Portrait du Lecteur en despote

Le Lecteur, Rémi Braye (2012)

Le Lecteur, Rémi Braye (2012)

Comme je l’avais malheureusement anticipé, je n’ai pas pu rédiger de note la semaine dernière. Cet extrait d’un roman de Peter Handke me permet de reprendre le blog, qui retrouve à partir d’aujourd’hui son rythme habituel.

Un écrivain évoque plusieurs de ses connaissances éloignées, connaissances avec lesquelles il entretient toujours, à distance, des relations épistolaires. Parmi elles, un de ses lecteurs, un anonyme pour le moins obsessionnel.

Dans la liste des amis, je passe maintenant au lecteur. Ne pourrait-il pas, lui aussi, se détacher de moi et me rayer de ses tablettes ? Se transformer en mon contempteur ?

Il fut un temps où notre relation était en danger. Elle n’avait déjà pas très bien commencé. Je l’ai rencontré il y a bien des années dans l’un des deux cafés situés près de la gare de l’autre banlieue parisienne, le « Bar de l’Arrivée », tandis que l’autre s’appelait le « Bar du Départ ». J’y attendais la fin de la leçon de piano que prenait mon fils, et j’entends aujourd’hui encore, quand je m’installe à sa terrasse, venir du dernier étage, à travers le vacarme de la circulation, les tâtonnements de l’enfant de six ans sur l’instrument gigantesque, obéissants et désemparés à la fois.

La vue de l’homme qui s’adressa à moi d’une table voisine m’atteignit comme celle d’un double, animé de mauvaises intentions. Et il m’adressait la parole, sans transition, sans me saluer, sans me poser de question, sans hésitation aucune, comme si nous nous connaissions depuis la nuit des temps : « Gregor Keuschnig, je suis l’un de vos lecteurs » – ce qui, les accords désespérés de mon fils dans l’oreille, me remplit du sentiment désagréable que j’étais l’élu de cet anonyme.

Cette impression se dissipa lorsqu’il se mit à me raconter mot à mot mes livres – il n’y en avait guère que deux ou trois. Car ainsi me revenait ce que j’avais fait moi-même, et qui apparaissait alors comme quelque chose de sérieux. Dans la manière dont le lecteur reproduisait mes livres, dans le ton qu’il y mettait, ils étaient à la fois solides et surprenants ; et ils me donnaient envie, quand l’autre jouait avec, en camarade, quand il partait d’un rire sarcastique à l’occasion de bien des citations littérales – comme s’il se vengeait par là de l’état du monde -, d’aller sur-le-champ les lire moi-même.

Mais ensuite, la distance revint lorsque je m’aperçus qu’en dehors de moi, le lecteur n’avait d’yeux pour rien. Il ne fit pas plus attention à mon fils, lorsque je fus allé le chercher, qu’aux gens et aux lieux du faubourg à travers lequel il nous accompagna pour faire les courses ? À la maison, où je l’invitai à dîner, il ne jeta pas le moindre regard ne fût-ce qu’au feu dans la cheminée, et pendant tout le temps que je passai, auparavant, à fendre du bois dans le jardin, il resta debout à côté de moi en continuant à me réciter mes ouvrages, jusqu’au moment où j’aurai voulu voir l’une des bûches lui sauter à la figure. Tout aussi transparente était pour lui la Catalane [la femme du narrateur], qu’aucun humain, voire aucun animal ne pouvait habituellement ne pas voir.

Et puis à nouveau : en traversant le jardin de derrière à la tombée du soir pour rentrer dans la maison, moi les bras chargés de bois à brûler, le lecteur récitant, les mains libres, il se mit à lancer, en avançant les lèvres, des sifflements et des trilles si délicats qu’ils firent voleter, sortant des arbres et des buissons, de petits oiseaux, moineaux et mésanges, qui vinrent se poser sur ses deux coudes écartés du corps.

Les choses ne devinrent plus stables avec le lecteur que lorsqu’il fut reparti, au loin, dans son Allemagne (qui paraissait à l’époque plus éloignée de la France qu’aujourd’hui). Il m’écrivait par intervalles des lettres pleines de récits décrivant les saisons et de compte-rendus sur son pays, et jamais il n’attendait de réponse. De lui je pouvais dire qu’il me laissait tranquille, et il me faisait donc du bien. Il est vrai que mon père vivait aussi en Allemagne, mais lui m’était indifférent. L’Allemagne, même si je me retrouvais et me sentais chez moi dans le moindre recoin de ses mots, restait un non-lieu : le lecteur en fit pour moi un pays. Je le considérais de loin comme un poète ? Le lecteur était une instance. Et je pouvais faire confiance au lecteur comme à personne d’autre. J’emportais ses lettres dans mes randonnées et j’en étudiais chaque mot, promettant de m’y tenir et de ne le décevoir jamais. J’avais en lui une confiance comme je n’en accordais qu’aux poètes Goethe et Hölderlin, Héraclite et Jean l’Évangéliste. Il était la constance en personne, ne s’échauffait jamais, et ce qu’il disait, pas seulement à propos des livres, était un oui ou un non résolus – l’idéal que je ne parvenais pas à atteindre moi-même. Moi, celui qui écrivais, je le suivais dans les expéditions de ses lectures : de même qu’à travers lui, je prenais plaisir à mes propres créations, je lisais aussi, lorsqu’il m’en avait parlé, celles des autres qui m’étaient jusque là inconnues ou que je n’aimais pas. J’allais jusqu’à copier les phrases de ses lettres : « Je suis là pour lire » ou « Si je fonde une famille, ce sera, jusqu’au dernier de ses membres, une famille de lecteurs. »

Et là encore, avec le temps, quelque chose me frappa chez le lecteur qui me mit à nouveau en colère contre lui. Il ne restait pas seul avec ses lectures ; il cherchait des sympathisants. Comme moi-même, il y avait ici et là en Europe, voire outre-mer, un assez grand nombre de gens qui le prenaient en exemple et lisaient des livres à sa suite. Ce qu’il lisait ne lui servait pas seulement, pour reprendre son expression, « à rester au sommet de lui-même », mais de plus en plus à exercer un pouvoir. Il n’avait certes pas besoin de s’exprimer en public. Et cependant il commandait à un cercle, dont il était, lui le Grand Lecteur, le chef. Il se comportait comme l’autorité régnante sur un petit noyau très intime, de sorte que sans apparaître à la télévision ni écrire dans les journaux, il était en mesure de déterminer ce qui était ou ce qui n’était pas digne d’être lu. Je voyais le lecteur s’acheminer vers la fondation d’une secte, la Secte des Lecteurs. Et il revendiquait en effet pour lui-même et les siens l’exclusivité, la justesse de vues, l’unicité face à la simple foule des autres.

Vint le moment, alors qu’une fois de plus il commençait à me parler sur le ton de la confidence d’un livre d’exception, d’un contre-exemple aux insignifiances qui tenaient le haut du pavé, vint le moment où je ne voulus plus rien savoir d’un pareil lecteur. Du reste, je le lui dis. Vouloir, par la lecture, exercer un pouvoir était, dis-je, un non-sens. C’était un fantoche, un corrupteur d’enfants, l’Antilecteur correspondant à l’Antéchrist. « Va-t’en, disparais et laisse les livres être des livres, chacun comme il le peut. » Je lui dis cela à l’aveugle, comme toujours lorsque je suis en fureur, et quand je levai les yeux vers lui : grand tremblement de ses lèvres.

C’est ainsi que nous sommes devenus amis. Il continua de m’écrire ses lettres, mais il n’y faisait ressortir aucun livre en particulier. Il essaya même quelque temps de se passer totalement des livres, mais finit par trouver cela contre nature. S’il ne lisait pas, il ne voyait pas le jour dans le jour. Le travail pour lequel il était fait restait de lire et d’épeler. Et l’écriture, ajoutait-il, n’était-elle pas une invention qui conservait jusqu’à aujourd’hui la force du mystère ?

Du moins ne l’ai-je plus jamais vu lire son livre en public. Il se cache à présent, lit pour ainsi dire sous son pupitre, ce qui me fait penser à ces figures de pierre médiévales qui tiennent leur livre à la main, mais sous une étoffe. Au passage, il imprime et relie lui-même des livres, un toutes les quelques années, comme ces fragments de voyage du tailleur de pierre du XIIIe siècle [document que le narrateur a reçu en cadeau quelques dizaines de pages plus haut].

En ce moment, il longe le golfe du Jade, près de Wilhelmshaven, sur la mer du Nord, où vit encore mon père. C’est la nuit, après le premier jour du printemps, les lumières très loin sur la mer sont sans doute celles de l’île d’Helgoland, et lorsque le lecteur se retourne, il voit Orion disparaître dans les vapeurs de l’horizon. « À l’hiver prochain ! »

 

Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne, 1994, Gallimard, pp. 128-133

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3 réflexions sur “Portrait du Lecteur en despote

  1. Un très grand plaisir à relire ces pages de Handke qui m’avaient déjà bien atteint lors de la sortie du livre (et moi lecteur je me rends compte du temps qui passe et me rend les textes plus denses, comme les vins bien chargés en tanin dans leur jeunesse se sont oxydés avec ampleur – regret des pages non relues depuis trop longtemps !).
    Et permettez-moi d’applaudir à l’humour, le vôtre, de les placer ici, en espérant que vous aussi ayez vos croisières « d’étoffe et de golf de jade »… N’en doutez pas, le plaisir d’être le lecteur du lecteur ne faiblit pas, tout autant que la lecture  » sous le pupitre ».
    jdb

    • Cher Jean-Daniel Baltassat, je vous remercie chaleureusement pour votre commentaire laudatif.
      Bien évidemment, le portrait de cet intrigant (et influent) lecteur, ami lointain du narrateur, m’a frappé à la lecture (pour l’instant encore inachevée) du livre de Handke. Vous avez raison d’en relever l’ironie (parfaitement assumée), bien que je sois très loin de me prévaloir d’une influence quelconque sur les personnes qui me lisent. Le plaisir du livre et de la littérature l’emporte sur une éventuelle revendication de surplomb et d’autorité, que je ne m’aventurerais pas à formuler.
      (je ne suis pas loin, néanmoins, de partager cette phrase du Lecteur de Handke : « Je suis là pour lire ».)

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