Le prophète et la supercherie

pilori

Un petit aparté historique dans le cycle « Jeanne d’Arc au théâtre ».

Dans son Jeanne d’Arc (Perrin, « Tempus », 2009) l’historienne Colette Beaune retrace, avec minutie, l’environnement médiéval du « mystère » Jeanne d’Arc. Elle montre que la plupart des aspects extraordinaires de l’expérience johannique se retrouvent, sous des formes proches, dans l’histoire du temps : prophétesses venues des marges sociales et géographiques, provoquant des « miracles », se disant inspirées par Dieu, etc. Dans ce livre, véritable coupe géologique dans la société médiévale du XVe siècle, d’une rigueur qui le dispute à l’exhaustivité, au risque parfois du pointillisme, le lecteur est convié à apprécier Jeanne d’Arc dans sa véritable spécificité – moindre que ce qu’en feront les dramaturges qui écriront sur elle passé 1850. Mme Beaune montre aussi, dans son chapitre final, que Jeanne inspira bien des marginaux, qui se prétendirent, eux aussi, à son exemple, missionnés par des Voix divines pour sauver le royaume de France. J’ai trouvé l’anecdote de Guillaume le Berger très intéressante, pour ce qu’elle montre d’une certaine forme de cynisme dans l’exploitation du mythe johannique par les cours médiévales, en l’occurrence ici par Renaud de Chartres, le chancelier du roi Charles VII. Je ne crois pas cet épisode très connu ; je trouvais qu’il pouvait avoir sa place ici. J’espère que mes lecteurs m’excuseront de cet aparté.

« La première réincarnation [de Jeanne] est un peu particulière. Quand Jeanne d’Arc fut capturée à Compiègne en mai 1430, le chancelier Renaud de Chartres eut immédiatement l’idée d’effectuer une sorte d’échange standard pour maintenir le moral des troupes royales. Guillaume le Berger, qu’il sortit alors de sa manche, correspond à l’idée que Renaud se faisait de Jeanne (ce qu’elle aurait dû être et n’avait pas été). Comme Jeanne, c’est un adolescent pauvre. Il a des révélations de Dieu et « agit sur commandement divin pour déconfire Anglais et Bourguignons ». Sa présence est un gage de victoire. Lui aussi est un envoyé choisi par Dieu derrière son troupeau dans les montagnes du Gévaudan, son corps est stigmatisé et il chevauche de côté (comme une femme) pour montrer de fois en autre ses mains, pieds et côté tachés de sang. À la différence de Jeanne peu manœuvrable, il n’envisageait aucun rôle politique ou militaire actif, à la grande satisfaction de son mentor. Il expliquait aussi pourquoi l’élection de Jeanne s’était interrompue à son profit : « la Pucelle s’était constituée en orgueil, elle faisait à sa volonté et ne voulait prendre conseil. » Soucieux d’éviter au maximum toute difficulté théologique, Renaud avait prudemment choisi un garçon qui n’était doté d’aucun étendard programmatique ou arme céleste. Autrement dit, Guillaume était ce que Renaud pouvait accepter de Jeanne.

La mascotte fut approuvée par La Hire ou Poton mais dénoncée illico par les Bourguignons comme une manipulation et une folle créance. Le succès en fut modeste et bref. Le 12 août 1431, alors que Jeanne était morte depuis moins de trois mois, le Berger fut capturé aux côtés de Poton de Xaintrailles dans une escarmouche près de Beauvais et tomba aux mains des Anglo-Bourguignons. Pierre Cauchon le réclama puisqu’il avait été capturé dans son diocèse. Il fut lui aussi suspecté d’hérésie. Ses révélations pouvaient venir du diable et il « se faisait idolâtrer par autrui ». Peut-être l’évêque croyait-il aussi qu’il faisait enchantements pour faire venir la victoire sur les gens du roi. Toujours est-il qu’il passa quatre mois en prison à Rouen, sans avoir le droit à un procès d’inquisition. Probablement reconnu comme simulateur, le Berger fut remis aux Anglais qui le ramenèrent à Paris pour qu’il figurât au sacre d’Henry VI, le 16 décembre 1431. Le malheureux défila lors de l’entrée, lié et garrotté, comme un larron, parodiquement placé entre les neuf preux et le jeune roi sois le dais. Autrefois, Vercingétorix avait ainsi participé au triomphe de César avant d’être mis à mort. Le soir même, Guillaume fut mis dans un sac et noyé dans la Seine. Le procédé fut abandonné. Les chroniqueurs bourguignons en rirent « Les Anglais en eurent grand honneur, triomphe et gloire… Icelle folie avait été expérimentée à la charge, déshonneur et perte du royaume. » Un peu embarrassé, le chroniqueur officiel de Charles VII, Jean Chartier, réduit l’épisode à l’initiative personnelle d’un illuminé. »

Jeanne d’Arc, Colette Beaune, Perrin, « Tempus », pp. 442-443

D’autres cas sont également intéressants, comme cette Pucelle du Mans, qui, en 1460-1461, accumula en quelques mois guérisons inexpliquées et prophéties politiques et publiques, et ce tout en prétendant dialoguer avec des puissances supérieures. Celles-ci lui inspiraient d’ailleurs un programme de revendications assez précis. Ses suppliques politiques tournaient en effet autour de la nécessité, maintenant que l’Anglais avait été vaincu et chassé du continent, de baisser les impôts royaux. L’écho de son apparition déborda rapidement les limites du diocèse du Mans, jusqu’à interpeller les prélats de la Cour. L’expérience tourna court lorsque l’Archevêque de Tours l’examina, au printemps 1461, et conclut à la supercherie. Pour lui, la Pucelle du Mans, sorte d’icône de la propagande anti-fiscale de l’époque, avait été manipulée, pour de peu honorables motifs, par l’évêque du Mans, Martin Berruyer, et par son entourage. On la condamna au pilori – où elle porta au cou une mention infamante – ; elle purgea une peine de prison et, à sa sortie, paraît-il, devint tenancière de bordel.

D’autres Pucelles visionnaires, dénonciatrices des excès fiscaux du roi, devaient apparaître périodiquement dans ces années-là, manipulées par quelques autorités bourgeoises locales qui trouvaient là un porte-voix efficace et frappant à leurs propres visées politiques. J’ai toujours été fasciné par ces anecdotes historiques qui, plus que les grands mythes usés jusqu’à la corde par des relectures successives et contradictoires, donnent à saisir la grumelure d’une époque, sa texture complexe, bref, ce qui lui donne sa profondeur de champ.

 

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