Paix du centre, violence de la marge : Brève histoire des empires, de Gabriel Martinez-Gros

Da-ming-hun-yi-tu

Comme vous le savez, j’écris mes notes au rythme régulier d’une note tous les trois jours. Du fait de problèmes personnels, le rythme de publication pourrait être très prochainement perturbé. Ne vous étonnez donc pas si une semaine (ou plus) devait se dérouler sans que je publie une nouvelle note après celle-ci ou la suivante.

Brève histoire des empires, Gabriel Martinez-Gros, Le Seuil, 2014

Les courtes synthèses d’histoire globale sont de deux ordres : soit elles compilent hâtivement quelques faits disparates pour fournir au lecteur un vernis de culture historique ; soit elles tentent de penser l’histoire, c’est-à-dire de structurer conceptuellement l’évolution globale des sociétés humaines en la relisant à l’aide d’une grille d’intellection globale. Dans le premier cas, le fait prime le concept, au risque de l’anecdote, dans le second, le concept prime le fait, au risque du schématisme. Le livre du professeur Martinez-Gros relève de cette deuxième catégorie. Le lecteur de culture historique moyenne apprendra peu de choses dans cet ouvrage de 220 pages : il lui reviendra, au mieux, des détails de ses lectures antérieures sur les Moghols, les Mamelouks ou les Ming. Il n’apprendra rien qu’il n’eût trouvé dans les vastes synthèses, destinées au grand public, d’un Jacques Gernet, d’un John Richards, d’un John King Fairbank ou d’un René Grousset (référence un peu datée). L’aspect le plus intéressant du travail du professeur Martinez-Gros est ailleurs. Il essaie de vérifier, en partant de l’histoire d’une multitude de sociétés qui peuvent se définir comme impériales – sa définition décadre quelque peu le sens commun que nous lui attribuons habituellement – des conditions récurrentes d’apparition et de disparition. Qu’est-ce qui fait naître un empire ? D’où vient-il ? Comment se maintient-il ? Comment se transforme-t-il ? Comment disparaît-il ? Pour ce faire, l’auteur utilise une pensée dont chacun connaît la vogue (méritée) en France depuis quelques décennies, celle d’Ibn Khaldûn. Khaldûn (1332-1406) est, avec Thucydide, Machiavel, ou Montesquieu, un des plus importants penseurs politiques des temps anciens, le seul qui ne se situe pas dans l’orbe civilisationnel de l’occident gréco-latin. Ce n’est pas une concession au politiquement correct de l’époque que de l’admettre : Khaldûn n’est pas un historien comme les autres, il est moins intéressé par la compilation des faits que par la récurrence qu’il peut observer entre eux ; il est moins un narrateur qu’un philosophe, moins un conteur qu’un penseur. S’il est désormais largement disponible en France – la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade lui a consacré deux volumes, heureuse initiative d’une collection ces derniers temps un peu frileuse – Khaldûn ne figure pas encore, dans notre répertoire des classiques de la philosophique politique, comme une source régulière de réflexion et d’intelligence du passé (ou du présent). On trouve peu d’auteurs le citant ; il n’appartient pas encore au canon des classiques. Certains ont dit de lui qu’il était le premier des sociologues, je pense qu’il n’est pas très pertinent de lui appliquer des catégorisations qui lui sont trop postérieures. Khaldûn est avant tout un grand historien parce qu’il pense l’histoire, parce qu’il pense la matière brute des faits, et qu’il lui donne un sens particulièrement novateur, de par son regard formé aux réalités islamiques. Cependant, le professeur Martinez-Gros fait subir à la pensée de Khaldûn un grand saut conceptuel : il l’extrait de sa réalité arabo-musulmane (il n’a guère écrit que sur elle) pour l’essayer sur d’autres champs, dans d’autres domaines et à d’autres époques. Comme il ne s’agit pas d’un ambitieux et vigoureux traité mais d’un essai, qui esquisse une perspective de recherche, qui essaie une hypothèse sur plusieurs champs étendus, ce livre prête certes le flanc à la critique : sa brièveté le conduit au schématisme et, peut-être à la superficialité ; ses références se limitent à quelques livres de synthèse, pas toujours très actuels ; on regrettera l’absence d’ancrage proprement philosophique de cette pensée. Je ne crois pas qu’il soit tout à fait juste, néanmoins, d’en vouloir à l’auteur, qui tend à ouvrir, par son ouvrage, un champ de réflexion stimulant.

Résumons en quelques lignes la pensée de Khaldûn, ou plutôt ce qui intéresse l’auteur dans la pensée de Khaldûn. Je suis contraint par l’espace de cette note à être assez schématique et à rigidifier un peu la théorie khaldûnienne. Selon l’historien arabe, l’empire est une forme de domination qui repose sur deux points fondamentaux : la maîtrise d’un espace urbain développé, pacifié et désarmé ; la taxation de celui-ci par le pouvoir politique et militaire. L’État khaldûnien ressemble peu à celui de nos définitions juridiques : l’État khaldûnien possède, avant tout, le monopole de l’impôt, de la contrainte fiscale et dirige un troupeau de sujets entièrement désarmés à qui il promet la sécurité (et l’enrichissement) contre l’assurance de la protection du centre pacifique de l’Empire : Babylone, Rome, Bagdad, Le Caire, Pékin, Agra, etc. L’objectif de celui qui dirige cet empire est d’expulser la violence du centre de ses possessions, de pacifier les mœurs, d’éliminer les pouvoirs potentiellement concurrents en les soumettant à l’impôt et en les désarmant. L’empire est moins une structure en expansion qu’une cristallisation d’un rapport de force : les grandes conquêtes sont préalables à l’institution de l’empire. Celui-ci n’est pas un agent international agressif, mais une force de pacification des domaines les plus avancés de la civilisation humaine (bassin du Tigre et de l’Euphrate, Méditerranée orientale, Chine du Nord-est, etc.). Seulement, ce temps du désarmement intérieur n’est pas durable. La soumission du centre impérial conduit l’élite conquérante à s’urbaniser, à se dissoudre dans une civilisation technique et urbaine plus raffinée, qui amoindrit peu à peu ses défenses. Elle trahit ses valeurs martiales, se divise en factions, ce qui finit par nuire à sa cohésion et à son agressivité. À cet instant de la décomposition de l’élite impériale, Khaldûn observe qu’aux franges de l’empire, à ses marges barbares au plein sens du terme, un groupe profite de cet affaiblissement. Il entre en guerre, conquiert rapidement l’empire, s’installe en son centre, se civilise puis se désintègre à son tour peu à peu jusqu’à ce qu’une nouvelle marge barbare et guerrière, plus cohérente, la détrône, se civilise, se fasse détrôner elle aussi, etc. Vous l’avez compris, Khaldûn analyse le fonctionnement durable et itératif des cycles impériaux. Il établit à quelques générations seulement la durée des empires : une première génération de conquérants glorieux, une seconde génération qui s’inspire de ses pères et rigidifie l’empire, les suivantes qui se dissolvent dans la civilisation urbaine et ses raffinements. Le monde islamique est évidemment le terrain le plus fertile à l’observation de cette succession : des populations marginales s’emparent d’une capitale qui n’est pas la leur, puis sont elles-mêmes, une fois civilisées, urbanisées, dévirilisées, expulsées du pouvoir politique par une nouvelle marge barbare (ou un résidu intérieur de violence clanique). Les Arabes bouleversent l’orient au VIIe siècle, puis sont eux-mêmes chassés du pouvoir par des guerriers turcs (les Seldjoukides), eux-mêmes détruits par d’autres guerriers (les Mongols), eux-mêmes chassés par des Balkaniques, Anatoliens et Caucasiens (les Ottomans, même d’origine turque, ont bâti leur succès sur l’exploitation militaire des marges balkaniques – albanaise, serbe, bulgare, etc.), etc. De nombreux empires « berbères » (au sens de marginaux et barbares) naissent et meurent dans le monde islamique occidental (Omeyyades, Almohades, Almoravides) comme oriental (Abbassides, Fatimides, Seldjoukides, Ayyubides).

Pour s’emparer de la richesse du centre désarmé, il faut vaincre le pouvoir qui le tient et le supplanter : les dynasties naissent des marges et non du centre car celui-ci n’a plus les moyens militaires et psychologiques pour l’emporter. Une fois le pouvoir central vaincu, la population civile étant désarmée, il n’existe nulle part de capacité de résistance armée qui puisse s’opposer au conquérant. Une minorité de guerriers prend sans coup férir un empire immense, où elle se maintient au pouvoir malgré sa très nette infériorité démographique. Elle laisse le pouvoir civil, culturel et économique à la civilisation centrale mais conserve la puissance militaire, le contrôle du prélèvement des richesses et, pour un temps, la capacité de réprimer et de se battre. Cette élite demeure, par rapport aux gouvernés, en situation de barbarie, d’étrangèreté. Il est crucial de comprendre ce point : parce que l’empire bannit la violence du centre, seule la marge peut avoir le droit de s’en servir, y compris pour gouverner. Dit schématiquement : la violence de la marge maintient le centre en paix. L’aristocratie clanique et guerrière, parce qu’elle porte sur elle l’intégralité de la charge de la violence fait du reste de la société qu’elle domine un espace de paix, d’où la violence militaire est exclue. Il faut cette marge barbare pour maintenir civilisée la civilisation ; elle polarise la violence sur elle et empêche les dissensions armées de survenir au cœur de l’empire (et si elles surviennent, c’est à l’intérieur de l’élite guerrière). N’ayons pas une vision trop irénique : la décadence survient rapidement, et les nouvelles marges, en bouleversant l’élite au pouvoir, déchaînent la violence jusqu’au cœur de l’empire (qui peut d’ailleurs, cela lui est arrivé, être durablement dévasté par ces guerres de succession impériale). Dans l’absolu, c’est l’existence de cette marge barbare qui permet la revivification périodique de l’empire, autrement trop affaibli par sa pacification intérieure ; c’est, en contrepartie, l’existence d’un centre riche qui permet à la marge de s’intégrer au système international et de faire peu à peu reculer l’espace de la « barbarie » face à celui de la civilisation.

Cette théorie, parfaite pour le monde islamique, le professeur Martinez-Gros essaie d’en déterminer la portée générale dans l’histoire eurasiatique. Il établit un premier constat : l’empire n’est possible qu’à un moment où la productivité agricole et la population d’un espace donné sont suffisantes pour permettre l’exploitation fiscale. Autrement dit, l’empire ne peut naître que dans une zone riche, commerçante, productive ; il exige qu’un certain seuil de développement démographique et économique soit passé. Une fois établi, le contrôle de l’empire tombe régulièrement au profit de ses marges. Durant le premier millénaire avant Jésus-Christ celui qui contrôle Babylone et ses fleuves contrôle l’Empire ; à la même période se produit l’unification progressive de la Chine et s’établit le premier empire chinois. Se concentrent dans ces deux zones de vastes populations, installées sur des terres bien exploitées et productives. On observe que l’empire moyen-oriental bascule plusieurs fois au bénéfice de ses marges : les Assyriens sont vaincus par Nabuchodonosor II, dont les héritiers sont balayés par les Achéménides, eux-mêmes balayés par les Macédoniens, eux-mêmes balayés par les Romains. Saisissez-vous le paradoxe ? Dans la lecture khaldûnienne de l’histoire antique, la marge barbare, ce sont les Perses, les Grecs puis les Romains ! Notre conception du citoyen grec avancé contre le barbare oriental et despotique est entièrement inversée : le barbare est (un temps) grec. M. Martinez-Gros montre, de manière convaincante, qu’à la marge du centre pacifique, se tiennent des sociétés en armes, très cohérentes (‘asabiyya), de petite taille, susceptibles, en quelques coups de force bien portés de s’emparer de l’empire. L’empire est donc moins une structure étatique légitime et étendue que le fait même de gouverner l’espace central de la civilisation.

Le retournement conceptuel est majeur, pour un occidental, nourri de la civilité latine et de la gloire de la civilisation grecque. Ici, les Grecs font figure, pendant près de 150 ans (de Marathon à Alexandre le Grand) de marge barbare du cœur riche et civilisé du monde, qu’incarne l’empire Achéménide. Leur mobilisation militaire permanente, leur expérience armée (ils ne cessent de se battre les uns contre les autres), leur capacité au combat, leur cohésion née de l’isonomie leur donneront, au moment de l’affaiblissement définitif des Achéménides, la maîtrise du cœur impérial civilisé. Les conquêtes d’Alexandre, de ce Macédonien barbare des marges de la Grèce, auquel se sont adjointes les troupes des cités hellènes, aguerries par leurs combats fratricides, sont sanctionnées par la prise de la capitale impériale, Babylone, autrement dit, par la capture du centre du monde civilisé par un acteur de ses marges. Les Grecs constituent alors, en Égypte, en Babylonie et, pour un temps plus court, en Perse ou aux confins de l’Inde, la nouvelle élite militaire, qui détient le pouvoir politique. Au cours du siècle suivant, elle se divise, se civilise et s’affaiblit, tout en déplaçant peu à peu le centre civilisationnel (plutôt situé sur les côtes méditerranéennes orientales désormais). Le terrain est bientôt ouvert pour un autre acteur : Rome. Les Antigonides de Macédoine, les Séleucides d’Orient et les Lagides d’Égypte tombent sous les coups de cet acteur des marges, plus cohérent, moins civilisé qu’eux. On l’oublie trop facilement, mais Rome, une fois éliminée la concurrence de Carthage pour la maîtrise des réservoirs de troupes barbares hispaniques et numides, dispose des moyens militaires pour s’emparer, très rapidement de terres bien plus riches que son aire de rayonnement initial : l’orient des Grecs. La barbarie romaine se civilisera au contact des Grecs. Octave vainc Antoine et Cléopâtre à Actium et c’est Rome qui clôt l’âge hellénistique par la sujétion de l’empire. Rome vient en effet d’abattre en un peu plus d’un siècle les trois empires hellénistiques ; elle domine le cœur de la civilisation. Le nouvel empire survit certes un peu plus longtemps que ses prédécesseurs, mais c’est au prix de bascules fréquentes du pouvoir au bénéfice de périphéries militaires marginales comme la dynastie des Sévère, par exemple, venue de Syrie. Je ne peux que résumer la suite d’une histoire bien connue, et traitée par Khaldûn : les Grecs reprennent avec Constantin et Byzance le flambeau de l’empire, qu’ils préservent malgré les « invasions barbares » puis le cèdent aux Arabes (sans disparaître), qui eux-mêmes le cèdent aux Turcs, etc. Ce qui est intéressant, dans la perspective du professeur Martinez-Gros, c’est la définition de l’empire : centre de paix, dont s’empare périodiquement une marge guerrière, qui finit par se dissoudre en se pacifiant et en se civilisant. L’empire équivaut à la possession et à l’imposition des terres les plus riches (dont le potentiel varie au fil de l’histoire : la richesse agricole méditerranéenne a connu une lente translation vers l’ouest et vers le nord ; la richesse agricole chinoise a connu la même évolution, mais vers le sud.). Contrairement aux idées reçues, l’empire n’est pas, au Moyen Âge, la structure fragile et patrimoniale des Carolingiens, ou tout ce qui peut lui succéder.

En effet, la théorie khaldûnienne ne s’applique pas vraiment au champ européen : l’impôt, une fois l’empire romain disparu, est aboli ; les structures politiques qui lui ont succédé sont patrimoniales, ancrées sur une terre, structurées par des régimes de possession, mêlant obligations et libertés collectives. Le système de domination politique unique a explosé en des centaines d’unités qui mettront des siècles à faire émerger, par un jeu de concurrence qui n’intéresse pas M. Martinez-Gros, des structures à nouveau capables d’imposer les populations (sans pour autant être impériales). Il n’y a pas, malgré les protestations germaniques, d’Empire chrétien, car il n’y a pas de centre pacifié dont l’entrée en possession permette d’emporter avec elle tout le reste du continent, il n’y a pas non plus d’impôts. Un conquérant peut prendre une terre ou une région ; jamais il ne conquiert en même temps un espace plus important à la manière des Ming s’emparant de la Chine ou des Arabes du bassin méditerranéen. M.Martinez-Gros aurait pu néanmoins évoquer quelques exemples européens de marges qui ont réussi à s’emparer de terres en Europe occidentale : les Hongrois venus des plaines d’Asie Centrale, la Horde d’Or en Russie et, bien sûr, exemple mieux connu, les Normands, qui prennent l’Angleterre comme les Ayyubides ou les Seldjoukides s’emparent de domaines qui leur sont complètement extérieurs, culturellement et socialement. Néanmoins, ces exemples sont rares et les bascules de pouvoir progressives plus fréquentes (la Reconquista ou la capture de la Sicile par les Normands). Il est vrai aussi que passé 1100, le temps des bascules khaldûniennes s’achève en occident : les dynasties installées le restent, quitte à ce que la couronne passe de temps à autre à une branche collatérale. M. Martinez-Gros désigne là une exceptionnalité européenne évidente, peut-être à la source de la divergence historique majeure des derniers siècles : aucune marge guerrière ne ruine périodiquement le pouvoir européen, pouvoir émietté en bien des souverainetés distinctes, pouvoir dont la base n’est pas la collecte de l’impôt sur une population soumise et désarmée mais la dissémination et l’émiettement intérieurs de la violence ainsi que l’appropriation et l’exploitation directe des terres.

L’auteur ouvre, au-delà de l’espace méditerranéen, des comparaisons fertiles avec la Chine et l’Inde. Là, contrairement à l’Europe, le schéma khaldûnien s’applique remarquablement. Les Moghols sont des Afghans, venus d’Asie Centrale, et qui se taillent un empire dans le Nord de l’Inde aussi vite qu’ils le perdent face à une nouvelle marge guerrière, aux ordres de la Compagnie des Indes (Cipayes d’Oudh puis Sikhs et Pundjabis). La Chine illustre encore mieux les théories de Khaldûn puisque les dynasties qui s’imposent historiquement sur un pays uni (Han, Tang, Song, Ming, Mandchous Qin) sont issues de marges guerrières, occidentales jusqu’à l’émergence de l’Islam, nordiques ensuite. En se sinisant, auprès d’une culture ancienne, prestigieuse et dans laquelle l’activité militaire est très mal perçue, ces conquérants s’affaiblissent. Le centre impérial, centre de paix, se fragilise et des initiatives guerrières de la marge (turque ou mongole) s’en emparent fréquemment. Les Song, qui se sont retranchés derrière deux marges guerrières, sont victimes de la férocité des Mongols… eux-mêmes renversés un siècle et demi plus tard par les barbares du Sud (les Ming), eux-mêmes vaincus, quelques siècles après, par les guerriers mandchous. Ceux-ci, pour éviter cette dilution dans le centre pacifique de l’empire, vont même aller jusqu’à s’interdire la sinisation complète – en refusant les mariages mixtes, en prohibant l’installation des Chinois sur le territoire mandchou – et ainsi se maintenir en tant qu’élite politique barbare à distance de la civilisation pacifique urbaine et agricole des Chinois. M.Martinez-Gros démontre d’ailleurs que la célèbre tentative du Japonais Hideyoshi de conquérir la Chine, pour ridicule qu’elle paraît à nos yeux, du fait de la disproportion des forces, est, lue à travers le prisme khaldûnien, parfaitement logique. Son erreur ne fut pas d’attaquer la Chine, mais de l’attaquer par ses marges coréenne et mandchoue, là où l’’asabiyya était la plus forte. Il aurait probablement fallu attaquer plus au Sud, là où la paix impériale était la plus absolue et le désarmement collectif le plus achevé. Les populations guerrières qui renversent les empires n’ont pas besoin d’être très nombreuses : leur cohésion et leur habileté suffisent, malgré leur nombre restreint, à vaincre les troupes mercenaires ou affaiblies des empires. Une dizaine de milliers d’hommes s’emparent alors d’un territoire gigantesque comme les Normands ont pris l’Angleterre, les Arabes le Sud du bassin Méditerranéen ou les Afghans le Nord de l’Inde.

Autant le dire, cette conception de l’Empire non comme une structure impérialiste, violente, agressive, dominatrice, mais comme une glaciation géopolitique pacifiant son centre et intégrant ses marges à la civilisation, par assimilation et acculturation, et ce après un jeu de balancier violent, paraît fort convaincante. Elle explique bien comment des minorités ethniques obscures ont pu dominer des entités plus évoluées, plus avancées, plus riches par quelques coups de main et quelques batailles heureuses. Elle explique aussi pour quelles raisons cette domination n’a jamais été remise en cause par le centre, mais par la marge. La contrepartie de cette entrée violente dans l’histoire, c’est qu’elle ne peut durer, sauf à territorialiser l’emprise de la nouvelle élite, à abandonner l’impôt et à l’échanger contre la rente terrienne et le service armé local des paysans, des citoyens ou des nobles. L’empire désarme ses sujets, il ne laisse pas de concurrence armée à l’intérieur ; au contraire les royaumes médiévaux ou la Byzance de la réforme des thèmes militaires territorialisent la défense, la confient à des agents sur place, qui ont le droit de s’armer. Dans cette hypothèse, la bascule khaldûnienne ne joue plus : la violence n’est pas expulsée du centre, elle y est maintenue, conservée, et même encouragée (on songe à l’éthique martiale des aristocraties territoriales européennes) ; la marge barbare ne peut plus l’emporter en une fois puisque la civilisation, elle-même armée, se défend pied à pied. C’est ainsi qu’un désastre comme Manzikert (1071), qui eût pu emporter définitivement Byzance, ne l’a pas abattue (elle a « tenu » encore quatre siècles et connu bien des vicissitudes) : la marge barbare n’est pas arrivée jusqu’au centre, et l’État byzantin, territorialisé conserva des moyens de résistance ; il fallut des siècles de grignotage incessant pour l’anéantir. C’est là le schéma constitutif et défensif des nations d’occident, qu’elles soient fondées sur le service militaire de l’aristocratie ou sur la conscription civique.

Cet essai d’histoire globale a le mérite de s’intéresser à la dynamique de la pacification dans la structuration progressive de la civilisation humaine ; sa taille réduite le conduit néanmoins à quelques oublis (la confrontation de Khaldûn avec Thucydide, Hobbes ou Machiavel aurait pu être intéressante) et à quelques simplifications ou négligences. Quelques postulats me semblent moins solides, comme celui faisant de l’empire la condition du développement économique et civilisationnel, quand il me paraît au contraire en représenter sa conséquence et son point de figement. C’est la concurrence pour le pouvoir, politique ou militaire, qui conduit au développement ; la paix et le désarmement du centre de l’empire me paraissent au contraire motiver une forme de stagnation générale, que corrige la régulière réorganisation des pouvoirs liée au triomphe des marges barbares. L’exemple du progrès de la Chine des Qin, au XVIIIe siècle, invoqué pour défendre les avantages d’un empire stable ne me paraît pas pertinent ; il est avant tout lié à l’intégration économique de la Chine dans les réseaux commerciaux internationaux : c’est un développement certes facilité par la paix intérieure, mais dont le moteur est la concurrence, la rivalité économique internationale. De ce que j’ai compris du travail de M. Martinez-Gros, cette forme de concurrence-là, entre entités, est pour lui impensée : il analyse le jeu du centre impérial et civilisé contre ses marges barbares mais n’observe pas que, dans une économie déjà mondialisée comme celle du XVIIIe siècle, le cycle du centre contre ses marges ne fonctionne plus vraiment. L’ère industrielle a commencé ; l’empire, affaibli par les prédations récurrentes de ses marges finit par régresser face à des systèmes territorialisés et économiquement avancés plus efficaces que lui, motivés par l’existence de concurrents et contraints par leur incapacité à l’emporter totalement sur eux.  M.Martinez-Gros montre que l’âge khaldûnien des empires s’est achevé avec la territorialisation à l’européenne et l’intégration à la civilisation des dernières marges barbares. Les nations ont triomphé des empires ; la mobilisation démocratique totale a marqué au XXe siècle l’apogée de ce nouveau cycle historique, dont nous sortons peut-être, à en croire la pacification et la dévirilisation générale de nos sociétés. Pour l’historien, le pouvoir de la marge barbare pourrait fort bien réapparaître épisodiquement, comme l’ont encore montré l’épisode des Talibans s’emparant du pouvoir afghan, l’aventure militaire des milices islamiques du Sahara ou, demain, peut-être, celle des narco-trafiquants étendant leur emprise sur tout le Mexique. Les pistes ouvertes par l’historien méritent donc d’être creusées.

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5 réflexions sur “Paix du centre, violence de la marge : Brève histoire des empires, de Gabriel Martinez-Gros

  1. « Il faut cette marge barbare pour maintenir civilisée la civilisation ; elle polarise la violence sur elle et empêche les dissensions armées de survenir au cœur de l’empire ». Excellente note comme d’habitude. On pense immédiatement, avant même l’apparition des illustrations, à la conquête le la Chine par les mongols et à celle de l’Inde du nord par les moghols. Des différences sensibles toutefois : les mongols se fondent dans une civilisation plus évoluée alors que les moghols apportent l’Islam dans leurs bagages et l’enracinent en Inde. C’est d’ailleurs la radicalisation religieuse d’Aurangzeb qui sera fatale aux grands moghols.

    • Cher Philippe,
      merci pour votre commentaire. Je vais me permettre de faire quelques précisions. Les Moghols n’apportent pas vraiment l’Islam en Inde, qui a commencé à s’acclimater dès les alentours de l’an mille, avec les Ghaznévides. Le nord de l’Inde, à l’arrivée des Moghols, est gouverné par des Etats musulmans. Les Moghols, descendants de Tamerlan, sont en revanche bien une « marge barbare » au sens de Khaldûn. Le Professeur Martinez-Gros relativise la mauvaise réputation historique d’Aurangzeb en montrant qu’il était en réalité dans la situation du dirigeant d’une ‘asabyya épuisée, qui devait faire face à l’émergence de nouvelles marges guerrières, susceptibles de renverser son pouvoir (les Sikhs, les Marathes et, vers la fin, les Européens) : s’il n’a pas été, contrairement à Akbar, un souverain tolérant et ouvert, c’est que déjà le pouvoir des Moghols vacillait ; il aurait été « contraint » de guerroyer (ce qui reste discutable si j’en crois mes souvenirs de la Cambridge History of the Mughal Empire). Je crois d’ailleurs qu’Aurangzeb avait écarté du pouvoir son frère, plus conforme à l’idéal « akbarien » de tolérance et qui aurait peut-être éprouvé des difficultés à maintenir l’Empire face aux Marathes.

  2. Merci pour les précisions. Mes lectures sur sur l’histoire de l’empire Moghol datent un peu il est vrai. Je n’en conserve pas moins un souvenir ébloui de la visite du fort d’Agra et de la capitale fantôme de l’empire Fatehpur Sikri, construite par Akbar, qui donnent une idée de la richesse et de la puissance de cet empire. Les monuments d’Aurangabad, la capitale d’Aurangzeb, témoignent du déclin spectaculaire de l’empire en trois générations.
    Deux suggestions de lecture pour ceux qui s’intéresseraient au frottement de l’occident et de l’orient à cette période : « L’aventure des français en Inde » aux éditions franco-indiennes Kailash (Pondichéry) et, avec les réserves d’usage sur les romans historiques « Les sept portes du monde » de Roger Faligot (Plon), l’histoire de Pierre Malherbe, négociant breton de Vitré, premier français connu à réaliser le tour du monde par va voie terrestre à la fin du XVIème, qui passe un long moment à la cour d’Akbar.

    • Merci pour ces conseils de lecture. J’ajouterai que les éditions Chandeigne ont publié quelques relations de voyage dans l’Empire Moghol, notamment celle de Bento de Gois, un prêtre portugais, déguisé en musulman, et envoyé par Akbar entre l’Inde du Nord et la Chine ; et celle du français François Bernier, soixante ans plus tard, dans l’empire Moghol.

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