Introduction au cycle de notes « Jeanne d’Arc au théâtre »

Image tirée de la Passion de Jeanne d'Arc, film de Dreyer (1928)

Image tirée de La Passion de Jeanne d’Arc, film de Dreyer (1928)

 

À l’écart de ce que je propose d’habitude, j’ai écrit une notice introductive et contextuelle au cycle « Jeanne d’Arc au théâtre », que je voudrais vous présenter ces prochains jours. Les notes qui constitueront cet ensemble pourront être plus brèves que mes notes habituelles, puisque parties d’un ensemble plus vaste que je suis contraint de segmenter. Ce « chapeau » général n’a pour but que de rappeler quelques points historiques et littéraires, aux fins d’alléger les différentes notes du cycle de leurs détails contextuels. Les historiens n’y apprendront pas grand chose. Je tiens aussi à préciser que le choix de la figure de Jeanne d’Arc relève du hasard et du calendrier de mes lectures et non d’une quelconque prise de position éthico-politique. Dernière précision : la logique visuellement descendante du blog rend un peu absurde l’organisation et la segmentation de mes notes mais je ne vois pas comment faire autrement.

Faut-il encore présenter Jeanne d’Arc ? Le mythe est bien connu ; il figura, entre 1850 (date de la fin de la recension exhaustive des sources par Quicherat) et 1970, un moment particulier de l’historiographie française, patriotique, chrétienne et populaire. L’essor de la conscience nationale, qu’incarnait Jeanne, associé aux cultes dixneuviémistes de la vierge mariale et de la patrie en armes donnèrent à cet épisode historique l’ampleur que nous lui connaissons depuis lors – et qui n’était pas le sien aux 17e et 18e siècles (et même durant le premier 19e). L’école de la République lui conféra, à la même époque, son lustre fabuleux, alors même que le pays connaissait plusieurs fois, au moins partiellement, les affres de l’occupation étrangère et de la défaite. Sa légende se répercuta sous une multitude de formes artistiques : pièces de théâtre, peintures, statues, romans, films, chansons, etc. Le mythe de Jeanne répondait à un besoin social et collectif que la littérature entérina – la plupart des œuvres que j’examinerai ont été écrites entre 1870 et 1960. Elle fascina à l’occasion les artistes étrangers. Même annexée, en France, par le camp conservateur et catholique – elle est de nos jours une icône de la droite radicale – Jeanne persiste dans la mémoire collective. Comme « sujet littéraire », elle présente un grand intérêt, par sa notoriété, par la compacité de son histoire, par le dénouement tragique de celle-ci comme par ses à-côtés légendaires. Les ambiguïtés de l’histoire et du personnage laissent une grande liberté à l’écrivain ou au scénariste qui s’empare d’un tel sujet, aux confins de l’histoire et de la légende. Même si elle peut figurer désormais une forme obsolète de personnage national, sa légende, en Angleterre comme en France, reste vivace, bien connue, ouverte à la relecture comme à la réinterprétation (des lectures plus féministes en ont donné récemment une illustration, revivifiant ainsi un mythe quelque peu calcifié). Depuis vingt ans, Jeanne a ainsi donné lieu à une dizaine de romans historiques, à deux œuvres chorales, à sept films et téléfilms (les deux plus célèbres étant les versions de Jacques Rivette et de Luc Besson, dans des registres fort différents) et à une vingtaine de chansons populaires et de variété, interprétée par des artistes aussi différents qu’Arcade Fire, Elton John, Kate Bush, Low ou Tangerine Dream. Je ne m’intéresserai ici qu’aux œuvres théâtrales, ce qui permet de limiter le « corpus » aux œuvres suivantes : La Première partie d’Henry VI, de Shakespeare ; La Pucelle d’Orléans, de Schiller ; Jeanne d’Arc et Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, de Charles Péguy ; Sainte-Jeanne de George Shaw, Sainte-Jeanne des Abattoirs, de Bertolt Brecht ; Jeanne au bûcher, de Paul Claudel ; Jeanne et ses juges, de Thierry Maulnier et L’Alouette de Jean Anouilh. Cette liste n’est pas entièrement définitive et peut évoluer. J’exclus bien sûr de ce panorama les poèmes, qu’ils soient satiriques (comme celui de Voltaire) ou épiques (Southey, Charmettes), ainsi que les romans (Twain, Keneally, etc.).

Je me permets, ici, de résumer le contexte historique de l’apparition de Jeanne. La lignée directe des descendants d’Hugues Capet s’étant éteinte en 1326, deux dynasties collatérales réclament pour elle le trône de France : les Plantagenêts et les Valois. Les uns, qui règnent déjà sur l’Angleterre, estiment que la couronne leur revient parce qu’elle peut être transmise par les femmes à leur roi Édouard III – les autres pensent l’inverse et ne reconnaissent que la succession par les mâles, qui attribue la couronne à Philippe VI. Le conflit se double de rivalités commerciales, économiques et féodales entre les deux couronnes. Il éclate une dizaine d’années après l’accession des Valois au trône de France et, même s’il est entrecoupé de trêves, ne s’achève qu’au milieu du siècle suivant. Jeanne d’Arc émerge à une phase critique de la guerre. Celle-ci n’a pas été linéaire. Les Plantagenêts ont en effet connu de nombreux succès durant la première phase du conflit, avant que les Valois ne retournent, sous Charles V (1364-1380), la tendance. Aucun des deux camps, néanmoins, n’est parvenu à vaincre complètement l’autre. Peu à peu, sous Charles VI (1380-1422), la position des Plantagenêts, bientôt supplantés en Angleterre par une branche collatérale, les Lancastre, se renforce. Charles VI, sujet à des crises de démence, laisse le pouvoir effectif à ses oncles et à son frère, qui finissent par se battre entre eux. L’autorité royale se délite continûment, jusqu’à ce que le sort paraisse définitivement basculer en faveur d’une intervention des Lancastre. La guerre de Cent Ans se double donc d’une guerre civile dont les effets dévastateurs menacent la survie même de la couronne. Les Anglais profitent des troubles en France pour reprendre la main, perdue trente ans plus tôt. Charles VI, mentalement affaibli, influençable, victime de désastres militaires de grande ampleur (Azincourt 1415), cerné par les Anglais, eux-mêmes alliés à ses propres cousins bourguignons, aux ambitions tantôt contradictoires, tantôt concordantes, a dépossédé son dernier fils. Il a fait, par le Traité de Troyes, du roi anglais Henry V, l’héritier de la couronne et ce avec l’assentiment du plus puissant vassal des rois de France, le duc de Bourgogne. Henry V et Charles VI meurent cependant à quelques mois d’intervalle, dans le courant de l’année 1422. La couronne échoit, selon les partisans des Lancastre, à un enfant, Henry VI, âgé de quelques mois à la mort de son père ; pour les partisans des Valois, elle doit revenir, par le jeu de la règle de primogéniture masculine, au dernier fils de Charles VI, le Dauphin Charles, nommé, par dérision « le roi de Bourges », tant son domaine est réduit. La guerre civile se déchaîne. La position du Dauphin est fragile et Orléans, une de ses dernières grandes places fortes est assiégée.

En 1429, une jeune Lorraine, Jeanne arrive à la cour du Dauphin. Elle prétend que sainte Marguerite, sainte Catherine et saint Michel – les fameuses « voix » – l’auraient adjurée de sauver le royaume de France de la mainmise anglaise. Son obstination, son charisme, son aura lui ont permis de convaincre des nobles lorrains qui finissent par l’envoyer à Chinon, rencontrer Charles. La légende veut qu’elle l’ait reconnu, caché parmi ses courtisans et qu’elle ait fait forte impression, alors, sur une cour superstitieuse – cette scène, au fort potentiel dramaturgique, est une de celles qui reviennent le plus dans les représentations théâtrales et cinématographiques du mythe. Convaincante, elle ranime les énergies auprès du Dauphin. Charles lui donne alors une armure et l’envoie à Orléans, où son cousin Dunois, bâtard du duc d’Orléans, piétine devant les assiégeants anglais. La présence de la jeune femme redonne courage aux troupes françaises qui forcent les troupes anglo-bourguignonnes à lever le siège. Une campagne militaire victorieuse, menée par Dunois, La Hire, d’Alençon, les capitaines du Dauphin, et par Jeanne, s’ensuit. Elle permet de repousser les Anglais, de les vaincre plusieurs fois et d’ouvrir au Dauphin la route de Reims, où il est sacré en juillet 1429, comme doivent l’être tous les rois de France. Les différents protagonistes ne le savent pas encore, mais la guerre vient de tourner. La jeune femme, qui a cristallisé les énergies autour d’elle, exige du roi qu’il aille plus loin et qu’il lui permette de reprendre Paris, toujours sous contrôle de la dynastie anglaise des Lancastre et de son Régent, le duc de Bedford. Le siège de Paris échoue et l’étoile de Jeanne pâlit déjà. On s’inquiète auprès du roi. L’illuminée dérange le jeu politique ; la mystique trouble les stratégies, dénonce les arrangements, empêche les trêves et les concessions consubstantielles au jeu diplomatique féodal. Prise près de Compiègne par les Bourguignons, elle est vendue aux Anglais qui la confient à la justice ecclésiastique, à Rouen. Jugée hérétique et relapse à l’issue d’un procès devenu célèbre, elle est brûlée en place publique le 30 mai 1431, sans que Charles VII ne tente de la sauver. Vingt-cinq ans plus tard, le parti Valois l’ayant emporté sur les Lancastre, un nouveau procès permettra de la réhabiliter des siècles avant que l’Église, se déjugeant, ne la béatifie (1920).

L’intervention de Jeanne a ouvert une nouvelle et dernière période du conflit franco-anglais. Les Bourguignons repassent du côté de Charles VII en 1435. La position anglaise s’effrite et, à mesure que les ambitions des Grands, autour du faible Henry VI, se déchaînent, la couronne d’Angleterre s’affaiblit. Elle finit par lâcher ses possessions continentales après la défaite de Castillon en 1453. Vingt ans après la geste de Jeanne, la Guerre de Cent Ans s’achève. Les Valois l’ont emporté, les Anglais sont chassés du territoire (Calais, seule, reste en leur possession, jusque 1558). Les monarques français, Charles VII et son fils Louis XI, vont désormais s’employer à consolider la couronne pendant qu’en Angleterre se déchaîne une guerre civile terrible entre les maisons d’York et de Lancastre, « la guerre des Deux-Roses », qui affaiblit durablement le pays. C’est elle qui justifie l’attention que Shakespeare et ses probables collaborateurs porteront au mythe de Jeanne dans La Première partie d’Henry VI (que suivront une Deuxième puis une Troisième partie d’une tétralogie couronnée par l’immense tragédie Richard III).

Au-delà de sa puissance proprement historique, dont se sont emparés les historiens et écrivains français, au moment de la cristallisation des légendes nationales, le mythe de Jeanne d’Arc présente suffisamment d’attraits pour inspirer les dramaturges. Son histoire est riche, elle se ramasse en peu de mois, s’achève tragiquement. Les principaux épisodes de la légende ont une puissance théâtrale évidente : Domrémy, les voix, l’émergence comme figure publique, Chinon et la rencontre avec le Dauphin, le siège d’Orléans, les victoires, Patay, le Sacre, l’échec devant Paris, la capture, le procès et le bûcher. Il y a là un scénario tout fait. Les sources sont, en outre, suffisamment incompatibles et incertaines pour donner une grande liberté d’écriture au dramaturge. Qui était-elle vraiment ? Fait-on d’elle une sainte ? une inspirée ? une possédée ? Est-elle une chef de guerre ? une « mascotte » ? un « tribun » charismatique ? Est-elle trahie par elle-même ? par la cour ? Comment se comportent les grands du royaume face à elle ? Et le peuple ? Représente-t-elle vraiment l’irruption de la Nation (les Français contre les Anglais) au milieu de complexes et féodales querelles dynastiques ? Charles l’aurait-il emporté sans elle ? Quelle était sa légitimité et celle de sa cause ? Est-elle unique en son genre ? Ou est-ce seulement sa réussite qui l’est ? Quel rôle joue-t-elle dedans ? Son procès fut-il un scandaleux spécimen d’injustice ? fut-il mené avec une certaine équité ? que signifie sa mort tragique ? assomption d’une martyre ? défaite d’une hérétique ? liquidation par le pouvoir d’une de ces inquiétantes figures charismatiques médiévales aux frontières de la sainteté et de la folie ? Fallait-il que Charles la sauve ? N’est-ce pas un triomphe du cynisme de la raison d’État sur la justice ? Autour de scènes fortes, visuelles, frappantes, le dramaturge peut déployer son art et tirer de son sujet une lecture orientée du mythe, lecture qui ne remplace certes pas le travail de l’historien mais s’aventure sur des terrains interdits à celui-ci. Jeanne ouvre la porte vers le Moyen Âge et la Renaissance, elle offre des aperçus épiques et mystiques, elle permet la matérialisation dramaturgique de réflexions philosophiques, politiques, éthiques. Le personnage de Jeanne est, quelle que soit la perception des historiens, suffisamment ambigu pour permettre différentes lectures, complémentaires ou opposées. Le contexte, troublé, de la guerre civile, concomitant d’un déclin général de la féodalité, donne au dramaturge la possibilité de multiplier les registres. Les personnages, bien campés et bien connus, figures légendaires et néanmoins réelles, de Talbot ou de Bedford, de Dunois ou du Dauphin, de Rais ou de Cauchon, permettent d’enrichir la pièce d’un arrière-plan tour à tour épique, dramatique ou même comique. Ainsi, le Charles de Shakespeare n’est guère plus que le chef d’une bande de brigands, celui de Schiller n’est pas exempt d’une certaine noblesse quand celui de Shaw passe pour un petit seigneur médiéval assez ridicule et plutôt cynique. Les choix des dramaturges, comme leurs silences, orientent notre lecture de la légende. Chacun ouvre une perspective d’interprétation littéraire qu’il me paraissait intéressant d’explorer, dans un cycle spécifique.

À suivre : « Jeanne d’Arc au théâtre I » : William Shakespeare, La Première Partie d’Henry VI

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