Les espérances déçues : L’Ordre, de Marcel Arland

André Kertész – Broken Plate (Paris, 1929)

André Kertész, Broken Plate (Paris, 1929)

 

L’Ordre, Marcel Arland, Gallimard, 1929

 Il faut passer un espace infernal / Risquer plus que l’on n’a / Et partir revenir s’en aller / Plus de larmes enfin dans un cœur desséché / – Un tourbillon l’a pris – / Et lorsque dans la nuit il tomba pour jamais / Personne n’entendit le nom qu’il prononçait.

Pierre Reverdy, Droit vers la mort

Un jeune provincial doué, excellent élève, cultivé, ambitieux, monte à la capitale peu après le baccalauréat. Idole de son petit milieu local, professoral, étriqué et bourgeois, il rêve de conquérir et Paris et la gloire. Ses premiers contacts avec les milieux culturels d’élite sont hésitants : il ne connaît personne, ses références littéraires, artistiques et morales sont vieilles d’un demi-siècle, il est mal habillé, parle à tort et à travers ; pour le dire vite, il ne maîtrise pas les codes d’un milieu. D’abord ébloui par la capitale, il se laisse peu à peu gagner par le découragement, la pauvreté, le doute. Combien de conquérants assurés de la dominer Paris a-t-elle découragé ? Il ne suffit pas de prêter des serments de grandeur devant le panorama parisien ou face au tombeau de l’Empereur pour devenir quelqu’un. On le retrouve, après plusieurs sorties désastreuses, dans une chambre de bonne, écœuré, souffrant sur sa page blanche, étudiant mal, mangeant peu. Perdu dans la foule des audacieux, il constate son insignifiance, qui tour à tour excite et afflige son ambition. Bientôt, le voici condamné à gagner son pain, dans quelque bureau où il fera le commis, au contact de ronds-de-cuir dont la mesquinerie le dispute à la médiocrité. Est-ce pour cela qu’il est venu ? Est-ce pour cela qu’il s’est battu ? Oui, en partie. Il aura ainsi appris la solitude, éprouvé la honte, rencontré la fausseté ; il aura fait sa mue, se sera débarbouillé de ses références littéraires désuètes, et aura intégré les règles d’un petit monde autour duquel il tourne obstinément. Heureusement – il faut bien qu’il y ait roman – à force d’écrire et de musarder dans les cafés littéraires, il rencontre quelque introducteur, ange-gardien ou Méphistophélès, qui l’entraîne vers la presse, les milieux artistes et la fameuse bohème. Un ou deux excentriques, une poignée d’ambitieux, de demi-mondaines, de ratés, et voilà un groupe, une coterie, mieux, une bande prête à accueillir le jeune homme. Quelques temps plus tard, le lecteur retrouve le héros mieux établi ; il est devenu critique ou journaliste ; il gagne quelque argent à mesure que sa réputation grandit ; il a passé la première étape de son initiation. Ici, commence véritablement son histoire, celle de son ascension ou celle de sa chute. Vous aurez reconnu cette histoire. C’est celle de François Sturel dans Les Déracinés ; c’est (en partie et assez superficiellement) celle de Michel, dans Les Deux Étendards ; c’est, évidemment, celle de Rubempré dans Les Illusions perdues. Il existe, dans la littérature française, un genre très spécifique, le roman d’apprentissage pour homme de lettres. Les écrivains – ceux en tout cas qui vécurent l’époque où « monter à Paris » avait encore un sens littéraire – y mettent beaucoup de leur jeunesse : leurs rêves, leurs doutes, leurs rencontres, leurs découvertes. Le personnage archétypal de cette littérature est moins Rastignac, l’ambitieux arriviste ou d’Arthez, l’ambitieux scrupuleux, ou encore Roemerspacher, l’ambitieux probe, que le sensuel et dévoyé Lucien de Rubempré. Ouvrir L’Ordre, de Marcel Arland, c’est retrouver, à la mode des années 20, le fumet des Illusions perdues, l’ascension et la chute de l’excellence de province, l’impossible conquête de Paris, le drame d’un être d’exception qui se gâche. Situé entre la fin de la première guerre mondiale et les années 30, L’Ordre met en scène, en sus de cette histoire d’ambitieux déçu, un trio amoureux, dont les mésaventures et déchirements doublent le roman d’apprentissage d’une sorte d’étude psychologique du va-et-vient des sentiments.

L’Ordre eut beaucoup de succès de son « vivant » éditorial (ce n’est pas être trop sévère que de juger ce livre « mort » ; il doit avoir désormais dix lecteurs par an, et encore). Il obtint le Prix Goncourt en 1929, ligne du palmarès encadrée des succès de Maurice Constantin-Weyer (1928) et d’Henri Fauconnier (1930) – ah ! Que la gloire des lettres dure peu ! L’Ordre a les défauts de la littérature convenable de son temps : le style léché paraît au lecteur moderne gourmé et fade, avec ses « graves entretiens », ses « figures pâlies » et autres clichés du temps ; le triangle amoureux se débat dans les conventions sociales et morales d’une certaine (petite-)bourgeoisie d’époque, qui ont pour nous l’exotisme des mœurs nuptiales des Indiens Yanomami ; la polarisation de l’intrigue autour des thèmes de l’ordre et du désordre reste bien timide, sans véritables répercussions stylistiques, à quatre ans seulement de la parution du fracassant Voyage de Céline, alors que les surréalistes se déchaînent, que Morand jazze la langue et qu’à l’étranger œuvrent un Döblin ou un Joyce. L’ordre l’emporte, et de loin, sur le désordre, dans le style comme dans l’intrigue. Une fois cette déception surmontée, le lecteur prend néanmoins un certain plaisir à retrouver une forme de froideur classique « N.R.F. », élégante et racée, et dont la formule est, je le crains, perdue pour toujours. Savourons-là un peu cet art évanoui. Qu’est-ce donc que « l’Ordre » pour Arland ? La chape de plomb de l’après-guerre. Là où notre figuration légendaire des années 20 nous conduit à imaginer les Années Folles, entre La Garçonne et La Madone des Sleepings, comme un défouloir généralisé, rythmé par l’automobile et le cinéma, théâtre d’une effloraison artistique, littéraire, politique permanente, Arland les montre comme une timide ébauche de virulence sociale, vite soufflée par le souci maintenu des convenances, la comédie des ambitions et le triste déchaînement de la médiocrité. Le personnage central, Gilbert Villars, est le ferment du désordre ; c’est un Rubempré blessé et outragé, orgueilleux comme un patricien, violent, rancunier, dont le désir de réussite peut se résumer en une seule formule : il veut prendre sa revanche sociale sans se commettre avec personne. L’équation est impossible : les purs ne s’élèvent pas et les ambitieux se salissent. Il lui faut choisir entre la réussite et la vertu. Ce sera la déchéance. Les belles promesses du début s’effilochent : hargneux, incapable de tolérer la moindre compromission, bousculant les convenances par goût puéril de la provocation plus que par conviction, Villars représente une sorte d’idéal type du trublion défait qui, à force de vouloir blesser les autres, finit par se blesser lui-même. Il cache sa peur derrière son agressivité, son malaise social derrière son infatuation. Puisque les autres vont l’abattre, autant attaquer le premier ; d’un présupposé fallacieux découlent de néfastes conjectures. Son goût du basculement social, qui le mène, sans guère de profondeur de convictions, auprès des communistes, n’est que crispation égocentrique, virulence gratuite, honneur mal placé. Homme nouveau, né de la guerre ? Non, même pas. C’est un être immature venu trop tard dans un monde trop vieux. Son demi-frère, Justin, son exact opposé, est un médecin, un ancien combattant, consciencieux, laborieux, ambitieux, d’une ennuyeuse perfection morale. Face à lui, Gilbert, n’est qu’un étudiant perdu, un homme sans but, dont l’irrépressible orgueil cause une série de désastres. Leur opposition irréductible, symbolise, dans le roman, celle de l’ordre et du désordre. D’un côté, le lecteur trouve la responsabilité, la prévoyance, le travail, les vertus bourgeoises, la mesure, tout ce qui incarne, jusqu’à la caricature, l’ordre, non dans son dévoiement autoritaire, mais dans sa plus parfaite pondération. Justin Villars, médecin bienveillant, député brillant, réformateur prudent, incarne l’ordre dans sa quintessence, c’est-à-dire qu’il ennuie formidablement, ce parangon de perfection, avec ses leçons, ses morales, ses principes, sa fermeté d’âme qui n’est que sclérose du cœur. De l’autre côté, le lecteur voit la liberté, l’être blessé par le monde social, ses aspirations élevées, son exigence folle envers lui-même et envers les autres, la sincérité, le débordement de soi, le désordre dans tout ce qui le relie positivement à la liberté et à l’indépendance. Gilbert Villars, jeune écrivain, journaliste doué, séduisant et affranchi, désigne un désordre créatif dont la société peut s’accommoder, à condition qu’il y mette les formes. Il plaît, malgré ses excès, car, à côté de son frère, ses défauts sont des respirations, ses vices des bonheurs et son existence une espérance.

Marcel Arland devait juger le conflit inévitable entre deux pareilles natures. Pour le prouver, il mit entre elles… une femme. Renée, qui a grandi avec Gilbert Villars, n’est pas un personnage particulièrement réussi. Deux natures trop dessinées l’encadrent et la ternissent (et même trois, en comptant son père, l’envahissant et savoureux M. Henriot). Aux côtés des Villars, elle n’existe pas. J’ai peiné à y voir autre chose qu’une figure de papier, une femme de convention. Elle n’est pas autonome. C’est un révélateur négatif ; elle accentue les pires traits de ceux qu’elle côtoie. À côté d’elle, Justin se montre à la hauteur de son idéal involontaire de barbon paternaliste et raseur et Gilbert à celle de sa nature de fat susceptible et pénible. Le triangle amoureux ennuie un peu. Renée aime Gilbert, Justin épouse Renée, Gilbert lui prend, Justin lui reprend, etc. Renée ne les modère jamais, elle les exaspère jusqu’à ce qu’ils deviennent la caricature de leurs défauts. Ce personnage féminin est en partie manqué car il n’agit jamais, il réagit, il réagit aux souhaits et aux impulsions de ses deux amants alternatifs. À aucun moment elle ne se libère des clichés et des conventions de son milieu ; à force même, la pitié que devait susciter son histoire – notablement mélodramatique, du sang, des larmes, des deuils – finit par se muer en agacement. Autant les deux frères sont assez rigides, malgré des hésitations épisodiques qu’ils sont trop fiers pour exprimer, autant la jeune Renée Henriot est inconsistante, dépendante de deux figures trop puissantes pour elle. Elle ne tire rien de bon de ces deux monstres d’orgueil. Les femmes de ce roman ne me paraissent pas très réussies : l’une hésite entre dévotion et dévouement, l’autre se donne à qui veut, une autre encore se suicide d’amour… Aucun des personnages féminins ne s’écarte beaucoup des clichés romanesques du début du siècle. Derrière elles, une galerie de personnages secondaires masculins anime néanmoins le roman, avec leurs excentricités et leurs qualités : le dandy Décugis, aussi généreux qu’il est imprévisible et distant ; l’aspirant écrivain Prince, qui, pour dix aphorismes stupides tient une trouvaille de génie ; le journaliste communiste, sorte de Léautaud rouge assez réussi, plus proche des bêtes et misogyne que son modèle même ; le jeune chrétien malade dont la foi s’étiole à mesure que la mort s’approche ; etc.

L’ordre social l’emporte sur Gilbert Villars – comme il l’emporte toujours, soit qu’il rejette, soit qu’il achète, soit qu’il absorbe celui qui se lève contre lui. Sa révolte est personnelle, son communisme n’est qu’une façade, sa motivation, c’est lui-même, la satisfaction de son désir ambivalent de réussite et de pureté, forme si parfaite de revanche sociale qu’elle est inapplicable. On ne se venge pas par la pureté. Puisque concilier réussite et probité est impossible, il cherchera (et trouvera) leurs contraires : l’échec et l’impureté, dans un dévoiement masochiste, une perdition voulue et assumée, une spirale d’abjection. Il le dit, il ne veut pas de bonheur au prix de sa liberté ; il aura le malheur et la solitude. Est-ce à dire que l’ordre est rétabli ? Il serait bien ambitieux de l’affirmer tant l’ordre, au fond, n’a pas été ébranlé par les gesticulations de Villars. L’homme en colère a de trop petits poings pour abattre des piliers d’airain de la société et, à force de frapper, il se blesse. La scène d’ouverture – une des plus réussies du livre – dit tout ce dilemme, elle l’annonce. Le jeune Villars va être récompensé, à la fin de sa dernière année scolaire, lors d’une cérémonie de remise de prix – il les a tous raflés. Plutôt que de venir attendre l’arrivée du sous-préfet qui doit distribuer les récompenses, il se réfugie en hauteur et observe la scène. Il a tout prévu. Lorsque la cérémonie commencera, et que les petites classes auront été félicitées, il arrivera et obtiendra alors, d’élèves qui, croit-il, le détestent, les acclamations admiratives qu’ils ne lui ont jamais exprimées et qu’il pense mériter. Il réfléchit un peu et comprend soudain quelle vanité sous-tend ce désir de gloriole : quel succès bas qu’un succès aussi concerté, aussi provoqué, aussi peu libre que celui-ci ! Il hésite, change d’avis, n’assiste ni à la cérémonie, ni au banquet des élèves. Il ne récupère pas ses prix et va errer dans les rues, en attendant le train qui le ramènera chez lui. Le désir de réussite (les applaudissements) entre en contradiction avec l’aspiration à la pureté (ils doivent être sincères) ; il veut des compliments mais doute de ceux-ci ; il veut être aimé et tout amour lui est suspect ; il lui faut des triomphes mais il exècre la réussite. Toutes les contradictions du jeune Villars sont déjà là. Le roman ne fera que les déployer. Un tel être ne peut pas être heureux, ou alors il lui faut s’étudier, se corriger, se vaincre et le jeune homme a trop d’estime pour lui pour cela. Contradictoire, le jeune Villars est, à dire vrai, pour ses proches et ses connaissances, une énigme. Arland trace une généalogie explicative dont la vertu tient surtout à ce qu’elle ne dit pas : une jeunesse seule, écrasée par le modèle des soldats héroïques de 14 tels que la propagande les mettait en scène, une jeunesse opprimée par un frère trop parfait, une jeunesse tourmentée par les ambivalences du monde à son égard, entre le respect et le mépris.

Gilbert Villars aime les situations tranchées. Or, la société, « l’ordre », ne subsistent que dans le clair-obscur, le compromis permanent, le gris social généralisé. La société le frustre en ne choisissant jamais ni de l’admirer ni de le haïr ; or, lui voudrait qu’on l’approuve en tout, ou qu’on le rejette tout le temps ; le juste milieu le rend malade. C’est ainsi que la société l’use, en s’accommodant mieux de lui qu’il ne le pensait. Si en province, dans le milieu extrêmement conformiste de son tuteur ou de son pensionnat, la moindre réaction de Villars équivalait à une révolte, que dis-je ? à une révolution, à Paris, en revanche, il en faut plus pour troubler le bon ordre républicain, conservateur et bien-pensant. Ses outrances verbales, plutôt que de lui donner les moyens de renverser l’ordre, n’occasionnent qu’un chahut temporaire, que la société tolère jusqu’au moment où elle lui offre l’alternative à laquelle est confronté chaque contestataire : entrer dans le système ou disparaître. Il a montré son talent, il a éructé sur les institutions, vomi la bourgeoisie, appelé à l’insurrection contre la canaille galonnée. Très bien. Maintenant, il faut choisir : continuer sur cette voie, et en périr ; rentrer dans le rang, et en vivre. Le lecteur ne sera pas surpris du choix final du personnage d’Arland. L’ordre règne à Paris et tout ce qu’aura détruit Gilbert, c’est sa vie, celle de ses proches, celle de son amour. S’il n’est pas sans qualités – l’ascension de Villars dans la presse parisienne, les personnages secondaires souvent en verve, les atermoiements des consciences – L’Ordre ne parvient pas à échapper à un certain schématisme, une prévisibilité d’époque, une tiédeur romanesque. Cette comédie humaine ne va pas au bout de son projet : trop de tenue, trop d’académisme, trop de prudence. Quatre ans plus tard seulement, Ferdinand Bardamu incarnera une figure anarchisante autrement plus puissante que le héros malheureux de L’Ordre.

 

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2 réflexions sur “Les espérances déçues : L’Ordre, de Marcel Arland

  1. Cher Monsieur, je viens de lire votre article sur Arland, cet « ensablé », qui m’a beaucoup plu. Il faut signaler qu’il a donné lieu, en son temps, à une série télévisée. Permettez moi de vous dire combien j’apprécie votre blog pour sa diversité et ses remarques; et je vous remercie d’avoir placé notre blog « les ensablés » dans vos favoris. Bien à vous.

    • Cher Monsieur Bel,
      je vous remercie chaleureusement pour vos compliments. J’apprécie également votre blog, qui, par son travail de redécouverte et d’exploration donne au lecteur d’aujourd’hui quelques aperçus sur des auteurs égarés dans les sables de nos mémoires littéraires. Je pioche de temps à autres quelques suggestions exploratoires dans votre blog. Etant moi-même assez déconnecté du flux des nouveautés romanesques (de temps à autre, bien sûr, j’y reviens), je me retrouve un peu dans votre démarche.
      Je ne savais pas que « L’Ordre » avait été adapté à l’écran.
      Bien à vous

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