien. Les crimes sont des incivilités, les bombardements des frappes chirurgicales, les guerres des opérations de maintien de la paix. Fort logiquement, alors, les problèmes sont des sujets. L’euphémisme est un moyen de communication comme un autre, qui infeste, par imitation, toutes les strates de la société, à l’instigation de sommets institutionnels en quête d’apaisement collectif à moindre prix. Une situation délicate ? Une complexité inattendue ? Un écueil difficile à surmonter ? Oh ! Vous savez, ce n’est qu’un sujet, rassurez-vous, on aborde un sujet, on en discute ensemble, on ne le résoudra pas, mais après tout, on ne résout que les problèmes, pas les sujets. L’occasion de tranquilliser les foules en démontrant implicitement son impuissance est trop belle : un problème se traite, un sujet s’aborde ; un problème se résout, un sujet s’évoque. L’intérêt est double. Non seulement, le « sujet » angoisse moins, mais il justifie, pour ceux qui connaissent encore la langue française, l’impuissance et le déni. L’emploi de « sujet » à la place de « problème » rencontre un succès grandissant, propagé par les élites de notre société parce qu’il répond à une demande sociale de la part des institutions. Face à la méfiance collective, elles cherchent à apaiser. La communication, professionnalisée à l’extrême, exige de peser chaque mot afin d’en amplifier les effets ; pour éviter les soubresauts et l’imprévisible – que déteste une structure, quelle qu’elle soit – il faut rassurer, attiédir, endormir. L’utilisation de « problème », vous l’avez compris, aurait plutôt tendance, de manière implicite, à perturber cette communication, à pointer les complexités et à amplifier les difficultés que rencontre une structure. Admette un « problème », c’est lui donner corps, l’éclairer d’une lumière vive, c’est aussi propager l’anxiété. L’intérêt du « sujet » revient alors, à défaut de restaurer la confiance, à amoindrir la défiance. Le sentiment d’impuissance matérielle des institutions les conduit à investir le seul domaine dans lequel il leur soit encore permis d’agir : le langage. Faire est impossible, alors causons ! La communication prime l’action, et, pour elle, les bénéfices de l’utilisation du « sujet » dépassent, et de loin, ceux de l’utilisation du « problème ». La mode se répercute des sommets vers les bases, en cascade. La bureaucratie entière est désormais contaminée.

Une société adulte et responsable affronte ses difficultés ; une société infantilisée (ou sénile), peureuse et inquiète, s’anesthésie à coup d’euphémismes pour dissimuler ses angoisses. Le « sujet » est son anxiolytique, son shoot verbal de tranquillisants, sa manière de nier sans (trop) mentir. De nombreuses institutions, bien conscientes de leur discrédit et de leur paralysie, ont intérêt à minimiser les épreuves qu’elles doivent traverser, surtout si elles ne sont pas en mesure d’en triompher. De là est né un discours mou, conventionnel, lénifiant, sorte d’arasement langagier et systématique de toutes les aspérités du réel. Surtout, surtout, ne troublons pas la digestion paisible du consommateur petit-bourgeois, laissons-le dans le déni, mentons-lui pour le rassurer. Le remplacement de l’action par la communication et la peur panique de l’imprévu ont conduit à cette impasse. Comme le souligne le titre ironique de mon article, imagine-t-on les astronautes d’Apollo XIII contacter la NASA par un « Allô ? Houston ? on a eu un sujet » ? Et qu’aurait répondu la NASA ? « Ok, vous avez eu un sujet, vous voulez en parler ? ». Après quelques heures à évoquer leur sujet avec Houston, les astronautes seraient morts, là-haut, dans l’inaction la plus complète. Peut-être suis-je trop brutal et trop exigeant, mais j’estime que des citoyens adultes et responsables ont droit à la vérité, nette, sans fioritures, qu’elle soit anxiogène ou qu’elle ne le soit pas. Une démocratie adulte ne gagne jamais à se mentir à elle-même. Poncer la langue pour dissimuler la gravité d’une situation est le pis-aller de l’incapacité, le dernier recours de l’incompétence, la solution ultime de qui n’a pas de solution. Il ne s’agit pas seulement d’une mode navrante ou d’un tic de langage passager. C’est la chambre obscure de la pensée contemporaine : l’aveu de sa nullité. Une mutation en apparence anodine de la langue contemporaine dissimule bien des sous-entendus.

Quand j’ai fait remarquer cette mode, par le passé, à des amis, ceux-ci ont tout d’abord nié avoir jamais entendu ce mésusage. Et puis, chemin faisant, eux aussi ont noté, ici ou là, puis plus fréquemment, dans leur vie quotidienne ou ailleurs, l’utilisation impropre de « sujet » (quant à moi, je l’ai observée pour la première fois chez un ancien ministre juste avant de l’entendre, de plus en plus souvent, dans mon univers professionnel). Comme d’autres mots – il faudrait un jour que je décrypte le cocasse et prétentieux décrypter – « sujet » affaiblit notre intelligence du monde ; or qu’est la langue, sinon le moyen principal du renforcement de cette même intelligence ? En remplaçant « problème », nos institutions, sans se concerter entre elles, contribuent au brouillage grandissant de notre vie en société. S’ensuit un fallacieux apaisement, aussi illusoire qu’il est pénible. Il ne suffit pas de maquiller des ruines pour les faire passer pour un bâtiment neuf. Croit-on qu’à terme la défiance soit véritablement endormie par ces tours de passe-passe rhétoriques ? Certains diront que je fais, là comme ailleurs, œuvre de puriste – et le puriste comme l’élitiste sont les grands méchants loups de la pensée pavlovienne contemporaine.

Or, ce n’est ni de l’élitisme ni du purisme que de constater et la faillite des élites et les fautes de ceux qui confectionnent et propagent les usages langagiers admis d’aujourd’hui et de demain. La confusion est très répandue. Dès que quelqu’un fait mine de défendre la langue, sa tradition, son histoire, bref cet usage partagé et raisonné qui donne de la profondeur à la civilisation, il est accusé d’élitisme ou de purisme. Variante optimiste-progressiste : « La langue évolue et c’est très bien, vieux schnoque, va ! » ; variante démocratique-désinvolte : « Allons, allons, t’exagères, on se comprend quand même » ; variante technocratique-résignée : « Sur le sujet de la langue, on est dans la nécessaire adaptabilité aux nouvelles évolutions ». Et généralement, on cherche à opposer, par un parallèle sociologique hasardeux, la langue figée des vilaines élites dominatrices, musée de vieilleries empoussiérées à la langue libérée et populaire des dominés, laboratoire génial d’innovations spontanées. De ce fait, être en faveur de la stabilité et de la cohérence de la langue revient à être du mauvais côté social de la barrière, à s’entendre avec les dominants sur le dos des dominés, et à faire preuve d’une forme insidieuse de haine de classe. Cette opposition, je la crois nulle et non avenue. Le pire ennemi de la correction linguistique raisonnable, de la stabilité tempérée et de l’équilibre de la langue, de sa richesse et de sa profondeur n’est pas à chercher dans les classes populaires. Qu’elles se débrouillent à leur manière avec le français, comme elles l’ont toujours fait, ne présente pas de danger pour la vie et la survie de la langue. Elles n’ont pas accès à la langue médiatique, à ce vecteur premier de toutes les effroyables mutations linguistiques en cours. Le pire ennemi du français réside au cœur du complexe médiatico-économique, c’est là que se forge, au nom de la « communication », la non-langue laide, technique, pauvre, répétitive et vérolée de demain. Je suis intimement persuadé que le corps de notre langue pourrit par sa tête. Il ne faut pas se laisser tromper par les discours enthousiastes sur les mutations de la langue. Généralement ils se limitent à une célébration complaisante de la langue des faubourgs, pardon, des « quartiers », émise par une autorité bourgeoise, en surplomb, qui ne se livre là qu’à une de ses hypocrites admirations de façade. Un certain romantisme de charité, chargé de commisération sociale et de mauvaise conscience bourgeoise, fait semblant d’y apercevoir l’avenir radieux de la langue. Bien sûr, l’avenir du français n’est pas dans les cités, sauf cosmétiques exceptions qu’on brandira d’autant plus qu’elles sont moins nombreuses. Le relâchement actuel n’a pas son origine dans les classes populaires, il n’y prospère et n’y triomphera que par défaut. Il se propage d’abord par les ministères, les bureaux, les think tanks, les médias. Nous nous dirigeons, guidés par les élites, vers la maximisation du flou syntaxique et de l’euphémisme sournois ; vers l’usage de mots et de concepts très complexes (et donc mal maîtrisés), intégrés dans une pensée dénuée de toute structuration sérieuse. Je l’avais déjà constaté : le pourrissement progressif de notre langage est né d’un manque de rigueur au sommet. La maîtrise erratique du français, dans la petite-bourgeoisie ou parmi les classes populaires, ne remet pas en question l’équilibre général de la langue aujourd’hui, pas plus qu’hier l’argot des titis n’a anéanti le français. En revanche, l’effondrement langagier des classes supérieures, qui se montre sans fard dans les médias, s’étale à longueur de colonnes dans les journaux, s’entend chez les « meilleurs d’entre nous », est la véritable matrice des calamités de demain.

Aucune extinction ne s’est déroulée aussi rapidement que celle de « problème » dans la langue française. Je songe, par analogie, aux vautours indiens, dont les effectifs sont passés de 80 millions à quelques milliers en moins de vingt ans, à cause du diclofenac, un anti-inflammatoire donné au bétail et fatal aux reins des rapaces qui se repaissent de leurs carcasses. Au sens figuré, dans notre langue, une sorte de diclofenac a tué les « problèmes ». Ce diclofenac linguistique n’est pas un anti-inflammatoire, c’est un anxiolytique puissant : le « sujet ». Le problème inquiétait ? Le sujet rassure. Ne vous troublez pas, braves gens, il y a quelques petits sujets à aborder et puis ce sera tout… Votre sommeil sera paisible. Les mathématiques seules, peut-être, semblent encore protégées : les problèmes y existent toujours. Ne crions pas victoire trop vite, cependant, car un jour prochain, votre enfant viendra sûrement vous trouver pour vous demander de résoudre son « sujet » de mathématiques – c’est qu’il ne faut pas les angoisser ces petits anges.

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4 réflexions sur “« Allô ? Houston ? On a eu un sujet ! »

  1. Ce remplacement de « problème » par « sujet » n’est-il pas aussi l’indice d’une société bavarde ? Le problème devient d’abord un sujet parmi d’autres qui se multiplient à l’envi, les sujets concurrencent les uns les autres, se remplacent si nécessaire ; c’est aussi un bon moyen de se dédouaner de l’impuissance face au problème : le sujet, il suffit d’en parler.

    • En effet, je le soulignais à un moment dans ma note, comme il est plus facile de parler que d’agir, le sujet est plus commode à l’usage que le problème, il déresponsabilise. Il y a aussi l’influence des débats médiatiques (qui abordent différents sujets) et des ordres du jour bureaucratiques (qui abordent, eux aussi, différents sujets). Je crois qu’une partie de la confusion vient d’un glissement né, à peu près en même temps, dans les médias et les réunions professionnelles.
      PS : Au travail, j’ai encore entendu aujourd’hui un « ça ne me pose pas sujet »…

  2. Cet article — ainsi que « la défaite de la pensée » — est éblouissant de justesse. Votre capacité à saisir la misère langagière ambiante est admirable. Savez-vous s’il existe des ressources à propos de ces nouveaux barbarismes ?

    • Merci, cher Monsieur.
      Je ne connais pas de site dont l’objet serait de recenser toutes les étrangetés et les transgressions du français contemporain (il existe peut-être), mais vous pourrez trouver d’intéressantes pistes sur divers sites, dont cet excellent blog, par exemple : http://parler-francais.eklablog.com
      Il évoque surtout les pièges de notre langue (pièges dans lesquels je tombe moi aussi de temps à autres, c’est inévitable dès que l’on s’exprime par écrit régulièrement et longuement) ; la section « vu ou entendu » identifie des erreurs communes, commises par des journalistes, et propose des pistes de correction (http://parler-francais.eklablog.com/vu-ou-entendu-c18221655« ).
      Pour la détérioration des interrogatives indirectes (« on va réfléchir sur faut-il le faire »), ou pour la mode du « onédan » (« on est dans l’émotion, là »), je n’ai fait qu’observer de plus en plus fréquemment ces phénomènes dans les journaux, à la radio et même, parfois, dans des livres (certains éditeurs allègent leurs charges fixes en rognant sur la relecture et la correction des textes qu’ils éditent). Si j’avais eu l’âme d’un entomologiste, j’aurais sûrement compilé mes observations avec plus de méthode et moins d’âpreté.

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