La quête de l’image : Les Plaines, de Gerald Murnane

800px-SaltbushPlainHay

Les Plaines, Gerald Murnane, P.O.L, 2011 (trad. Brice Matthieussent) (Première éd. originale 1982)

« Nous sommes tous des hommes des plaines à revendiquer sans cesse que l’univers visible renvoie à une autre chose située au-delà » p. 63

Les Plaines est, paraît-il, à parcourir les résumés, un roman sur l’Inner Australia. Un roman sur l’Australie Intérieure ? Si j’évoque cette région, immédiatement me viennent à l’esprit les images de l’Outback australien : ranchs vétustes, plaines sans fin, semi-arides, sous des cieux d’un bleu acier infini, cités minières fantômes, ruines en bois grinçant sous l’effet du vent du désert, troupeaux de moutons innombrables, fermiers et éleveurs rugueux, au visage buriné par le soleil, étendues ravagées par des troupeaux de kangourous et de dromadaires sauvages, véhicules tout terrain roulant sur des routes interminablement droites, entourés d’un océan de pierraille rouge, chaleur étouffante, bref, tout l’attirail d’images plus ou moins attendues qui naît en nous au seul énoncé d’un nom de pays. Le lecteur en quête d’immensité et d’infini rêve d’Outback et ouvre le roman de Gerald Murnane, dans la vague espérance d’un décor de film, tenant autant de l’Australie que du Far West. Il faut le dire tout de suite : son espérance sera déçue. Car l’Australie Intérieure de M. Murnane n’est pas notre Australie Intérieure, peuplée de ranchmen bourrus et de troupeaux d’ovins encerclés de dingos. Jouant sur le double sens de l’adjectif « intérieur », M. Murnane dépeint une autre Australie, une Australie distante, centrée sur elle-même, raffinée, subtile, précieuse, une Australie située géographiquement dans un ailleurs lointain, dans l’au-delà de la perception immédiate, une Australie supérieure (ô combien) à elle-même, sise sur une île intérieure qui redouble son insularité. L’objet de ce roman se donne tantôt de manière assez réaliste comme la description d’un pays imaginaire, d’une Australie telle qu’elle aurait pu être, telle qu’elle pourrait être, telle qu’elle ne sera jamais, tantôt comme une fable métaphorique sur le monde intérieur que chacun porte en soi, que chacun cherche à découvrir, à explorer et à connaître. Peut-on même parler de roman ? Les personnages ne sont pas nommés, à peine esquissés, et se présentent au lecteur comme des abstractions nimbées d’une brume de mots, de couleurs et de raffinements. L’intrigue n’existe qu’à titre de proposition ténue, à laquelle on croit sans croire, et dont, très vite, on tente de déterminer le sens philosophico-artistique. M. Murnane définissait son livre comme une « fable » ; et je crois qu’on ne peut pas lire Les Plaines sans chercher, derrière la trame de mots, de situations, de scènes, quelque chose qui tînt lieu de réflexion théorique. Je résumerai le livre en quelques mots : un cinéaste débutant raconte qu’il est venu dans la capitale des Plaines australiennes pour y trouver un mécène qui voulût bien financer son projet de film – une quête intérieure dont les motifs sont redoublés par le paysage infini des Plaines ; engagé pour réaliser ce film par un propriétaire foncier richissime, il ne parvient qu’à parler sans fin d’une œuvre qu’il ne réalisera jamais, à la commenter, à la gloser, à la délimiter, sans la mettre à exécution. Son dessein artistique se situe à la fois dans l’au-delà et l’en deçà de la représentation visuelle. Ce roman retrace son échec – qui, par paradoxe, se trouve être également une réussite personnelle, celle d’un homme qui parvient, avec beaucoup de peine, à affiner son propre rêve jusqu’à le rendre impossible, et par-là éternellement désirable.

Les Plaines s’organise sur deux plans : la description, à la fois précise et nébuleuse, d’une Australie intérieure imaginaire ; les réflexions qu’inspire au cinéaste sa quête artistique. Il est difficile d’évoquer ce livre sans, d’abord, en esquisser le caractère fondamental : son ambiguïté. Gerald Murnane, dans le monde anglo-saxon, est reconnu comme un écrivain secret, difficile d’accès, mystérieux ; son nom circule dans les meilleures revues anglo-saxonnes comme celui d’un auteur raffiné, appréciable des seuls connaisseurs. Les Plaines, traduit trente ans après sa parution en Australie, est le premier livre de M. Murnane à nous parvenir ; je ne crois pas qu’il ait obtenu ici le succès d’estime que son étrange aura aurait dû lui gagner. J’évoquais, quelques lignes plus haut, l’ambiguïté, à mon sens fondatrice de son livre. Ni roman, ni essai, Les Plaines décrivent une double géographie s’interpénétrant : la géographie d’un monde imaginaire, avec ses caractéristiques topologiques, sa population, ses mœurs, ses modes, ses écoles artistiques, ses mouvements politiques ; la géographie d’un monde intérieur, avec ses espérances, ses croyances, ses préjugés, ses épreuves, ses batailles, ses défaites. Aux interstices de ces deux géographies se tient la narration, qui, sur un mode non dénué d’ironie, tente de réunir le monde extérieur et le monde intérieur en une seule figuration, romanesque à défaut d’être imagée.

Que sont donc les Plaines ? Une immensité intérieure, dont l’identité est aussi incertaine que ses limites géographiques. Jamais M. Murnane ne donne de précisions supérieures à ce qui nimbe les réalités des Plaines de leur mystère : la question même de leurs frontières est fondatrice, le paysage, uniformément plat, ne leur en fournissant aucune. Qui sont ses habitants ? L’écrivain ne s’intéresse qu’à la strate supérieure d’éleveurs et de colons, richissimes, tournés de manière presque absurde sur un monde intérieur de raffinement, de connaissance exagérée de soi, de subtilités par trop exquises pour être entièrement sérieuses. Le lecteur apprend que ces hommes sont tout à la fois férus d’ameublement, d’effets de lumière, de décoration, d’héraldique, de passé, de traditions, de peintures, de spectacles, de livres, etc. Ils cherchent, avec une constance qui le dispute à l’acharnement ce dont le paysage illimité les prive : des formes. L’homme des Plaines, de l’étendue informe, quête tout à la fois des formes et du sens. Formes artistiques, formes de vie, formes familiales, formes concrètes, formes abstraites,… Comme l’homme moderne, privé des cadres rassurants et définitifs de la religion, l’homme des Plaines est un être jamais rassasié, toujours mobile. Par un habile contraste, M. Murnane suggère, sans le dire, que l’infini appelle le fini, que l’illimité appelle la limite, que l’absence de barrières appelle la barrière. L’illimité seul ne vaut rien. Il lui faut des limites pour contraster, et donc pour exister. Ces riches propriétaires embauchent des érudits et des spécialistes dont les considérations parfois fumeuses laissent percer quelque ironie. L’un théorise sur la complexité de l’ameublement des hommes des Plaines, proportionnel à leur éloignement du centre et à leur proximité des marges désertiques ; l’autre développe une théorie de l’héraldique comme balisage intérieur, alimenté par un mouvement complexe et dialectique de voilement et de dévoilement de soi. Vers la fin du livre (p. 130), le narrateur suggère la véritable nature des Plaines – que le lecteur avait saisie après quelques hésitations : « les Plaines ne sont pas ce que croient leurs habitants. Ainsi, elles ne sont pas un vaste théâtre qui accroîtrait la portée des événements qui s’y jouent. Elles ne sont pas davantage un immense champ ouvert aux explorateurs de tout poil. Elles sont simplement une source commode de métaphore pour ceux qui savent que les hommes inventent le sens qu’ils donnent aux choses ». Il s’agit bien de cela : de donner une figuration imagée à la quête intérieure de chacun.

Une controverse artistique fictive dévoile ainsi, plaisamment, la nature de cette quête. Dans les Plaines, bien des années avant que le narrateur ne s’installe, deux groupes artistiques s’opposèrent : les « horizonites » et les « liévristes ». Les uns, à la suite d’un écrivain auteur d’un opuscule intitulé L’Horizon, après tout, cherchent dans les nuances brumeuses bleu-vert de l’horizon une plaine future, une plaine à la fois visible dans le lointain et jamais atteignable, partie toujours présente et jamais dévoilée du paysage humain. Ce sont les horizonites. Les autres, à l’exemple d’un peintre auteur d’un tableau intitulé Le Déclin de l’empire de l’herbe, étude et miniature fouillée d’un petit carré d’herbe, traquent le mystère dans l’ici, dans l’infini de la présence (et non dans celui de l’absence, comme leurs rivaux), dans la forteresse plane d’un carré d’herbe sur lequel nous marchons sans jamais le connaître vraiment. Ce sont les liévristes (du nom du « lièvre des plaines », marsupial disparu et qui s’agrippait au sol pour se protéger (bien mal) des chasseurs). On l’aura saisi, l’opposition est complète entre le goût de la forme des liévristes et celui de l’informe des horizonites, comme elle l’est entre le sentiment de déploration des uns et les battements d’espérance des autres, entre l’ici et le lointain, entre le pragmatisme et le rêve, entre le localisme et l’ouverture. L’opposition artistique trouve un écho dans les Plaines parce qu’elle recouvre deux tendances réelles (et contradictoires) des habitants : l’espoir en un ailleurs perceptible et pourtant inaccessible ; la quête infinie de la connaissance de l’ici et du maintenant. Toute mystique se dégradant en politique, les deux écoles artistiques ont donné leurs symboles et leurs noms aux groupes politiques des Plaines : les uns appartiennent au « Parti progressiste mercantile », tourné vers l’extérieur, le lointain, l’avenir ; les autres se regroupent dans la « Première Ligue des Plaines », localiste, centrée sur elle-même et sur le présent. Cette inconciliable polarité (« fondamentale dans le tempérament des hommes » p. 47) est nécessaire à l’esprit : elle oppose notre nord et notre sud, ici et ailleurs, aujourd’hui et demain, la proie et l’ombre. Pour M. Murnane, il s’agit de rêver, dans un même mouvement « d’explorer deux paysages : l’un continuellement visible, mais jamais accessible, l’autre, toujours invisible, même si on le sillonne tous les jours » (p.47). La première des trois parties du livre s’intéresse, avec moult précisions, à l’histoire culturelle des Plaines, elle-même élargie, par allégorie, aux dimensions de l’histoire humaine. Le pointillisme de ces descriptions sans date et sans lieu, à la fois d’une redoutable précision et d’une complète indifférence à celle-ci, donne toute sa saveur au livre, le rattachant tantôt aux plaisantes constructions de pays imaginaires, tantôt aux fables métaphoriques à clés, dans lesquelles tout est sujet à interprétation.

Pour le dire plus simplement, ce goût du paradoxe conduit M. Murnane à produire un livre aux frontières aussi floues que celles des plaines. Le lecteur y trouve des morceaux de plaisante ironie – comme cette foule de spécialistes et d’érudits obscurs que rémunère l’employeur du narrateur. On songe à ce peintre qui, à force de vouloir montrer les Plaines intérieures, condensation et saturation de l’essence des Plaines, « décor de nos rêves » (p. 85) finit par peindre, sans le vouloir, la seule Australie extérieure et maritime – échec suprême. Les théories farfelues des impétrants en quête de recrutement évoqueront parfois les spécialités parfois étonnantes, pour le commun, des universitaires (et leurs théorisations abstruses). Un d’eux, par exemple, en partant des nuances du vol d’une guêpe ou de la direction d’un vent, spécule, à l’aide d’une raison et d’une intuition devenues folles, sur la nature des Plaines, de ses habitants et de leurs désirs. Passons sur l’ironie, elle est délicate, discrète, parfois à peine perceptible, pour mieux toucher toutes les cordes de l’âme humaine. La meilleure des ironies est peut-être celle-là, qui ne conduit ni à s’esclaffer ni à se renfrogner, nous laissant esquisser un sourire en même temps que notre esprit, piqué par l’idée nouvelle, cherche à en déterminer la portée. Une anecdote parmi d’autres relève de cet art délicat. Le narrateur rencontre ainsi un compositeur contemporain qui cherche, par les instruments, à reproduire exactement le son de la plaine originelle, le son qu’il entendait, pendant son enfance dans les Plaines. Il dispose les instruments dans la salle, distants les uns des autres, leur confie une partition à côté de laquelle même Debussy paraît être un symphoniste bruyant et trompetant. Chaque instrument esquisse ses thèmes sans que jamais personne ne puisse percevoir l’éventuelle harmonie sous-jacente à l’œuvre. Le compositeur lui-même cherche désespérément, au milieu des instruments jouant, l’endroit (inexistant) où il pourrait appréhender l’harmonie globale de son œuvre, celle des vents de la Plaine et celle, au fond, du monde. Cet échec artistique laisse ouverte une question fondamentale : y a-t-il une harmonie de la nature que l’art, même le plus préoccupé par elle, ne parvient pas à capter ou bien l’art n’est-il tout simplement qu’un moyen artificiel de donner une harmonie à ce qui ne peut en contenir ? L’art trouve-t-il ou invente-t-il le sens ? On retrouve là, dissimulés sous les traits d’une anecdote romanesque, des débats philosophiques bien connus.

Roman philosophique, Les Plaines ? Oui, certes. Mais il suggère plus qu’il n’affirme et interpelle plus qu’il ne répond. M. Murnane déplore un instant l’existence de la littérature engagée qu’il définit comme « cette thèse spécieuse selon laquelle l’artiste devrait se soucier de la répartition des biens matériels, des rouages du gouvernement, ou encore de l’affranchissement de toutes les contraintes de la moralité au nom d’une licence universelle prenant le masque de la Liberté » (p. 42). Il n’y a pas de thèse définie dans Les Plaines, uniquement des esquisses de raisonnement, des aphorismes intrigants, des métaphores ambiguës. La richesse de ce livre tient dans ses interstices, ses incises, ses remarques « en passant ». Les natures intuitives trouveront chez lui ce qu’ils trouvent chez un Handke, un Jaccottet, un mélange de paradoxes, de sujets de réflexion, d’aperçus littéraires et philosophiques ambivalents. L’art de Murnane est un art de l’oblique. Il peut désarçonner les natures plus rationnelles, plus logiques, ou plus romanesques, qui seront déçues du manque de liant, du flou, de l’absence d’intrigue, du style parfois contourné et, plus globalement, de l’inaboutissement philosophique qui colore l’œuvre. L’appréciable, dans la bonne littérature, tient dans les détails et dans Les Plaines, le lecteur trouve des sentences sur lesquelles il aura plaisir à méditer. Plutôt que de paraphraser maladroitement, j’en énumérerai quelques-unes, que j’ai notées au fil de ma relecture : « L’homme qui reste dans sa région natale regrette de ne pas y être arrivé après un long voyage. Et l’homme qui voyage se met à craindre de ne pas trouver un terme convenable à son voyage. J’ai passé ma vie à essayer de percevoir mon lieu comme le terme d’un voyage que je n’ai jamais entrepris » (p.73). « La tâche de l’explorateur consiste à postuler l’existence d’une terre au-delà des terres connues » (p.68)  Ou celle-ci :  « son cœur abritait toutes les terres où il aurait pu voyager » (p. 71) (on songe à certaine phrase de Chateaubriand : « l’homme n’a pas besoin de voyager, il porte en lui toute l’immensité ») . Ou encore : c’est « un motif récurrent des affaires humaines – la perception fugace d’une promesse de bienfaits illimités, suivie par l’arrivée de ces bienfaits dans la vie d’un autre qui ne les a pas prévus et qui ne les reconnaît pas en tant que tels […] l’absence durable d’une joie attendue définit plus clairement ce bonheur » (p.117). « Ce que l’on appelle sans y rendre garde, la réalité, et qui est considérée, peut-être même par quelques hommes des plaines, comme représentant l’extinction de toute possibilité » (p. 118) « L’homme décline par rapport à un sentiment de satisfaction originel et nos joies et nos plaisirs ne sont qu’un compromis entre nos désirs et notre situation présente » (p. 106). J’arrête là.

Malgré ses cent cinquante pages, Les Plaines est un livre dense, non dénué, parfois d’obscurités. Les étudiants anglo-saxons glosent chaque année, je n’en doute pas, sur certains des mystères de ce roman. Le narrateur évoque quelques pages durant une mode intellectuelle née alors qu’il travaille à son projet. Les gens des Plaines, qui ont toujours porté une extrême attention à leur passé personnel et familial, publient des souvenirs d’enfance que des savants prétendent comparer, expliciter, relier. Des dizaines de livres de ce genre sont écrits en quelques années. Le narrateur s’interroge et critique l’érudition « spécieuse » (p. 100) qui anime ces travaux. Il note que ces hommes se sont fait une spécialité de savoirs « illusoires », cherchant à prouver qu’une « espèce de motif persistait dans cet immense corpus de prose digressive et parfois même imprécise » (p. 102). N’est-ce pas le cœur de la démarche de l’analyse littéraire ? N’est-ce pas la quête acharnée de motifs communs, de régularités, de rapprochements textuels entre œuvres et auteurs différents qui anime une partie des travaux de nos facultés de lettres ? Ces gens qui cherchent des liens dans ce qui n’en présente pas explicitement font-ils autre chose que d’ « utiliser des mots dans le but de justifier un effet que seuls les mots ont produit ? » (p.103). Laissons le détail de l’affaire. Peu importe qu’il s’agisse là d’une science de la comparaison des souvenirs d’enfance. M. Murnane ne tend-il pas, en montrant le caractère spéculatif d’une discipline, à désigner le risque qui se présente toujours pour une spécialité livresque, herméneutique, intellectuelle, celle de se payer de mots ? Qui d’entre nous, ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, beaucoup expliqué, n’est pas saisi périodiquement par ce doute fondateur ? Ne sommes-nous pas victimes de mirages, à voir, çà et là, des relations qui ne tiennent qu’à des intuitions, des approximations, des sélections, à un processus de lecture du monde qui nous est propre et qu’aucune preuve ne soutient de manière irréfutable ? L’herméneutique est-elle possible ? Et si elle l’est, quelle valeur a-t-elle ? Le narrateur doute des mots, de l’érudition, du savoir, qu’il juge, finalement, après des hésitations, insatisfaisants. Il constate ainsi que le couple de ses bienfaiteurs, en quête de quelque chose, ne parvient à rien : lui est plongé dans un savoir concret qu’il ne parvient à épuiser (les céramiques anciennes) ; elle rêvasse entre les livres (qu’elle n’ouvre pas toujours) et l’horizon ; lui est un liévriste, elle une horizonite. Lui pense maîtriser un minuscule carré de savoir, qui lui est propre, et dont il est le centre mais qu’il n’épuise jamais ; elle se noie dans un horizon sans limites, où le flou autorise tous les possibles mais n’en concrétise aucun. Leur impuissance commune est la métaphore d’une incapacité à délimiter un espace personnel et à créer. Au fond, la question cruciale du livre est peut-être celle-là : peut-on, par la création, réconcilier l’univers extérieur et l’univers intérieur ? La réponse tend à la négative. La quête de l’image du narrateur devient, sans se l’avouer, une quête de mots ; jamais le cinéaste ne filmera rien ; lui aussi se paie (et se perd) de mots.

Le narrateur est confronté à plusieurs sortes de plaines : la plaine réelle (ou le présent), la plaine sans chemin (ou le passé), la plaine mystérieuse (ou l’avenir), la plaine intérieure (ou la quatrième dimension du temps, la seule peut-être, soi). Les fusionner dans une forme imagée, leur donner un sens visuel, cinématographique, est tout simplement impossible. La deuxième partie du livre tourne autour de ces difficultés en montrant quels problèmes rencontre l’artiste dans sa figuration de ce qu’il appelle « la plaine opposée », c’est-à-dire le temps. La troisième partie du livre met en jeu cet échec de manière plus concrète, par un jeu entre les « Scènes » et les « Révélations ». Les « Scènes » (p. 137 et suivantes) sont des réunions d’amis, que photographie un protégé de l’employeur du cinéaste. Celui-ci veut montrer qu’il ne capte pas un instant avec un appareil, mais qu’il capte précisément ce qui n’a pas existé, ce qui n’a pas eu lieu, ce qui, pourtant demeurera. Ainsi un homme est photographié, fixé pour l’éternité, au moment le moins juste de la journée, celui où il regarde, d’un air distrait et absent, une femme qu’il n’abordera pas. Que restera-t-il de lui, lorsque sa photo sera retrouvée à l’avenir ? Une série de fictions et de fausses interprétations découlant de ce que la photographie n’a pas capturé la réalité d’un instant, mais une « obscurité, une île où vient déferler l’océan illimité de l’invisible » (p. 140). La fixation de l’image charrie des faux-sens qui n’avèrent qu’une chose : le mystère se situe hors cadre, dans l’inaccessible d’un regard dont le sens échappera toujours. Pour le dire de manière rilkéenne, l’appareil photo est un moyen de rendre le visible invisible, d’escamoter le réel au profit d’une représentation distincte, chimérique, fictive, dont le sens ne sera jamais épuisé, ni, peut-être, jamais accessible. Enfin, les « Révélations » (p. 148) sont les seules productions, annuelles, du narrateur. Celui-ci présente, dans des discours-fleuves qui peuvent durer jusque seize heures ( !), son travail et les limites de celui-ci, avant de révéler au (rare) public qui le suit, par un brutal relèvement des rideaux qui obturaient le panorama, l’étendue lumineuse des plaines, qui doit matérialiser le discours tenu. Cette révélation ne correspond jamais à ce qu’annonce le narrateur, « méandres de mots qui ne donnaient sur aucune plaine connue » (p. 155), parce que le narrateur ne peut rendre ce qu’il ambitionne. Un petit public acharné le considère malgré tout comme un génie, apte à figurer, par les mots, une intériorité qu’il ne convertira jamais en images, un film imaginé, irréel, parfaite représentation, au fond, de l’impossibilité de la représentation elle-même.

Non dénué de distance sur lui-même, ce roman présente, dans un style parfois contourné une méditation sur la création, point de fusion entre le monde extérieur et le monde intérieur, entre le visible et l’invisible. Les Plaines figure tout autant une Australie imaginaire qu’une Australie sous-jacente, une Australie en quête permanente et contradictoire de formes et d’horizon, de limites et d’illimité, une Australie d’horizonites et de liévristes. L’image, qui eût pu figurer l’idéal point de rencontre entre l’ici et l’ailleurs, entre le temps et la distance, entre la présence et l’absence, semble répudiée, par un processus littéraire subtil, au profit du texte. Est-ce à dire que Les Plaines sanctionnent la victoire de la lettre sur l’image ? Je n’en suis pas certain. La peinture ironique d’une érudition stérile, d’une quête obstinée et jamais satisfaite d’une forme et d’un horizon personnels, ramassés dans ce court roman, me laissent plutôt penser que le chantier ouvert par M. Murnane, représentation de l’aporie fondamentale de notre présence au monde, ne peut s’achever. Dans la scène finale et spéculaire du narrateur, pris en photo se prenant en photo lui-même, en quête du « seul signe tangible de ce [qu’il voit] en dehors de lui-même » (p. 156) réside peut-être toute l’impossibilité et l’ambiguïté qui fondent un projet artistique susceptible d’irriter autant que de fasciner.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s