Défaite de la syntaxe, défaite de la pensée

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Parmi les idées reçues qui circulent de nos jours, une, en particulier, m’insupporte. Il faudrait se féliciter de l’évolution de la langue, se réjouir de ses inflexions, célébrer la moindre de ses modulations. La langue évolue (sous-entendu, évidemment, elle progresse), c’est heureux ; elle s’ouvre et varie. Héraclite ne disait-il pas, plus de deux millénaires avant nous, que « rien n’est permanent, sauf le changement » ? Félicitons-nous donc de cette nouvelle vérification de l’aphorisme héraclitéen ! Que la langue se transforme doit nous réjouir ! Pour les psittacidés qui ont tribune ouverte un peu partout, si le français change, c’est que le français vit. Merveilleux ! Des vers s’agitent dans le cadavre, c’est donc que le cadavre est encore en vie. Extraordinaire logique ! La vieille langue compassée des bonzes de l’Académie est oubliée ; le français de papa est mort ; la langue moderne est née. Où l’entendre ? Parmi l’élite. Écoutez France-Culture ou France-Info quelques instants. Appréciez en les dialogues, les incises, les questionnements, la syntaxe ! Admirez quelle pensée structure ces conversations ! Un monde nouveau se présente à nos oreilles émerveillées, un monde de spontanéité, de liberté linguistique, où les plus audacieuses trouvailles sémantiques le disputent aux plus étonnantes concaténations grammaticales. « C’est vrai qu’on va dire que la question c’est sur qu’est-ce qu’il faut faire en fait. » « On s’interroge, quelque part, sur faut-il intervenir. » « Après, avec cet opus de Wagner, on est dans l’émotion. Moi, j’dis que c’est que du bonheur !» « Au final, quelque part, c’est pas sûr. » « Ce sont des opus éponymes, lequel on va les écouter d’abord. » « C’est seulement di-h-euros » « Ayant annexé la Crimée, on est dans l’attente sur ce que va faire Poutine. » Ai-je besoin de continuer ? Les exemples sont innombrables, tellement innombrables que les phrases correctes, présentant des interrogatives indirectes élégantes, sans chevilles ni tic verbal, exprimant clairement une pensée construite sont devenues l’exception, sur les ondes mêmes où elles devraient être la règle. Il ne s’agit pas là de formulations populaires, qui auraient trouvé, dans la France des vingt dernières années, un terreau pour se développer. Il ne s’agit pas d’argot. Il ne s’agit pas des simplifications, orales, d’une langue écrite trop riche et chamarrée (dire « on s’interroge sur qu’est-ce qu’il faut faire » ne simplifie pas « on s’interroge sur ce qu’il conviendrait de faire »). Non, c’est autre chose, que je peine à nommer, tant ce phénomène, largement ignoré, semble sans précédent. Je n’en ai pris mesure que graduellement, chaque découverte s’ajoutant aux précédentes pour constituer un panorama sinistre, celui de notre langue, telle qu’elle se pratique parmi ceux qui se prévalent du monopole de la pensée, de la création et de l’expression. En peu de temps cette parlure contemporaine a infecté le parler commun et il devient, même pour d’obscurs commis provinciaux comme moi, impossible d’y échapper. Je peine parfois à comprendre ce que les techniciens me disent dans leur baragouin grammaticalement brumeux, duquel n’émergent que quelques termes savants et polysyllabiques, qui dénotent chez mes interlocuteurs l’obtention régulière de titres et diplômes officiels. On écorche la langue au quotidien comme un comte d’Artois écorchait des braconniers surpris dans ses bois au XIIIe siècle. C’en est au point que l’expression « tuer pour une virgule », pour le dire en néo-français, eh bien, « ça me parle »…

Je crois que je dois rapidement lever une ambiguïté. Même si je la respecte généralement – il m’arrive de laisser passer des coquilles, hélas – je ne suis pas un fanatique de l’orthographe. C’est une maladie bien française que ce culte maniaque de la dictée, de la précision orthographique, de la règle, de la contre-règle, de l’exception et de la contre-exception. Exercice scolaire par excellence, la dictée a, selon moi, sa raison d’être, à la condition de s’articuler avec la grammaire et la syntaxe. L’orthographe est l’esclave de la pensée, pas son maître. Défendre l’orthographe seule équivaut à défendre, de manière parfois absurde, des variations d’usage entrées dans le marbre des dictionnaires, avec un certain arbitraire qu’a mal tempéré l’esprit de système français. Parce qu’elle est difficile à maîtriser, qu’elle exige bien des efforts, qu’elle a longtemps valorisé le petit écolier français, l’orthographe française devrait, selon un lieu commun trop répandu, être défendue comme un des trésors sublimes de la langue. Non. Les pires exceptions – songez aux règles des majuscules, à certains accords ou aux redoublements de consonnes sur des mots très proches (chariot, charrette ; rationnel, rationalité) – ne sont pas en elles-mêmes des beautés naturelles et intangibles. La langue ne souffre pas des petites écorchures orthographiques que nous lui infligeons à l’occasion. Si elle devait aplanir les pires exceptions de son lexique, je l’accepterais bien volontiers. Seulement, le français ne périt pas, actuellement, de ces petites erreurs excusables. Il périt d’un déficit grammatical généralisé, celui-là même qui, dans les petites classes et parmi le commun, fait confondre « et » avec « est » ou « ait », qui fait conjuguer et accorder les verbes au hasard Balthazar, ou qui fait écrire n’importe quoi, n’importe comment – le déchiffrage de courriels est tout un art dans ma province. Ces problèmes, que nul ne peut nier, sont aggravés par la tendance très nette qui m’intéresse aujourd’hui : l’affaissement syntaxique généralisé qui a atteint aussi bien la tête, les diplômés, l’élite, que son porte-voix médiatique, le grand propagateur de l’effondrement langagier. Je pense que les partisans absolutistes de la pureté orthographique auront fait beaucoup de mal, paradoxalement, aux défenseurs de la langue en ridiculisant leur cause (parfois difficile à soutenir) et rendant impossible la défense de son véritable sanctuaire : la syntaxe, dont Rivarol disait qu’elle était, en français, « incorruptible ». (Pauvre Rivarol)

Écoutez l’élite. Écoutez les ministres, les professeurs d’université, les députés, les chercheurs, les journalistes, bref des gens ayant bénéficié d’une certaine éducation, pour qui s’ouvrent les tribunes et les micros des organes médiatiques les plus prestigieux. Écoutez-les parler, le plus sérieusement du monde, bardés de leurs titres, de leurs connaissances, de leur savoir. Écoutez-les haleter dans des émissions où ils s’acharnent à dire le plus de choses, le plus mal possible. Écoutez les débats des économistes sur France-Culture le samedi matin ; écoutez parler tel ou tel historien ; écoutez M. Voinchet, l’animateur des « matinales » de la radio publique culturelle, donner des leçons de français à un académicien… et se ridiculiser tout seul (il avait morigéné son interlocuteur du haut de son savoir d’agrégé en lieu commun : « vous avez écrit « c’est d’amour qu’il est question », ah, ah, vous êtes académicien, mais vous vous êtes trompés, on dit « c’est d’amour dont il est question », enfin » ! L’académicien était resté abasourdi devant une inculture affichée avec tant de morgue). Je ne sais par où commencer tant l’effondrement de la langue, et, partant, celui de la pensée, transparaît des débordements radiophoniques de glossolalie asyntaxique. Puisqu’il faut débuter… Prenons un économiste, professeur d’une des plus grandes universités françaises, enseignant dans les meilleures écoles, reconnu par ses pairs comme un savant de valeur, et écoutons-le, sur une radio publique, à propos de la situation de l’euro, lundi dernier (pour que ce paragraphe soit pleinement illustratif, j’ai caricaturé ces propos, tenus le 19 mai, afin d’y insérer toutes les formulations étranges dont le « français d’élite » est désormais vérolé quotidiennement ; les propos, même sans mon passage, étaient navrants) :

« C’est vrai que la question qu’on s’pose en ce moment, c’est sur faut-il sortir de l’euro. C’est vrai que ça fait sujet. L’euro, il est contesté, mais on oublie de dire qu’il nous protège. J’vais m’répéter mais quand on dit qu’on veut quitter l’euro, qu’on veut être en dehors de l’euro, moi j’veux rappeler que si on est demain dans le retrait de l’euro, on est en fait dans la fragilisation permanente de la monnaie, on est en fait dans la dévaluation permanente, ou dans la menace de dévaluation permanente. C’est ça qu’on oublie. En fait, on serait replongé dans les années 70-80, et en fait dans les années 80, les monnaies étaient toutes fragiles, toujours attaquées. On était tout le temps dans la défense de la monnaie. Au niveau des marchés, c’était compliqué. Après, moi je dis qu’il faut le dire, tout ça, qu’il faut rappeler ce qu’une sortie de l’euro va faire, que ça va poser la question de comment la monnaie peut tenir. Du coup, on ne sera pas dans quelque chose de pacifique, de normalisé. Faut pas croire ça. On s’ra dans quelque chose de difficile, de violent, pas catastrophique, non, mais très dur. C’est de ça, pardon, de cela, dont il ne faut pas s’effrayer de trop mais dont il faut dire les dangers, lequel existent quand même. C’est pour ça qu’en fait le sujet, c’est pas de sortir de l’euro, c’est comment faire qu’est ce qui est le mieux pour nous. Sans faire de sortie de l’euro, on peut être dans des dévaluations ciblées face à l’Allemagne, en étant dans la baisse de charges et la limitation des dépenses sociales et de comment elles vont se faire. » [je vous garantis que cette chute incompréhensible achevait son intervention]

Les voici, les grandes scies syntaxiques du temps : interrogatives hasardeuses (L.Wauquiez (ENS, Agrégation, ENA) a dit, par exemple, l’autre jour, sur France-Culture: « On va réfléchir à qu’est-ce qu’on peut faire pour l’améliorer » ; cette pratique étrange se calque sur l’exemple mal compris de la syntaxe anglaise ; on ne trouve presque plus personne pour formuler les interrogatives correctement à l’oral) ; tendance à répéter des chevilles de manière automatique (« après » pour concéder ou articuler ; « quelque part » pour « en quelque sorte » ; « au niveau de » à tout propos ; « en fait », « on va dire », « en même temps », « du coup » pour ponctuer ; « c’est vrai que » en introduction de chaque réponse) ; euphémismes (« sujet » pour « problème » remporte un grand succès médiatique, relayé dans les entreprises et les administrations) ; répétition des questionnements, renforcés par des « présentatifs » (« la question c’est sur comment ») ; simplifications de la formulation d’un enthousiasme (« ça me parle », « que du bonheur ») ; redoublement du sujet (« la situation, elle ») ; substantivation des verbes, tous introduits par la grande manie du temps, j’ai nommé « on est dans » (Le Monde : « on supprime des postes mais on est pas dans le licenciement » [ah ?] ) ; etc. Je voudrais m’étendre plus spécifiquement sur cette dernière manie qui, une fois observée, rend toute écoute prolongée d’un débat médiatique intenable. « On est dans », de son petit nom, Onédan. Onédan est très révélateur d’une tendance. Onédan n’a pas de sujet, puisque le pronom « on » recouvre un peu tout, un peu tout le monde, le plus vaguement possible. Onédan n’a pas de verbe bien déterminé, c’est, voilà tout, le verbe être au présent, le plus petit dénominateur commun de tout l’étant, pour reprendre un substantif cher aux phénoménologues. Onédan se situe à l’intérieur de quelque chose, qui constitue son environnement entier, intégral, absolu. Bref, onédan permet à celui qui le prononce de prendre la plus grande distance possible avec ce qu’il dit, surtout lorsque cela le concerne directement. Onédan est l’allié naturel du fatalisme et l’agent du règne épuisant de la bavasserie experte, du faux débat et des questionnements viciés. Onédan est le seigneur de notre époque. Dans la bouche d’un savant, onédan est un aveu de défaite : pas de sujet, pas de verbe, et un objet global. On ne peut pas faire plus vague, moins précis, moins scientifique. Dans son dernier livre (pourtant intéressant), chroniqué sur ce blog, Nathalie Heinich écrit « on est dans le téléologique ». Quel beau paradoxe ! Voici une langue qui parle d’anamnèse, de téléologie, d’évergétisme, d’anadiplose ou d’ontologie, qui utilise des termes compliqués, des concepts pointus, des abstractions d’une grande profondeur… et qui se révèle incapable de les articuler, en quelque sens que ce soit. Victoire du concept sur la pensée, victoire de l’objet délimité sur sa mise en relation avec le monde, victoire de l’émiettement conceptuel de l’univers sur son appréhension globale, « onédan » est le grand monstre syntaxique de notre époque. Vous ne pouvez pas échapper à onédan, puisqu’onédan est tout, onédan est partout, onédan est tout le monde, tout le temps, pour toujours. Présent de vérité générale ? Présent de vérité absolue ! Onédan trône au sommet d’une langue dévoyée, abâtardie, dans laquelle la pensée ne pense plus. Notre société est obsédée par la communication permanente, destinée à tous, tout le temps ; pourtant, elle se révèle de moins en moins apte à communiquer quoi que ce soit. On ne communique pas, onédan la communication. L’expression s’est répandue rapidement ; ainsi M. Hollande annonçait-il l’autre jour « je suis dans la responsabilité » plutôt que « je suis responsable » ou « je prends mes responsabilités » (notons que le « je » assouplit un peu la poigne de fer du terrible Onédan).

« Onédan le questionnement de faut-il le faire », voici ce que j’entends le matin à France-Culture. Voici comment parle l’élite intellectuelle, scientifique de notre pays, lorsque de prestigieux micros se tournent vers elle, comme elle ne parlerait pas même à son chien, en lui versant des croquettes le matin. Et cette langue, propagée par les médias, descend jusqu’aux provinces lointaines, où, jadis, des formules pittoresques et des expressions du cru donnaient encore un tanin, une âcreté au français. Ce temps est révolu. J’ai entendu, lors d’une réunion professionnelle, quelqu’un prononcer cette phrase : « onédan l’anamnèse de qu’est-ce qu’on aurait pu faire ». Un mot compliqué, savantesque, pédant, ne fait pas longtemps illusion sur l’absence de pensée qui l’entoure. La syntaxe, libérée des conventions usuelles, a-t-elle offert de nouveaux aperçus à la langue ? Dans deux ou trois romans audacieux peut-être ; dans le langage stéréotypé de tous les jours, aucunement. La société parle à travers nous et ses expressions, ses tics, ses usages, jaillissent de notre cerveau sans que nous n’y puissions rien – à moins de nous contrôler avec une férocité inextinguible. Une force supérieure s’empare de notre langue et exsude à travers nous les derniers débris de la parlure contemporaine. Si nous n’y prenons pas garde, nous perdons le contrôle de notre expression, nous l’offrons à une forme de puissance transcendante qui contraint (et restreint) les efforts de notre pensée. La novlangue d’Orwell dans 1984 n’imitait pas seulement la LTI de Klemperer ou la langue de bois des Soviétiques, elle montrait le péril qui nous menace tous aujourd’hui, comme il nous menaçait hier (bien que sous des formes différentes). Parler sans se contrôler, parler spontanément, c’est parler la langue sociale, collective, basique, aussi laide qu’incapacitante, c’est parler l’autre en croyant parler soi, c’est, également, abâtardir un objet complexe, l’affadir, le rendre inapte à rendre le plus fidèlement possible le réel. La spontanéité de l’expression est une défaite, un désastreux Actium qui offre l’empire au premier lieu commun langagier venu. Onédan Ier, roi du cliché linguistique, n’est pas seulement un usurpateur qui a ramassé une couronne qui traînait dans le caniveau, il est un despote qui réduit à néant la complexité du langage, la complexité de la pensée, et qui, avec ses fidèles lieutenants Cévrékeuh, Onvadir, Aunivôdeu, Dukou et Surkomman, régente et tyrannise notre société, et ce jusqu’aux plus secrets des recoins de nos cerveaux.

Chacun doit se défendre de cette parlure contemporaine comme il le peut. Une fois que je repère un tic contemporain, je n’entends plus que lui et j’essaie, modestement, de lui faire pièce en le repoussant hors de mon champ d’audition. Si l’actualité, la presse, les débats de société m’ennuient de plus en plus, c’est que leur absence de forme langagière me les rend non seulement incompréhensibles mais insupportables. Comment ces gens, qui parlent si mal, peuvent-ils penser ? Comment peuvent-ils prétendre qu’ils « décryptent » l’information (l’usage du verbe « décrypter » par des « encrypteurs » du monde comme eux a quelque chose de cocasse) alors qu’ils ne comprennent pas, sans s’y reprendre à trois fois, ce qu’ils disent, ni ce qu’on leur dit ? Ah, et ne comptez pas sur l’Université pour défendre la langue : ce serait pour elle faire preuve de normativité, et celle-ci fait horreur à nos doctes savants. Pensez donc, ils sont tellement heureux, nos linguistes, de pouvoir alimenter leurs articles confidentiels, leurs revues à tirage limité et leurs thèses, monumentales et pointilleuses, de nouveautés, d’inlassables observations de la dégénérescence du cadavre, de descriptions des nouvelles et subtiles vibrations dans le corps putréfié du langage. Comme le nouveau français leur plaît ! Comme ils l’aiment ! Ils y trouvent de quoi mâcher, de quoi ruminer, de quoi digérer. Plus le désastre s’approfondira, plus ils seront heureux d’observer les inéluctables mutations du langage – et peu importe si celui-ci devient impropre à la compréhension mutuelle minimale. Le temps des leçons ennuyeuses des vieux grammairiens s’est dissipé. Les linguistes, en bons scientifiques, observent en toute neutralité des faits de langue s’articuler, tels des entomologistes devant les mutations de mouches drosophiles exposées à des produits toxiques. Que les insectes souffrent ou meurent leur importe aussi peu qu’il importe à nos linguistes que la langue s’affaisse, se désagrège jusqu’à aboutir, par l’auto-destruction de sa syntaxe, à une mort de la pensée.

Au niveau de la conclusion, du coup, c’est vrai qu’on est dans la colère sur comment améliorer la langue, là, non ?

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18 réflexions sur “Défaite de la syntaxe, défaite de la pensée

  1. Magnifique cri d’amour…et de raison !

    « L’élite » a cru faire peuple, « bas peuple », en ignorant la syntaxe.
    A force, elle l’a oubliée.
    Et dans cette marée gigantesque de vulgarité, les femmes , hélas, ne sont pas en reste.

    • Merci pour votre commentaire.
      Vous avez raison de noter que l’élite a voulu faire peuple, au moins pour les hommes politiques. Je ne comprends pas comment un multimajor de toutes les meilleures écoles de la République, comme l’est M. Wauquiez, peut sérieusement parler comme il parle et se prévaloir des goûts dont il se prévaut ! Tout ce que dit cet homme sonne faux.
      Il me suffit d’écouter des émissions de nuit de France-Culture (souvent de vieilles rediffusions) pour sentir quel écart syntaxique s’est creusé en moins de quarante ans (mon petit jeu consiste même à deviner l’époque d’une émission rien qu’au niveau d’expression employé – je me trompe rarement…)

      • Je vous rejoins dans cet exercice. Il me suffit de penser au « Fors intérieur » d’Olivier Germain-Thomas pour m’assombrir du creusement syntaxique…vertigineux.

      • Mais je vous en prie : sur ce blog, qui prend pour point de départ l’obscurité du récit de Philippe Jaccottet que vous avez magistralement commenté, et qui correspond selon moi à la situation spirituelle de l’humanité moderne, je ne « reblogue » que ce qui en vaut la peine. Merci encore.

  2. Bonjour,
    Peut-on avoir plus d’informations sur l’économiste, professeur d’une des plus grandes universités françaises… pour entendre le nouveau parler d’élite ?

    • Comme je l’écrivais dans ma note, j’ai accentué et condensé des défauts communs, histoire de les rendre plus sensibles et de faire le catalogue de ce qui ne passe pas. J’assume ma réécriture « littéraire » (!), ce n’est pas une citation totalement fidèle (d’où le fait que j’ai pudiquement caché le nom de M. Elie C****, économiste distingué et multi-cartes dont le propos hâtif m’a tout de même paru complètement déstructuré ; même s’il l’était beaucoup moins que ma petite parodie, évidemment).
      Sur regardsfc, le forum des auditeurs de France Culture, il y a pas mal de citations précises et référencées de ce genre de fautes, commises à l’antenne. (je vous mets le lien vers ce forum et vers un exemple d’interrogative fautive, l’enfilade même est un répertoire d’erreurs du même genre :
      http://www.regardfc.com/t398p460-errare-france-culture-est#18119 // http://www.regardfc.com/t398p450-errare-france-culture-est#17940 => il y a bien d’autres exemples)
      Si vous en voulez un échantillon plus étendu, les intervenants de l’émission économique de France-Culture le samedi (11-12h) trébuchent particulièrement sur les interrogatives indirectes (je crois que c’est le fait de travailler en anglais qui les perturbe) et ne sont pas avares en « on est dans » (même si cette expression s’entend ailleurs, j’en ai encore eu des exemples au travail aujourd’hui).

  3. Bonjour
    Si je ne puis que convenir avec vous qu’il est tout à fait dangereux pour une langue d’affaiblir la rigueur de sa syntaxe, il me semble néanmoins que les évolutions sémantiques sont un processus naturel dont il faut, bon gré mal gré, s’accommoder. Je m’explique: les mots et expressions (souvent toutes faites et vecteurs de pensée unique, je vous le concède volontiers), évoluent aussi à mesure des besoins, des apports, des modes, des moments de l’histoire. Faut-il y voir le signe dune décadence? Est-ce vraiment la mort de la pensée? Les exemples que vous citez sont certes pertinents et finement analysés mais je ne vois dans ce phénomène d’appauvrissement lexical autre chose que l’expression de la médiocrité politique du temps. J’espère (c’est mon côté optimiste) qu’il existe encore des esprits capables d’une rigueur et d’un courage suffisants pour cesser de s’adresser aux électeurs (ou aux gens en général) comme à une somme d’imbéciles analphabètes.
    Quant aux interrogatives indirectes avec inversion sujet-verbe, elles me herissent autant que vous je vous l’assure. 😉
    Merci en tout cas pour ce bel article.
    Cordialement.
    Pierre
    PS: le smiley est assumé, c’est mon plaisir innocent de novlangue, un peu comme l’italique chez Flaubert. #modecuistre (finalement ça peut devenir un exercice de style!)

    • Cher Pierre, permettez-moi
      1/ de vous remercier chaleureusement pour votre commentaire
      2/ de m’amuser de votre utilisation innocente du smiley et du hashtag
      2/ de vous renvoyer, pour le fond, à ma réponse à Didier (voir plus bas) qui, sans être exactement sur la même ligne que vous, a invoqué des arguments assez proches des vôtres. (j’espère que cela ne vous vexera pas).
      Bien à vous

  4. Je ferais cependant de menues réserves sur « m’insupporte » qui me paraît hardi, pour quelqu’un qui défend si éloquemment la belle langue académique.

    • Monsieur Bonnaure, vous n’avez pas tort. Je vous remercie de me l’avoir dit. Malgré mon auto-surveillance, je crains même qu’il m’échappe parfois à l’oral d’affreux « onédan »…

  5. Je suis tombé sur votre blog, que je ne connaissais pas, à cause d’une référence à cet article vue sur Facebook. Mon but dans ma réponse n’est ni de déplorer ni de me réjouir de l’évolution de la langue. Cette volution est de toute façon inéluctable, et je me contente de l’observer avec l’intérêt du linguiste. Le français est probablement né, rappelons-le, le jour où un soldat romain et un marchand gaulois se sont mis à baragouiner en latin créolisé pour discuter le prix d’une douzaine d’oeufs sur un marché. Cette langue a quelque peu évolué depuis, qu’on le veuille ou non. À chaque moment de son histoire, il y a probablement eu des snobs pour utiliser toutes les tournures à la mode (par exemple introduire systématiquement un pronom sujet avant les verbes et dire « Priez Dieu qu’il veuille nous absoudre tous » au lieu de « Priez Dieu que tous nous veuille absoudre ») et des puristes pour condamner systématiquement leur usage (j’imagine l’horreur des puristes la première fois que quelqu’un a dit « je me souviens’ au lieu de « il me souvient », par exemple). Votre article, une fois dépouillé de sa virulence puriste, fournit un corpus intéressant pour observer certaines tendances actuelles dans l’évolution actuelle de certaines formes syntaxiques et je vous en remercie.

    • Je vous remercie, cher Didier, pour votre intéressante remarque.
      Je reconnais que mon petit article a un ton délibérément polémique. J’espère aussi qu’il amuse un peu ceux qui le lisent. Je me permets de refuser l’étiquette du puriste. La langue, pour être un vecteur de communication, doit reposer sur un partage minimal et constant de règles et de normes acceptées par tous (excluons l’ordre littéraire, aux frontières avancées (ou retardées) de la langue, j’évoque là un usage utilitaire, dans la sphère professionnelle notamment). Évidemment, en deux ou trois générations, quelques usages peuvent changer. Et en deux ou trois siècles, des mots vont apparaître, évoluer, disparaître. Personne ne va le contester. Il suffit de lire Chrétien de Troyes, Montaigne ou Rousseau pour s’en rendre compte. Mais ce rythme de mutation lent, à l’échelle des générations, n’est pas exactement ce que j’observe. En une vingtaine d’années, sont survenues des mutations importantes et accélérées dans l’ordre de la syntaxe. Elles sont graves parce qu’elles se répercutent en cascade vers le bas de la société (où je me situe, nul mépris social chez moi dans cette expression). Chez un économiste intervenant en urgence sur F.Info, cela donne un résultat parfois erratique, à la limite du compréhensible. Imaginez ce que donne cette mode, transposée maladroitement, par des gens plus ou moins aptes, à la petite échelle des provinces, dans les bureaux et les réunions… Je maintiens que ces mutations syntaxiques, de mon observation de terrain (qui vaut certes ce qu’elle vaut), remettent en cause notre capacité à nous faire comprendre et à comprendre ceux qui nous parlent.
      Est-ce être puriste que de vouloir comprendre, sans ambiguïtés, les messages professionnels que m’adressent des personnes d’un certain niveau d’expérience et d’encadrement et qui se résument, pour le dire sévèrement, à d’absurdes enfilades d’impropriétés qui, souvent, disent l’exact inverse de ce qu’elles prétendent dire ? Est-ce être puriste que de trouver que dans une société dite « de communication » comme la nôtre, le fait qu’on ait du mal à se comprendre représente un véritable problème ? Est-ce être puriste que de trouver que passer un tiers des réunions à ergoter et à patauger parce que personne ne sait exprimer clairement et précisément ce qu’il veut dire, c’est perdre son temps ? Est-ce être puriste que de demander à une personne vous disant qu' »on est dans l’anamnèse de qu’est-ce qu’on aurait pu faire » qu’elle formule son idée de manière plus intelligible (je suis sûrement très bête, mais « anamnèse » ne me disait rien) ?
      Je trouve, en outre, qu’il y a dans la correction de l’usage linguistique une marque de respect pour l’autre.
      Il me semble quant à moi que si j’étais interrogé sur les ondes, j’essaierai de parler calmement, une langue claire, simple, et sans ambiguïtés superflues. Or les prestigieux invités des stations dites « élitistes » font tout l’inverse !
      La langue évolue, oui, certes, elle a évolué, elle évoluera encore, personne ne peut le nier. Vous avez raison de le signaler. Je trouve néanmoins que le rythme de l’explosion syntaxique en cours, à l’oral, et dans les classes supérieures, est une nouveauté. C’est un peu comme l’effondrement de la biodiversité depuis l’ère industrielle. Le phénomène de la disparition des espèces animales et végétales n’est pas nouveau… mais son rythme actuel l’est. Eh bien je pense que dans l’ordre de la langue française, c’est un peu le même phénomène qui se produit.
      Enfin, s’il s’agit d’observer les mutations de la langue comme un zoologiste observe avec neutralité l’évolution depuis 30 ans des feuillus dans la forêt qui jouxte Tchernobyl, j’en admets l’intérêt purement intellectuel. Je pourrais même commettre un article très sobre à ce sujet, d’une objectivité aussi radicale que redoutable. Pour être franc avec vous j’ai déjà donné, sur deux dizaines de pages, avec tout l’enthousiasme de commande qu’exigent les chercheurs en linguistique lorsqu’ils proposent à leurs étudiants de se livrer à de doctes exégèses d’échantillons de commentaires du site Rue89.
      J’ai voulu être plus libre. Cette petite note, sous une forme polémique et que j’espère un peu drôle m’a surtout permis de mettre en forme quelques idées – avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord et je ne cherche pas à vous convertir – sur une évolution qu’à titre personnel je trouve regrettable. Je pense que la faillite de la communication dans notre langue a un rapport étroit avec la désintégration de sa syntaxe.
      Je vous remercie, dans tous les cas, de votre remarque.

  6. Oui, il manque le « é » de « évolution » dans une de mes phrases, et il y a un « actuelle » en trop dans ma dernière phrase. J’aurais dû me relire. Mille excuses.

  7. Bonjour,
    Cet article est admirable et j’ai eu bien du plaisir à le lire. Combien de philosophes s’accordent à dire que la complexité et les finesses d’une langue en font la richesse et – par extension – celle de la pensée associée ? Votre parallèle avec le débat politique actuel est éclairant, l’usage de mots savants mal placés m’horrifie tout autant que vous, enfin l’élocution saugrenue des élites me paraît tout aussi affligeante. Et pourtant, je ne suis pas un affreux réactionnaire. Je ferai volontiers une référence à votre article sur notre site et vous souhaite une bonne journée.
    Mathieu

  8. Bonjour,

    Profonde est mon admiration à l’exposé de votre article….Si éclairant pour moi qui ne suis pas une linguiste chevronnée ….mais une adepte de la langue française bien parlée…

    Triste de voir ces dites-élites s’accommoder sans honte d’un langage déprécié…L’exemplarité n’est plus « rigueur »..mais « audimat »….à porter au grand tord de nos médias….

    Où voulez-vous qu’en soit l’école d’aujourd’hui ? Entre « slam et dollars », la langue de Molière n’a plus ses droits….

    Merci pour ce brillant….. « réquisitoire » !

  9. Je goûte et partage.

    Mais je me fais aussi l’avocat du diable : votre discours aurait pu être (et a été) tenu à l’époque romaine.

    N’est-il pas de toutes les époques de se lamenter sur le relâchement des mœurs et de la culture (ou : de la jeunesse, du train de l’innovation, de l’humanité…)

    Vous qui aimez l’histoire : admettez que vos réflexions n’auraient pas étonné dans la bouche de Caton l’ancien.

    Certains réagissent : le « test Voltaire » commence à être demandé par les entreprises ; il y a une page Facebook du Comité contre la médiocrité linguistique… Vous-mêmes êtes l’illustration vivante et brillante que des îlots émergent encore dans la masse bourbeuse.

    Si tout simplement les élites n’étaient plus à chercher dans le politique (contrairement à ladite époque romaine), ou dans le meilleur de la radio, mais plutôt chez des individus dont la voix porte moins (tout le monde n’a pas la faculté de travail nécessaire à la bonne tenue d’un blog).

    (Au vrai, je ne suis que l’avocat d’un diable : le langage de mes propres enfants me désespère).

    Bien cordialement.

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