Conversations littéraires : le Journal de l’Abbé Mugnier

Confessional

Je suis assez pris ces derniers temps, le rythme de mes notes s’en ressent un peu, je m’en excuse.

Journal 1879-1939, Abbé Mugnier, Le Mercure de France, 1985

L’abbé Arthur Mugnier (1853-1944), vicaire de paroisses parisiennes, a hanté soixante ans durant le monde des lettres. La littérature française a connu peu de compagnons de route d’une semblable longévité. Il fut l’ami de Huysmans et de Descaves, un proche d’Anna de Noailles, un familier des éminences de la N.R.F., et parmi elles de Valéry et de Cocteau, surtout. L’intérêt de ce Journal tient beaucoup à sa durée. Qu’on y songe un instant : Mugnier assista aux obsèques de Victor Hugo, croisa les gloires finissantes des années 1870 (A.Daudet, Goncourt), connut les étoiles bientôt éteintes du symbolisme fin de siècle (Jammes, Coppée, Gourmont), se brouilla avec l’impétueux Léon Bloy, côtoya Anatole France, Maurice Barrès et Marcel Proust, se lia d’amitié avec Jean Cocteau et Ramon Fernandez, avec Paul Morand et Paul Léautaud, tout en échangeant, à l’occasion, avec Claudel ou avec Radiguet, avec les jeunes Mauriac, Malraux et Céline. Observer la sensibilité d’un homme de 1850 plongée dans les années 1930, c’est un des attraits les plus évidents de ce Journal. Combien de révolutions des lettres et d’ « -ismes » a bien pu connaître l’abbé ? Voici un homme dont il n’est pas exagéré de noter qu’il connut toutes les gloires des Lettres parisiennes, de 1880 à 1940. Et son carnet mondain va bien au-delà puisqu’il rencontra également Édouard VIII, Paul Deschanel, Henri Bergson, Picasso, Kerenski ou Charles Lindbergh. D’un côté il touche l’école de Médan, le naturalisme et le positivisme des premiers temps de la IIIe République, bref à Zola et à Renan ; de l’autre, il rencontre tous les avant-gardistes de la première moitié du XXe siècle, qui s’éteignent eux-mêmes dans les années 60 et 70. C’est donc le Journal d’un siècle de lettres françaises. Ce livre n’est en rien – ou presque – le Journal d’un ecclésiastique. Jusqu’aux premières années du XXe, certes, l’abbé s’intéresse encore explicitement au devenir de l’Église et de son propre sacerdoce ; cela lui inspire des remarques mêlées, entre l’espérance – jamais trop prononcée – et le désappointement – toujours à fleur de prose chez ce mélancolique. Dans l’Église anti-moderniste d’alors, l’abbé Mugnier détonne : il est du XVIIIe par sa tolérance et ses relations ; il est du XXe d’après le Concile Vatican II pour ses vues libérales sur l’Église. Issu d’un milieu pauvre, hissé au sommet de la classe bourgeoise par son état ecclésiastique et ses amitiés littéraires, l’abbé montre souvent une vocation vacillante ; il préfère Chateaubriand à l’Évangile, vénère les ruines, le passage du temps, les poètes romantiques ; on s’étonne moins que son contact avec des croyants d’un tout autre mysticisme, comme Léon Bloy, se soit mal passé. On dit de lui, néanmoins, qu’il convertit Huysmans – ce qu’il nie tout au long du livre. Qu’importe, l’abbé Mugnier demeure dans l’histoire littéraire française un témoin de tout premier plan. Pour la vie ecclésiastique, en revanche, ses écrits ne présentent guère d’intérêt. L’abbé l’admet dans les dernières années : de l’essentiel de son travail pastoral et de son vicariat, il ne restera (secret professionnel oblige ?) aucune trace écrite.

Il reste tout de même quelque chose du prêtre, un fond de préoccupations, une ambiance morale. Ses leçons sont celles d’un humaniste tempéré. Il ne cède pas, et c’est à son honneur, aux pulsions patriotiques du temps, reste dubitatif devant les dévotions superstitieuses et mariales de Lourdes, s’insurge contre les éructations de Léon Daudet et de l’Action française. Le nationalisme criard de Barrès, « le rossignol du massacre », qu’une des fidèles de l’abbé Mugnier qualifie à l’occasion fort peu charitablement de « moisissure de Chateaubriand », lui inspire, malgré son admiration pour l’œuvre, un dégoût souvent prononcé. Vrai chrétien, l’abbé souhaite le pardon entre la France et l’Allemagne et se désole de l’esprit de vengeance de certains milieux français de l’après première guerre. Mugnier est un modéré, mieux, un tempéré. Il n’est pas un croyant en guerre et ses convictions, à force d’être raisonnables, passeraient presque pour tièdes. Néanmoins, à la lumière du conformisme de son temps et de sa classe, il détonne. De peur peut-être de s’avouer une foi vacillante, l’abbé passe sans trop s’étendre sur la profondeur de sa religion. Il n’hésite certes pas, dans les premières années surtout, à donner son avis sur la situation – déjà difficile – de l’Église catholique. Il n’en approuve pas les orientations, voudrait d’elle plus de tolérance, plus d’intelligence, plus d’humanité. Il trace, déçu, entre deux conversations avec Huysmans ou Anatole France, le portrait d’une Église recroquevillée sur elle-même, persuadée de son infaillibilité, inapte à saisir le monde moderne, figée dans des us et coutumes dépassés. À mesure que le temps passe, le sujet l’intéresse moins ; les religieuses dont il est longtemps l’aumônier ne lui inspirent qu’une ou deux remarques en plus de dix ans de service. Curieux jusqu’à la dispersion, humaniste et tolérant, l’abbé Mugnier critique la plupart du temps le conservatisme de sa hiérarchie et la bigoterie de ses fidèles. Sa carrière ecclésiastique se ressent de ses convictions hétérodoxes, de ses mondanités et de son absence d’ambition ; s’il rêve quelques mois d’une élévation dans la hiérarchie, il comprend immédiatement les conséquences d’une nomination épiscopale à Saint-Flour, à Sées ou à Pamiers. Finis les dîners et les concerts ! Finis les ministres et les poètes ! Finies les duchesses ! Finis les grands écrivains ! Un frisson d’effroi passe. L’abbé renonce au siège épiscopal avant même que le Cardinal de Paris ne lui propose la Crosse. Un homme comme Mugnier préférait sans nul doute la modestie d’un vicariat parisien, assorti de plaisantes mondanités, à l’isolement glorieux et mitré dans une province lointaine. À mi-chemin du Journal, le souci de la carrière s’efface ; l’homme vieillit et, malgré la détérioration de sa vue – qui prive sûrement le Journal d’une dernière décennie plus remplie – se concentre sur la véritable passion de sa vie, les lettres.

Car la vraie vocation d’Arthur Mugnier, c’était la littérature – pour laquelle, de son propre aveu, le talent lui manquait. Il me faut admettre, avec lui, malgré ma bienveillance, que ce Journal ne présente pas beaucoup de véritables passages écrits. L’ensemble tient plus des notes et miscellanées que de l’œuvre cohérente. Il vaut pour ce qu’il a capté des propos de table des écrivains de son temps ; il manque souvent de style. Ici ou là, quelques grossières fautes (un « voire même » par exemple aurait pu être corrigé par l’éditeur) enlaidissent le propos. Ce qu’il perd en écriture, le Journal le gagne en spontanéité, en donnant l’impression que tout y est saisi sur le vif. Pour un passionné de littérature, hélas, l’abbé écrit peu sur ses lectures – même si Chateaubriand lui arrache quelques commentaires. Sa discrétion, son absence d’orgueil, le conduisent à laisser la parole aux écrivains plutôt qu’à leurs œuvres, à ses interlocuteurs plutôt qu’à lui-même ; ce choix n’élève pas toujours le contenu du Journal. Mugnier aurait pu oser plus de commentaires sur ses lectures – dont le spectre passe, parfois, dans le lointain ; il aurait surtout pu oser avoir une opinion. L’abbé est trop admiratif des gloires de son temps. Les trois principaux « personnages » du Journal, Huysmans, Noailles et Cocteau ont fort souvent la parole ; parfois, il eût mieux valu qu’ils ne l’obtinssent point, et que l’abbé fît œuvre de lecteur plutôt que de microphone. Arthur Mugnier semble toujours pressé de retranscrire ce qu’untel ou unetelle lui a dit, qu’il s’agisse de banalités ou de traits de génie, ce qui donne à son Journal des allures de macédoine confuse de citations, là où l’on espérait une nourriture un peu plus consistante. L’abbé n’a pas eu assez confiance en lui ; ses quelques critiques, à l’occasion, sur les rabâchages de Huysmans ou les âneries d’Anna de Noailles, en témoignent. Mugnier a l’esprit très chrétien, il s’abstient de juger. C’est honorable, mais le lecteur cache mal sa déception devant ce qui apparaît, dans certaines entrées, comme un fatras.

Allons plus loin, ce Journal ne constitue évidemment ni le carnet de méditation d’un mystique, ce que l’abbé n’est certes pas, ni un examen de conscience suivi, ni même un cahier de lectures : il en dit peu sur ce que pense l’abbé, sur ce qu’il lit, sur ce qu’il croit. Cela tient, je crois, en partie à sa méthode, assez différente de celle de diaristes plus prolixes. Chaque fois que l’abbé Mugnier assistait à un dîner, rencontrait un grand de ce monde ou conversait avec lui, il transcrivait peu après la quintessence de son entretien sur quelques bouts de papier épars, que d’autres, après lui, ont rassemblé. Une telle pratique, suivie, avec quelques discontinuités, pendant soixante ans, laisse derrière elle un amas de notes où prédomine un des défauts principaux de l’abbé et dont il était très conscient : l’éparpillement. Très souvent, le lecteur a l’impression que l’auteur s’est empressé de noter, sans trop de structuration, ni d’esprit, ni même de personnalité, les quelques traits d’esprit d’un souper en ville. Tout cela vieillit bien mal. À ce jeu, les écrivains ne se présentent pas souvent sous leur meilleur jour. Si Cocteau, une des « gloires » de la dernière partie du Journal, apparaît d’une créativité poétique et spontanée illimitée, il dévoie souvent son génie dans des remarques partiales, des préjugés idiots ou des affirmations sans fondement. Cocteau, qu’Alberto Arbasino dépeint vieilli et pontifiant dans un excellent chapitre du non moins excellent Paris ! Ô Paris !, apparaît déjà dans toute son agaçante contradiction, aux frontières du génie et de l’erreur, du trait d’esprit et de la balourdise. L’invention poétique rachète mal l’affirmation péremptoire et le parallèle gratuit. L’abbé juge rarement les propos de ceux qui ont conversé avec lui ; au lecteur de décider. D’autres écrivains, aperçus de plus loin, ou plus circonspects lors de leurs dîners en ville, sont moins mal lotis, comme le brillant causeur Valéry ou le prudent André Gide ; Proust ou Céline s’en sortent à peu près bien, mais Mugnier les a moins souvent croisés ; à l’inverse, Anna de Noailles passe pour une égocentrique bavarde et sans esprit de suite, caricature de ce que les bas-bleu ont présenté de plus consternant à travers les âges. Le style télégraphique et sans liant de l’auteur accentue encore les défauts de la poétesse : sans le vouloir, Mugnier trace de son amie un portrait fort peu reluisant.

Le Journal vaut comme relevé d’un certain esprit bourgeois et artiste disparu, effectué par un homme d’église ouvert, bienveillant et d’une grande sensibilité. Si son auteur manque souvent de profondeur, il lui arrive au détour d’une page, d’évoquer avec justesse tel ou tel trait d’une œuvre, d’une situation ou d’un homme. Arthur Mugnier est un personnage attachant ; son romantisme donne une coloration mélancolique à sa prose ; son humanisme passera sans mal pour une raisonnable et agréable tiédeur. L’intérêt principal de ce livre sans guère de style est d’offrir à son lecteur la possibilité « d’entendre » les grands écrivains du dernier siècle s’animer et s’exprimer, sans filtre, ou presque. Péremptoires, obstinés, versatiles, partiaux, snobs, puérils, voilà comment, la plupart du temps, apparaissent ces génies d’hier. La conversation, cet art français, supporte bien mal la transcription écrite : son charme en est immanquablement dissipé. Sans le vouloir, l’abbé Mugnier montre à quel point l’équilibre évanescent d’une discussion réussie meurt d’être couché sur le papier, ossifié, fossilisé.

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