Le procès du roman historique : La Mémoire vaine, d’Isaac Rosa

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Isaac Rosa, La Mémoire vaine, Christian Bourgois, 2006 (trad. Vincent Raynaud) (première éd. originale 2004)

J’ai découvert Isaac Rosa, romancier espagnol contemporain (assez jeune puisque né en 1974) par la lecture, en 2010, de son réjouissant Encore un maudit roman sur la guerre d’Espagne ! Dans ce livre, l’auteur prenait un malin plaisir à examiner, sans pitié, son premier roman, La Malamemoria, publié quelques années plus tôt. Il en entrelardait les chapitres d’une critique virulente et sans concession, d’une hilarante méchanceté : forme, fond, postulats, narration, tout y passait. Il en profitait, en démontant son propre travail, pour avancer une critique plus générale du roman mémoriel, un genre dont la littérature espagnole s’est fait une spécialité depuis une vingtaine d’années. Au-delà du simple intérêt littéraire que pouvait constituer un livre archétypal accompagné de sa critique, jubilatoire et acerbe, ce roman présentait une intéressante réflexion sur la confrontation de la littérature à la mémoire et à l’histoire. Il mettait en évidence la naissance et le développement d’une matière mémorielle générale, nourrie presque exclusivement par la littérature, structurée par des poncifs scénaristiques, narratifs ou descriptifs devenus, peu ou prou, la représentation la plus commune du passé. La littérature, avec ses partis pris, semble s’être emparée des commandes de la mémoire collective, dont la matrice est moins ce qui a été que ce qui a été raconté à propos de ce qui a été. Pour être moins abstrait, il me suffirait de proposer au lecteur commun de réfléchir un instant à un personnage historique célèbre comme le Cardinal de Richelieu et de distinguer ce qui ressort de l’histoire effective et ce qui ressort de la construction littéraire dixneuviémiste du personnage, par Vigny ou par Dumas. La réflexion de Rosa intéresse donc, dans ses fondements, le lecteur français. La vérité, cette fois, est la même des deux côtés des Pyrénées. Notre littérature est touchée par un mal similaire : la mise en scène permanente, obsessionnelle, clichesque, du « passé qui ne passe pas », un des meilleurs arguments de vente littéraire des dix dernières années – songez, pêle-mêle, aux succès de Jonathan Littell ou d’Alexis Jenni ou au vaste continent des romans historiques courants. La Mémoire vaine a préludé l’écriture d’Encore un maudit roman sur la guerre d’Espagne ! Formellement moins abouti que ce dernier, plus bavard, traversé de tendances plus centrifuges, La Mémoire vaine constitue une forme de coup d’essai par lequel, à la manière peut-être de Laurent Binet dans HHhH, l’auteur s’interroge sur les possibilités et les apories de la littérature historique.

La ligne narrative principale du livre, doublée, non sans circonvolutions, de lignes secondaires, est la suivante : dans les années 60, le professeur Denis, spécialiste de la littérature espagnole du siècle d’or, est expulsé de l’université de Madrid et s’enfuit en France, où il disparaît sans laisser de traces. De cette anecdote obscure, tirée d’une note de bas de page d’un livre d’histoire, peuvent naître plusieurs récits littéraires, aux implications diverses : dans l’un, le professeur Denis aurait haussé la voix contre le franquisme ; dans un autre, il n’y aurait là qu’une affaire de mœurs bien dissimulée ; dans un dernier, enfin, Denis aurait joué un rôle trouble, peut-être double, auprès de quelque crypto-organisation étudiante communiste. C’est cette troisième veine qu’exploite M. Rosa, non sans l’avoir prudemment assortie de considérations extra-narratives. Conçu classiquement, le roman pourrait alors dérouler une série de passages obligés, de poncifs scénaristiques, débouchant sur une leçon morale plus ou moins habile sur la trahison, la justice ou la tyrannie. Comme l’histoire est silencieuse à propos de ce Denis, elle permet toutes les manipulations littéraires, manipulations qui ont pour généralement but, selon M. Rosa, de divertir le lecteur, de le nourrir de fictions éventées par lesquelles sa représentation du passé est faussée, dans un sens utile au pouvoir économico-politique. Or, l’auteur refuse ce jeu de dupes et souligne, aux différents moments de la narration, tant les choix auxquels il est confronté que les lieux communs qu’il désire éviter. Il justifie ses décisions, et, dans certains cas, laisse la parole à une forme de « faction adverse » qui contredit, à l’intérieur du récit, les postulats de celui-ci. Le brouillage opéré conduit, en apparence, au relativisme : rien n’est vrai, tout est possible, l’écrivain ment et le lecteur est son complice involontaire. En démontant ainsi sa fiction, M. Rosa montre qu’il n’y a pas de gratuité narrative. À l’en croire, superficiellement il n’y aurait pas grand chose à attendre de la littérature, qui trompe et corrompt, pour consoler et rassurer le lecteur. Seule une forme de démesure critique interne pourrait désamorcer les pièges dans lesquels tombe la littérature commune. L’histoire que raconte La Mémoire vaine est donc sapée, à chaque instant, par un narrateur s’adressant directement au lecteur pour lui montrer ce qu’il est possible d’imaginer, ce qu’il est envisageable d’écrire et les conséquences des choix effectués par l’écrivain. Au passage, il critique également certaines tendances de la littérature espagnole, en mettant en scène ses ficelles et facilités narratives préférées. Ce démontage des clichés courants est plutôt réussi. Un chapitre peut ainsi proposer la narration, au premier degré d’un épisode, infléchi ou contredit par le chapitre suivant qui, prenant un autre angle d’observation, réfute en partie le postulat du chapitre antérieur. Quelques passages, conçus comme des documents bruts – articles de presse, manuel administratif, témoignage – tendent à souligner les ambiguïtés d’une narration constamment remise en question.

L’auteur propose, pour rendre sa critique plus ludique, des pastiches – on reconnaîtra sans peine un morceau de littérature médiévale apologétique, une parodie de roman policier de gare, un passage inspiré de Camilo José Cela – qu’il démonte, narrativement, aussitôt énoncés. Le roman historique, comme reconstitution n’est jamais qu’une représentation : il prétend atteindre le réel par l’exposition d’une anecdote passée, mais émet, en réalité, un jugement moral et politique sur ledit passé, fondé sur un système de lieux communs, d’idées reçues et de postulats improuvés. Le roman, en première lecture, ne peut rien, n’atteint rien, il ne fait que corroborer le récit collectif, à l’intérieur d’une vaste sphère où se confondent littérature et mémoire – trompeuse, erronée, vaine. Pour M. Rosa, la littérature n’est susceptible d’éveiller le lecteur qu’à la condition d’éventer elle-même, explicitement, ses propres postulats et de jouer « cartes sur table » avec le lecteur. Une scène est à cet égard très instructive. Un jeune étudiant, André Sanchez, qui constitue l’opposant du professeur Denis, dans l’hypothèse centrale où celui-ci collabore avec la police, est arrêté et torturé. Trois chapitres reviennent sur cette torture : l’un pour l’énoncer, l’autre pour la dénoncer comme faute littéraire et le dernier pour la nier comme erreur historique. Dans le premier cas, la littérature cherche à émouvoir, à bousculer le lecteur en lui donnant à voir l’insoutenable, comme si les mots pouvaient atteindre la réalité de l’horreur, la transfuser dans l’esprit et le corps du lecteur. Dans le deuxième cas, intervient le narrateur qui pose comme principe l’impossibilité de la représentation littéraire de la torture : les mots ne peuvent exprimer la réalité tangible de la douleur et toute mise en récit de cette douleur (parfois complaisante ou mélodramatique) la trahit. Le même débat parcourt la littérature occidentale depuis Auschwitz et la Kolyma: peut-on décrire l’horreur indescriptible sans la normaliser, l’affadir et, partant, l’accepter comme participant du réel ? Seul le silence, alors, peut exprimer l’inexprimable. Un troisième discours, plus étonnant, couronne les deux premiers, vers la fin de l’ouvrage. Intervient dans la fiction un policier retraité, témoin et partie prenante à l’histoire de l’étudiant. Il nie l’usage généralisé de la torture, conteste la narration, la sape, non parce qu’elle n’est pas suffisante pour exprimer le réel, mais parce qu’elle le corrompt, le gauchit, pour des raisons extra-littéraires, pour des raisons idéologiques, pour appuyer la contestation post-mortem de la dictature franquiste. Le policier exprime alors tout un courant de la critique du roman historique, où l’on reconnaîtra sans peine un plaidoyer pro domo qui aboutit à la défense cynique d’une certaine forme de violence d’État (entendue comme un mal nécessaire). Au lecteur de juger, entre ces trois discours, lequel est le plus juste : l’émotion empathique envers le torturé ; le refus de croire que des mots peuvent rendre justice à une douleur innommable ; la contestation, politique et historique, du fait ainsi retracé. Il n’est pas difficile de prévoir que le lecteur a plus de chance de choisir le parti du torturé que celui du bourreau (même s’il s’innocente)…

Ma note part pour l’instant du principe, rosien, que l’écrivain joue « cartes sur table », que son honnêteté narrative, scrupuleuse, donne à voir une dénonciation totale du rapport faussé entre fiction romanesque et mémoire historique. Il s’agirait donc d’un travail d’exploration irréprochable auquel on ne pourrait contester, peut-être, que son relativisme. Je ne suis pas si certain que le brouillard explicatif dont l’écrivain espagnol entoure sa narration soit si probe et intègre qu’il en a l’apparence. Il n’y a pas là de relativisme : M. Rosa opère des sélections, il oriente sa narration et expose, même par des pastiches ou des parodies, une forme de lecture très précise du franquisme. Résumé sans les précautions qui l’entourent, le récit est beaucoup plus net : l’antipathique professeur a donné l’étudiant à la police politique (et à la torture subséquente) contre la promesse de l’abandon des poursuites à son encontre, il a cherché, pour des raisons plus ou moins avouables qui constituent un des principaux fils narratifs du livre, à protéger et à suborner la petite amie de l’étudiant, et en France, a refusé le soutien des communistes exilés, avec lesquels il a hautainement refusé de se mélanger. Certes, pour résumer ainsi le livre, j’en barre toute la dimension critique, la fine réflexion historique et politique, les plaisantes astuces littéraires (la parodie de l’histoire du franquisme en chanson de geste médiévale est très bien vue). Mais après tout, M. Rosa est suffisamment au courant des implications de ses choix narratifs (implications qu’il souligne sans cesse) pour que son récit soit lu comme une construction délibérée, pensée, astucieuse cherchant à démontrer quelque chose.

Dénonciation d’une forme de démission des générations de ralliés au franquisme, dénonciation d’un certain oubli de ce que fut effectivement, sous ses dehors un peu ridicules, la sanglante dictature du Caudillo, dénonciation des lâchetés et des accommodements des élites, La Mémoire vaine ressemble, au fond, malgré tout ce qu’en dit son auteur, au procès littéraire d’une génération par celle qui l’a suivie. À quoi servent, dans ce cas, toutes les précautions qui entourent la narration ? À faire oublier, probablement, ses propres postulats, à les entourer de barrières suffisantes pour qu’ils paraissent inattaquables, à laisser croire, malgré tout, qu’il est possible, au troisième ou au quatrième degré, de produire un texte sans compromission avec ce fameux « passé qui ne passe pas ». Le professeur Denis représente ici une autorité faillie, un capitulard occupé de « bibelots d’inanité sonore », enseignant le Siècle d’Or en plein Siècle Noir et se trouvant très bien avec ses livres, ses textes, ses beautés artistiques, le dos tourné à la réalité sanglante du temps. Rien n’est plus insupportable à des auteurs comme Isaac Rosa que le refus de l’engagement. Ses réflexions métalittéraires n’y changent rien : son livre dénonce, en se donnant l’apparence du relativisme moderniste, la profonde corruption des élites espagnoles sous le franquisme. Et il dénonce, également, les mensonges fictionnels qui permettent d’enrober la réalité sous des dehors moins odieux ou, pire, de la justifier. Le jeune étudiant sacrifié a beau être un perdreau stupide, qui ne prend pas assez de précautions dans une université étroitement surveillée depuis les heurts de 1956, il attire sur lui une forme de sympathie, celle que nous devons aux vaincus, aux sacrifiés, aux disparus de la dictature. La Mémoire vaine revient non sur une disparition, mais sur deux, qu’il oppose : l’étudiant, physiquement tué et le professeur, socialement éliminé. Et Isaac Rosa, contre le relativisme dont il semble se faire le défenseur par ses artifices littéraires, indique qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais d’équivalence entre ces deux victimes.

Passant d’un exercice de style à l’autre, M. Rosa nous livre, en profondeur, un panorama du mensonge littéraire historique contemporain, conçu comme un moyen commode de soulager le lectorat de ses propres responsabilités morales dans l’oblitération du passé. Sous des dehors postmodernes de dialogue métalittéraire entre l’écrivain et son œuvre, l’auteur livre un récit moins ambigu qu’il n’y paraît. Le choix d’un professeur de littérature comme incarnation des compromissions élitaires avec un pouvoir dictatorial ne relève pas, à mon avis, du hasard dont se prévaut l’écrivain. S’il dénonce une mémoire vaine, sans impact, sans effet sur le réel, réconfortante et fausse, c’est, aussi, pour en dénoncer la matrice, la masse de la littérature qui ne pense pas ou qui pense mal, qui consent et soutient, qui produit du sens, mensonger et illusoire, et qui participe, au fond, à la pérennité de l’existant. Derrière l’histoire du professeur Denis, c’est à toute une littérature jugée désengagée et consensuelle, artificieuse et spécieuse, que se prend Isaac Rosa, plus sartrien qu’il n’y paraît. Cette lecture du passé, dernier avatar du radicalisme littéraire, ne fait-elle pas l’économie de l’analyse de ses propres postulats ? Est-on si certain que La Mémoire vaine ne participe pas, lui aussi, à sa mesure, à la formation des mensonges de la mémoire collective ?

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Une réflexion sur “Le procès du roman historique : La Mémoire vaine, d’Isaac Rosa

  1. merci de me faire découvrir cet auteur… pour l’instant j’en suis resté à Antonio Miñoz Molina, Manuel Rivas et Javier Cercas, écrivains que j’admire et dont je possède tous les livres que je relis souvent
    pour info, j’ai eu la chance de connaitre Julio Cortázar en 1977 avec qui j’ai eu un entretien sur ses rapports avec le jazz et les autres musique, nous sommes devenus amis ensuite
    bien cordialement
    Jacques Chesnel

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