La résolution d’oubli : Six Nuits sur l’Acropole, de Georges Séféris

AA1Acropole  Athnes Grce

Cette note constitue un jalon de plus de ma petite série des « Nobel » où figurent déjà Steinbeck, Bjornson, Faulkner, Naipaul, Ôe, Yeats ou Pirandello. (voir la page Sommaire ci-dessus)

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Georges Séféris, Six Nuits sur l’Acropole, Le Bruit du Temps, 2013 (trad. Gilles Ortlieb) (Première éd. originale 1974)

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« Armé du bouclier le soleil montait en guerroyant

et du fond de la grotte une chauve-souris effrayée

s’est heurtée à la lumière comme une flèche contre l’écu:

« Et Asiné et Asiné… ». Serait-ce elle le roi d’Asiné

que nous cherchons si attentivement sur cette acropole

palpant parfois de nos doigts son toucher sur les pierres. »

« Le roi d’Asiné », Journal de bord, Georges Séféris, Éditions Héros-Limite (trad. Vincent Barras)

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En 1963, Georges Séféris reçut le Prix Nobel de littérature (aux dépens de Wystan Auden, comme l’a révélé l’Acédémie suédoise en novembre dernier). Son discours de réception, à la différence de bien d’autres, ne fut ni un cours de poétique ou de stylistique, ni un manifeste formel, ni un retour sur soi et sur sa vie. Séféris traça une histoire de la littérature et de la poésie grecque, depuis les derniers temps de Constantinople jusqu’à sa génération, la première du XXe siècle, s’attardant sur les maîtres de la langue grecque, dont Solomos, Kavafis et Makryannis. Pour mieux appréhender Séféris, que ce soit ses poésies ou la prose de son unique roman, Six Nuits sur l’Acropole, il me paraît essentiel d’avoir à l’esprit que l’histoire, ou, dit plus précisément, avec plus de justesse, la persistance problématique du passé dans le présent constitue un des points centraux de son écriture. Les Nuits sur l’Acropole ne peuvent se lire sans une certaine sensibilité au passé et à ses traces. Non qu’il s’agisse, en soi, d’un roman historique : si les arrière-plans du printemps et de l’été 1928 sont riches, ils ne constituent en rien le cœur du roman. Dans ce récit d’une crise personnelle et collective, le poids insurmontable de l’histoire grecque, de la civilisation grecque, de la défaite grecque de 1922 sont néanmoins centraux. La population hellène, naguère présente sur les deux rives de l’Égée, s’est recroquevillée sur les rives occidentales de cette mer : Smyrne et sa région (d’où vient Séféris) ont été vidées par la victoire des républicains turcs en 1922. Athènes et son arrière-pays aride accueillent alors un million de réfugiés dont ils ne savent que faire. Comment être grec alors que la civilisation présente n’est qu’un reflet terni d’un seul des éclats de la gloire passée ? Comment vivre en contrebas des marbres de l’Acropole, éclairés par la Lune, signes sensibles de l’écrasante présence d’un passé insurmontable ? Comment une jeune génération d’intellectuels peut-elle se développer, au contact simultané et éblouissant du passé grec et du présent littéraire européen ? Bref, comment prospérer dans les marges ruinées de l’ancien centre civilisationnel ? Le lecteur songera, à l’occasion, selon ses références, au Tour Complet de Saer, aux Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, voire aux poésies d’Eliot.

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Six Nuits sur l’Acropole est un roman méditerranéen. Son ancrage historique transparaît, évident, aux yeux des lecteurs. Son ancrage géographique, non moins important, structure l’ensemble du récit. Texte où s’opposent soleil et lune, nuit et jour, terre et mer, Six Nuits tente de retrouver – par moments – une forme de primitivité homérique. Les rivages de l’Égée n’ont pas changé depuis l’Antiquité, la réalité sensible du monde est encore articulée par l’alternance des jours et des nuits, par la présence de la chaleur, par les grandes réalités premières du regard méditerranéen (la poussière, la mer, etc.). Cette vision primitive est évidemment contrebalancée par les ruines, l’omniprésence des ruines, de l’histoire et du temps. Il n’est pas possible, comme le disait Eliot, un des maîtres de Séféris, d’écrire sans tenir compte de ce qui a précédé. Chez Séféris, ce passé est omniprésent, écrasant, d’un poids tel que les êtres en sont paralysés, comme le paysage urbain athénien l’est par la colline de l’Acropole. Au-delà de la présence de ce seul monument, dans le corps même du texte, Séféris insère des ruines littéraires (les citations) et visuelles (les comparaisons avec, par exemple, telle ou telle icône, comme à la dernière page du livre). À tout moment apparaissent, dans le tissu même de la trame narrative, les signes du passé encombrant, qu’il faut pourtant métamorphoser en présence, actualiser. « Je veux de ces fragments étayer mes ruines » (« These fragments I have shored against my ruins ») (antépénultième vers de The Waste Land) : ce vers n’éclaire-t-il pas le dessein tout entier de Séféris, construire quelque chose à partir des ruines, malgré elles et, finalement, contre elles ? On comprend mieux alors, l’éloignement progressif du roman de l’Acropole : les nuits y sont plus courtes, les personnages y éprouvent plus de réticences, leur quête doit s’exercer vers un ailleurs introuvé. La Grèce de 1928 n’a pas d’avenir ; il faut donc lui en chercher un, parmi ses ruines, parmi ce qu’il reste de ses rêves enfuis, par un texte structurellement fragmentaire, seul à même de mettre en lumière ce qui persiste encore. Au lendemain de la défaite de 1922, les rêves historiques panhelléniques, qui, depuis 1820, avaient structuré l’imaginaire politique des Hellènes, s’anéantissent. Les Grecs modernes savent désormais qu’ils n’égaleront jamais ce qui les a précédés, qu’ils n’en seront qu’un rejeton atrophié, descendance méconnaissable issue d’une grandeur marmoréenne dont ne reste que des fragments. Ce sont eux qui composent l’essentiel du roman ; ce sont eux qui en constituent l’unique décor ; ce sont eux qui peuvent ouvrir aux personnages la possibilité du lendemain.

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« Il avait l’impression que l’Acropole était demeurée intacte jusqu’à ce soir-là, et que deux millénaires de temps compressé venaient brusquement de se libérer en la réduisant en miettes » (p.140) L’Acropole, temple civique de l’Athènes antique, représente le centre géographique du roman. Comme le titre de celui-ci le promet, six nuits y sont passées, six soirées d’une longueur variable qui réunissent une poignée de jeunes Grecs cultivés, dont le principal est Stratis, double de l’auteur. Smyrniote exilé un temps en France (comme l’auteur), Stratis revient en Grèce en cette année 1928 : la vie qui lui est offerte ne le satisfait pas. Séféris intercale le Journal de ce personnage entre des segments proprement narratifs (les Nuits). Recueil de pensées, de réflexions et de choses vues, ce Journal intérieur se positionne, dès le départ, comme toute l’œuvre de Séféris, dans une lignée littéraire précise. Le refus explicite du diarisme d’Amiel (p.51), incarne par exemple une volonté de prendre ses distances avec les longueurs de l’exploration méticuleuse de soi et des évènements minuscules du quotidien. Les passages du Journal de Stratis sont alors de deux types : réflexions rapides sur l’art (sous forme de pensées et d’aphorismes) ; récit de choses vécues et vues. Les citations sont nombreuses : Gracian, Valéry, Gide, Pascal, Eliot, Héraclite, Homère, etc. Elles constituent un premier tissage littéraire explicite de l’œuvre. Se surajoutent à ces citations bien d’autres, non identifiées dans le corps du texte, et pourtant beaucoup plus essentielles à sa compréhension, de Dante et de Makryannis surtout. La Divine Comédie articule, par sa structuration ternaire, le récit de Séféris. Les citations tirées de L’Enfer se situent plutôt dans la première partie (les trois premières nuits et les mois de Journal qui leur correspondent) ; les citations tirées du Purgatoire figurent uniquement dans la seconde partie (les trois dernières nuits) ; quant à la citation tirée du Paradis, sa très célèbre conclusion (« L’amor che move il sole et l’altre stelle »), elle s’impose au seul instant de véritable bonheur du personnage principal.

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Avouons que le poète fut bien inspiré d’exiger, lors de sa parution, le recueil terminal des citations de Dante dont le texte est parsemé, car je crois bien que peu de lecteurs auraient été susceptibles de les identifier et de les interpréter comme l’exige le livre. L’ancrage « dantesque » du texte lui donne le sens dont il semble superficiellement dépourvu. En effet, ce récit, plutôt énigmatique, s’apparente, comme le précise le traducteur Gilles Ortlieb, à un roman de poète, c’est-à-dire, dit pudiquement, à un livre dont les sens proprement narratifs et psychologiques comptent moins que les effets de langue, les dispositifs ésotériques et les jeux d’images ou d’allégories. Dante ouvre à une autre lecture de l’œuvre : sa première partie est une crise « infernale » (deux citations de Stratis parmi d’autres : « j’écris comme on s’ouvrirait les veines » (p.80) « Ne pouvoir travailler, autre torture » (p.119)). La vie athénienne de bohème s’approche d’un Enfer : urbain, historique, artistique, émotionnel, amoureux. Bien évidemment, les parallèles avec Dante demeurent discrets : la noirceur de la première partie est plutôt une grisaille morne, que la lune éclaire, via l’Acropole, des ternes rayons qu’elle renvoie du Soleil. La Grèce des réfugiés (quelques références parsèment le texte) est aussi une Grèce fausse, écrasée par les mythes de son passé, où l’on ne peut se réfugier nulle part. Ainsi les tentatives de cette jeunesse intellectuelle de donner un sens à son existence débouchent elles sur le néant : le cynisme mort des uns équivaut bien à la foi corrompue des autres. Les discussions intellectuelles, surchargées de citations littéraires et d’affirmations péremptoires ne sont qu’un jeu vain, qui fatigue rapidement ceux qui s’y adonnent. Une sorte de secte littéraire, parodie de ces groupes mystico-politico-poétiques dont le premier XXe eut le secret, n’offre pas plus de perspectives libératrices à ceux qui tentent, un temps, d’y adhérer. Son prophète, l’autoritaire Longomanos, qui évoquera pêle-mêle Mme Blavatsky, Stefan George et André Breton, ne cherche au fond qu’un peu de chair fraîche, gratuite. La jeune Lala concentre sur elle les désirs inassouvis des personnages principaux – Stratis excepté – et ne se donnera, paradoxalement, qu’au dit Stratis. L’assouvissement sensuel, moyen d’errance, et même de fuite, ne résout rien, ne soulage qu’à peine, ne libère personne. Fuyant la stérilité de bavardages sans fin, le vide d’une sensualité mal contrôlée et les imprécations de faux prophètes maniaques, les personnages se perdent au bordel, triste condensé de ce que la société propose de plus erroné.

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Contre cette nuit, sur laquelle règne, présence envoûtante, l’Acropole marmoréenne aux reflets d’argent, Stratis tente de trouver une voie de libération. La Béatrice de ce Dante s’appelle Salomé. La référence au personnage biblique, séductrice criminelle dont les désirs ont abouti à la décollation de saint Jean-Baptiste, dit bien ce que peut représenter, dans la première partie du roman, cette jeune femme. Stratis n’est pas long à tomber dans ses filets ; il est moins long encore à en être rejeté, souffrance originelle qui justifie son long parcours du printemps 1928 à travers les cercles de l’Enfer athénien. Séféris entoure Salomé d’une nuée d’ambiguïtés dont très peu seront levées. L’érotisme parfois étouffant de certaines scènes – rien n’y est montré et beaucoup, pour l’époque, y est suggéré – l’orientation sexuelle imprécise de Salomé, le désir perverti qui la meut, sont autant d’indices de questionnements irrésolus. Elle est l’objet d’une quête qui la dépasse : la sortie d’une crise personnelle, générale et générationnelle. Les visions ineffables du Paradis, offertes par Béatrice, libérèrent Dante. Salomé ne donne pas tant à Stratis. L’échappée insulaire qui clôt presque le récit offre un paradis éphémère, un temps moins de rédemption que de repos, une pause dans le continuum mortel, un arrêt provisoire, un instant qui est alors peut-être le seul paradis possible. Contre la crise d’une civilisation écrasée par ses ruines, par la persistance de sa gloire passée, l’instant est le seul antidote, qui ne guérit rien, mais soulage, tant qu’il peut, le mal généralisé. Stratis doit cheminer à travers un long enfer, un long purgatoire, qu’il traverse pour pouvoir, un jour, comme lui propose Lala, « prendre le chemin d’en-haut » (p. 242), aimer et vivre, malgré le temps, malgré les ruines, malgré les cendres. La fin, énigmatique et poétique, du roman, ne propose d’ailleurs pas de résolution à ce dilemme circulaire. Le temps de Dante a pris fin depuis longtemps ; ses solutions aussi ; la crise durera ; « on se sent torturé par une soif de confession que rien ne peut apaiser, et il n’y a rien à avouer. » (p. 221) La poésie alors, comme souvent, devient le moyen d’expression de la crise, cette « confession » qui met des mots, des phrases, une forme au rien, au néant, à ce qui ne peut être dit.

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Pour conclure, je voudrais évoquer la beauté énigmatique d’un texte qui n’est pas toujours accessible par la raison, mais plutôt par l’émotion, qu’elle soit érotique – la scène saphique nocturne, ou plutôt les bouts de scène auxquels assiste, impuissant, Stratis, ou poétique – comme la fin, dans les marbres de l’Acropole. Les dernières lignes s’assimilent à un poème en prose, dont la traduction ne renvoie, hélas, qu’un écho attiédi. La lecture conjointe des œuvres de Séféris éclaire quelque peu, pour le lecteur les grandes thématiques d’un roman qui illustre et condense l’œuvre – restreinte mais essentielle – du poète.

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