Un critique d’aujourd’hui

1897 Kraus

« Au XIXe siècle, la critique est née comme une boxe littéraire. Pour un article favorable, les journaux publiaient dix éreintements. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée. Après la boxe où férir, la brosse à reluire. [je souligne] Souvent, cette attitude bienveillante s’adosse à un argument pragmatique : quand la place manque, à quoi bon consacrer de l’espace à un ouvrage que l’on n’aime pas ? Au « Monde des livres », nous avons eu cent fois cette discussion. Et toujours la même conclusion s’est imposée : si l’essentiel est de bâtir un lien de confiance avec vous, lecteurs, ce lien passe par une ferme hiérarchisation de nos choix. Quel crédit accorder à des enthousiasmes qui ne s’accompagneraient jamais d’aucune déception ? Notre époque tend à domestiquer l’esprit critique en faisant peser sur lui le soupçon d’agressivité, voire de ressentiment. Raison de plus pour renouer avec une lecture loyale et franche, seule garante d’une authentique sympathie à l’égard des textes. »

Jean Birnbaum, Le Monde des Livres du 6 février 2014

Admirez, chers lecteurs, comme l’éditorial du Monde des Livres du 6 février 2014 définissait une austère philosophie critique pour le quotidien de référence. Retour au XIXe, retour à la grande critique polémique et vipérine, aux éreintements sur cinq colonnes, à l’assassinat littéraire considéré comme un des beaux-arts. Avis aux Théophile Gautier, aux Sainte-Beuve et aux Charles Baudelaire de ce temps : de larges tribunes vous sont désormais ouvertes pour abattre les Delavigne et les Lemercier, pour défendre les Stendhal et les Balzac que notre temps ignore du haut de sa bêtise bourgeoise et philistine ! Il ne sera pas dit que triomphera encore dans les pages du quotidien vespéral la pratique, hélas trop répandue, de l’éloge outré et vague, où le journaliste, en guise de critique, touille quelques grumeaux de la quatrième de couverture avec le fond de sauce du dictionnaire des poncifs laudatifs. L’équipe du quotidien vespéral ouvrira ses colonnes aux « ouvrages que l’on aime pas ». Il « renoue » avec la « lecture loyale et franche ». Il boxera à l’occasion qui le méritera. Il ne sera plus de gloire qui tienne ; il jugera avec la même sévérité la baisse de régime du grand prosateur et la boursouflure du plumitif influent, l’inconséquence de l’écrivain débutant et le radotage de l’Académicien glorieux. Enfin, enfin, nous retrouverons les lignes persifleuses de Sainte-Beuve (voir les recueils des Lundis, collection « Bouquins ») et les lacérations du volcanique Barbey (voir ses critiques complètes aux Belles Lettres). Si quelques égos fragiles doivent en souffrir, on le regrettera, mais il faut bien compenser trente ou quarante années d’aplatissement, de boniments et de réclame. Pierre Jourde, sur son blog, s’est félicité de cet éditorial quelques jours après sa publication. Rappelons-nous que ledit M. Jourde doit une partie de sa gloire actuelle à sa dénonciation de la complaisance et de l’incompétence dont avait fait preuve le quotidien de révérence par le passé. Lui qu’une journaliste du Monde des Livres avait appelé « le crétin des Alpes » avait bien le droit de se réjouir. Il avait raison ; elle avait tort. Et c’est la ligne Jourde qui a gagné. Les plumes plongent dans des encriers de vitriol… ou, pour le dire de façon plus moderne, les toners des imprimantes sont chargés d’acide ! Le programme Birnbaum est maintenant en application, formulé nettement, inscrit en lettres d’airain au fronton du Palais de la Critique. « Du punch » !

Lisant en février ces quelques lignes de M. Birnbaum, je louai cette initiative. Sans être très exigeant, je désespérais pourtant de lire, dans la presse quotidienne française, une critique digne de ce nom, qui examinât en profondeur les livres qui lui étaient soumis, usant de la louange autant que du blâme, renversant, s’il le fallait, les gloires du temps. On trouve toujours un critique cinématographique pour assassiner un chef-d’œuvre ; on ne trouve jamais un critique littéraire pour exécuter un navet. Voilà en une phrase le paradoxe de l’époque. Craint-on de froisser ? Combien furent blessés les orgueils de nos meilleurs écrivains, les Hugo, les Lamartine, les Vigny, les Balzac, dans les centaines de feuilles que produisait la presse parisienne de la grande époque ! Et la moindre réserve, de nos jours, ferait tourner de l’œil Mme N’Diaye, M. Moix ou M. Toussaint ? Allons, allons. On connaît le mot de Beaumarchais, galvaudé par Le Figaro. « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ». Que les mérites soient pesés, les tournures examinées, les défauts relevés ; et qu’en face soient célébrées les heureuses formulations et les constructions subtiles. Nos délicats écrivains contemporains connaîtront enfin la contradiction ! Finie la complaisance coupable, celle-là même qui conduisit l’ancienne équipe du Monde, dirigée par Éric Fottorino, à rédiger en son temps, pas si éloigné, un article fort enthousiaste sur le roman d’une certaine Marie Fottorino (fille de…) ! Tranchées les étranges connexions entre une partie de la rédaction et les équipes d’une revue littéraire dirigée par un écrivain bordelais reconnu ! Avec M. Birnbaum, c’est une critique bagarreuse et sévère qui reprend les rênes du supplément le plus coté du Paris littéraire contemporain. Ce que vise M.Birnbaum ? À établir avec ses lecteurs « un lien de confiance » bâti sur une « hiérarchisation des choix » qui contrebalance les enthousiasmes par des sévérités tout aussi justifiées. Loyauté, franchise, authenticité, comme ces mots résument à eux seuls l’impératif moral que nous désespérions de voir appliqué dans la presse littéraire !

Hier, Le Monde mettait en couverture, du journal comme du supplément, Catherine Millet, auteur, ces derniers jours, d’un « chef d’œuvre ». C’est M. Birnbaum lui-même, qui, à côté d’un éditorial vantant l’habile conceptualisation sociologique de M. Caron, chroniqueur et journaliste à la télévision (et promoteur du subtil syntagme « droite bobards »), s’est livré à l’exercice de « lecture loyale et franche » si bien promis en février dernier.

Plutôt que de reprendre entièrement cette page « d’authentique sympathie », j’en ai extrait (et souligné) les passages les plus laudatifs. Vous le constaterez, la sympathie va loin.

Vous noterez également le petit post-scriptum à l’article, qui lui donne toute sa saveur.

« A la page 71 d’Une enfance de rêve, Catherine Millet raconte la première confidence que lui fit son père. […]

Bien avant de restituer la première confidence du père, elle a détaillé plus d’une « première fois » : premier jour d’école, première marelle, première humiliation, première prière, première lecture… Décrite avec une précision et un tact bouleversants, chacune de ces étapes a resserré un peu plus nos liens avec elle. Son récit n’a pas seulement suscité l’identification,mais un plein abandon : nous avons embrassé ses mots, les yeux humides.

[…]

C’est d’abord une méditation sur la façon dont nous autres, enfants, allons à la rencontre des choses, collant d’abord aux apparences avant que la vie ne nous mette à distance. Comment faire pour que cette distance soit juste ? C’est toute la question posée par ce chef-d’œuvre. 

[…]

EXIGENCE DE VÉRITÉ

La lucidité comme vocation spirituelle, la distance comme malédiction à exorciser : depuis La Vie sexuelle de Catherine M. (Seuil, 2001), cette double tâche accapare Catherine Millet, dont l’écriture mêle la chair et l’âme dans une joyeuse continuité, à la manière des mystiques. Chaque terme est tendu par l’exigence de vérité, comme s’il devait à lui seul combler l’écart entre l’imaginaire sans limite de l’enfant-dieu et l’univers borné de l’adulte. […]

Chez la fondatrice d’Art Press, qui est aussi historienne de l’art, il y a cette foi dans la littérature, dans sa capacité à sauver les apparences et à rétablir les sensations qui, au cœur de nos vies, relancent chaque « première fois ». A partir d’une expérience singulière, corps familier (les yeux du père, les seins de la mère) ou objet vécu (une chaussette sur un pied blessé), l’auteure fait rayonner une lumière qui éclaire l’existence de tous et de chacun. Ouvrez Une enfance de rêve à n’importe quelle page, mettez-le sous les yeux d’un ami, et vous l’entendrez bientôt s’exclamer : « Mais bien sûr ! C’est vraiment ça ! C’est bien ma vie ! » Vous comprendrez alors que si Catherine Millet « sait » vous tromper, c’est pour mieux vous réconcilier avec la multiple splendeur des choses. »

[suit cette mention légèrement séparée de l’article]

Catherine Millet collabore au « Monde des livres ». (sic)

Jean Birnbaum, Le Monde des Livres du 25 avril 2014

Eh oui ! C’est le livre d’une collaboratrice du quotidien que M. Birnbaum critique ainsi. Une collaboratrice du Monde publie un ouvrage « tendu par l’exigence de vérité », écrit avec une « précision et un tact bouleversants », et ce « chef-d’œuvre » nous « réconcilie avec la splendeur des choses ». Une collaboratrice du Monde publie un « chef-d’œuvre ». Je vous le répète : une collaboratrice du Monde publie un « chef-d’œuvre ». Peut-être n’avez-vous pas encore compris : une collaboratrice du Monde publie un « chef-d’œuvre ». Nous nous abandonnons à ce délice ! Je voudrais le répéter dix fois, tant cette conclusion fascine ! On écrit et publie des « chefs-d’œuvre » au Monde et ensuite, eh bien, on critique les « chefs-d’œuvre » qu’on a écrit et publié. Comme tout cela est simple ! Là voilà, la critique « franche et loyale », en pleine gloire, assurée par celui-là même qui nous disait, deux mois et demi plus tôt, qu’il voulait du punch, des morsures, du sang. Pas de concession, hein ? Aucune réserve en tout cas… Après tout, il était loyal de préciser que Mme Millet ne fait pas qu’écrire des « chefs-d’œuvre », mais qu’elle collabore aussi au Monde des Livres. C’est là, sûrement, toute la portée de l’exigence de loyauté. Comme tout cet article transpire la mauvaise foi ! Comme il sonne faux ! J’ai même pensé à une parodie. L’examen de l’éditorial attenant renforce encore ce sentiment : le plat éloge du livre plat du plat Aymeric Caron, dont la plate célébrité tient tout entière à ses plats passages dans une plate émission de plat divertissement, donne l’impression d’un véritable passage « de brosse à reluire » servile sur une pleine page. Que de zèle, que de flagornerie ! Lyrique ou pâteuse, la critique complaisante règne sur Le Monde comme l’ordre, en ce moment, à Odessa… Les mânes de Karl Kraus ou de Léon Bloy ne sont visiblement pas prêtes de régner sur Le Monde.

De la critique du XIXe, cet article a toutefois repris quelque chose, une partie de son vocabulaire. Personne, depuis 1870 n’avait osé écrire, comme M. Birnbaum, que « nous avons embrassé ses mots, les yeux humides ». On ne mouille plus les livres de nos larmes depuis l’avant avant dernière guerre ! Eh bien, M. Birnbaum, tout préoccupé de restaurer le XIXe siècle littéraire, en a ressuscité les larmoyantes exclamations et les bourratives révérences. On place les pages mouillées de larmes sous les yeux d’un ami, qui, bientôt, pâli, se pâmera. On le raccompagnera à son tilbury, une fois sa connaissance reprise et on lui laissera un billet pour Mme la Marquise, qui, comme chacun sait, sort, comme Le Monde, à cinq heures. Le XIXe disiez-vous, M. Birnbaum ? Le « stupide XIXe » alors…

Je ne veux pas être trop sévère. Le livre de Mme Millet est peut-être un « chef-d’œuvre ». Je ne sais. Depuis l’éditorial de M. Birnbaum de février, Le Monde en a célébré, des chefs-d’œuvre. La première page déborde de chefs-d’œuvre. Il y a trop de chefs-d’œuvre pour tous les évoquer. Il est peu dire que le chef-d’œuvre est consubstantiel au Monde des Livres. En neuf semaines, ce fut le chef-d’œuvre de Pierre Guyotat, le chef-d’œuvre d’Adam Thirlwell, le chef-d’œuvre de Christine Angot, le chef-d’œuvre de Milan Kundera, le chef-d’œuvre de Donna Tartt, le chef-d’œuvre de Jean Echenoz, le chef-d’œuvre de J.Robert Lennon, le chef-d’œuvre d’Édouard Louis, le chef-d’œuvre d’Annie Ernaux. Assez ! N’en jetez plus ! Je suis submergé ! C’est trop de chefs-d’œuvre ! Cessez de chef-d’œuvrer ! Laissez le public respirer ! Notre époque est remarquable en ceci, elle est plus consciente de ses chefs-d’œuvre que les précédentes, toutes confites d’admiration pour les vestiges de l’Âge d’Or. La nôtre en revanche, tartine le chef-d’œuvre chaque semaine ! Il n’est pas d’opuscule de 80 pages éventées écrites pour les malvoyants qui n’obtienne ses épithètes louangeuses. On ne prête plus attention à tout cela. Comme semblait l’avoir compris M. Birnbaum avant de se déjuger, toutes ces louanges n’ont pas de sens. Soyez loyaux, soyez francs, louez avec réserves, célébrez avec modestie, assortissez vos caresses de quelques coups de griffes, ne singez pas le XIXe, osez être de votre époque, et soyez libres, sans concession et sans hostilité, sans emphase et sans injustice, ce sera déjà bien.

Après avoir lu mes commentaires, vous pourrez estimer que je suis jaloux, que je suis aigri ou que j’essaie de me faire valoir. Après tout, n’est-ce pas un moyen de signifier, par là, que je fais ici de la vraie critique, celle que l’institution, elle, ne fait pas ? Non, je ne me place pas si haut. J’observe et je désespère. Je ne désespère pas que la critique tourne la plupart du temps au publi-reportage mal écrit (le Magazine littéraire en a donné un navrant exemple à propos du dernier livre de Mme Ernaux), non, je désespère qu’elle puisse montrer une telle impudence : clamer avec morgue sa vertu à la veille de se livrer au vice, et au vu de tous, voilà le ridicule. Où est le Juvénal que notre époque mérite ? Qu’il s’attaque en premier aux Tartufes du quotidien de référence ! C’est la même impudence qui a longtemps poussé ce quotidien à clamer d’un côté son hostilité à M. Sarkozy et, de l’autre, à publier chaque semaine un supplément « bling-bling » dont la vulgarité obscène et outrancière dépasse, et de loin, les pires fautes de l’ancien Président en la matière. J’avais souligné, voici quelques mois, le ridicule de cette hypocrisie. Je ne peux que le montrer une nouvelle fois, dévoilé jusqu’à l’absurdité. Je m’en tiendrai, moi, aux judicieuses leçons du M. Birnbaum de février : boxe loyale et authentique franchise, hiérarchisation et refus de la brosse à reluire, oui, ça, vraiment, me convient.

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4 réflexions sur “Un critique d’aujourd’hui

  1. Comme c’est juste. Mes compliments, remerciements, encouragements.
    Et « Le Musée de l’innocence » ?
    Un lecteur fidèle, lointain mais proche,
    J.-B. Puech

    • Merci cher M. Puech. (je n’ose vous remercier pour votre fidélité, tant l’expression a été galvaudée depuis vingt ans sur les ondes et les écrans ; je vous remercie tout de même très sincèrement de me lire et de vos compliments, remerciements et encouragements !)
      Je n’ai pas encore lu « Le Musée de l’innocence », submergé que je suis par les « livres à lire prochainement ». Je vais finir par ressembler à ce pauvre Prince Jacinto, les volumes se multiplient chez moi et je ne parviens pas à suivre le rythme de mes acquisitions.
      Amicalement

    • J’avais l’impression de voir moins de renvois d’ascenseur que par le passé dans le Monde des Livres, mais visiblement ce n’est pas le cas. C’est par l’absence de réserves et le lyrisme forcé que se repèrent les pires exemples en la matière.

      (merci pour votre lien, je vous ai écrit plus longuement sur votre boîte mail)

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