Folie de la bibliothèque

Bibliothèque du professeur Richard Macksey

Bibliothèque du professeur Richard Macksey

Dans son roman satirique 202, Champs-Élysées, l’écrivain portugais Eça de Queiroz montre plaisamment les périls de l’accumulation exhaustive, boulimique et insensée de savoir et de livres. Avant que de présenter ce roman dans une note, j’avais envie de vous en donner un extrait à savourer.

Simultanément, et pour obéir à son idée, à moins qu’il ne fût gouverné par le despotisme de l’habitude, il ne cessait, tout en accumulant de la mécanique, d’accumuler de l’érudition. Ah ! cette invasion de livres au 202 ! Solitaires, deux par deux, en paquets, dans des caisses, minces, gros et pleins d’autorité, recouverts d’une plébéienne jaquette jaune ou reliée en maroquins filigrané d’or, éternellement, torrentiellement ils envahissaient par toutes les portes la bibliothèque, se répandant sur le tapis, se carrant dans les fauteuils vides, trônant sur les robustes tables, grimpant, grimpant surtout contre les fenêtres, en tas voraces, comme si, suffoqués par leur propre nombre, ils cherchaient avec angoisse de l’air, de l’espace ! Dans l’érudite travée, où seuls les carreaux les plus hauts étaient à découvert, sans que des livres les encombrassent, pesait continuellement un pensif crépuscule automnal alors que dehors juin brillait de mille feux. La bibliothèque avait débordé dans tout le 202. On ne pouvait ouvrir une armoire sans qu’une pile de livres, privée de ce rempart, vous dégringole dessus. On ne pouvait soulever un rideau, sans qu’apparaisse une abrupte pile de livres ! Et mon indignation fut immense, un matin, alors que je courais pris d’une urgence, et défaisant déjà mes bretelles, quand je trouvai la porte du water-closet barrée par une terrifiante collection d’études sociales !

Je me rappelle plus amèrement encore la nuit historique où dans ma chambre, fatigué, moulu par une promenade à Versailles, les paupières pleines de sable et papillotantes, je dus déloger de ma couche, en jurant, un redoutable Dictionnaire de l’industrie en trente-sept volumes ! Je me sentis alors arrivé à complète saturation du livre. En donnant de grands coups de poing dans mon traversin, je maudis l’imprimerie, l’incontinence verbale de l’humanité… Et j’avais déjà allongé mes jambes, et m’assoupissais, quand je me heurtai violemment, à m’en rompre la précieuse rotule du genou, contre le dos d’un volume qui s’était perfidement dissimulé entre le mur et la courtepointe. Avec un hurlement de fureur j’empoignai et lançai de toutes mes forces l’insolent volume — qui renversa le vase de fleurs et inonda un riche tapis du Daghestan. Et je ne sais pas très bien si je réussis ensuite à m’endormir, car mes pieds, que je n’entendais pas se déplacer, qui ne faisaient aucun bruit, continuèrent à se cogner dans des livres, dans le couloir éteint, et aussi dans le jardin sablonneux nimbé par le clair de lune, et dans l’avenue des Champs-Élysées, pleine de monde et de bruit comme pour une fête nationale. Et, ô prodige, toutes les maisons alentour étaient faites de livres. Dans les branches des marronniers, ce qui bougeait c’étaient des feuilles de livres. Et les hommes, les dames élégantes, vêtus de papier imprimé, avec de grands titres dans le dos, avaient à la place du visage un livre ouvert, dont une brise paresseuse tournait doucement les pages. Au fond, place de la Concorde, j’aperçus une montagne de livres escarpée, que je tentait d’escalader, le souffle court, me retrouvant soudain enfoncé jusqu’aux cuisses dans une visqueuse couche de compositions en vers, ou me cognant contre la jaquette, dure comme un roc, d’imposants volumes d’exégèse et de critique. Je montait à de telles hauteurs, au-delà de la Terre, au-delà des nuages, que je me retrouvai, émerveillé, au milieu des astres. Ils roulaient sereinement, muets, énormes, recouverts d’une épaisse croûte de livres, qui laissait filtrer, çà et là, par quelque fente, entre deux volumes mal superposés, un rai de lumière étouffée et oppressée. Et mon ascension me conduisit ainsi au Paradis. C’était à l’évidence le Paradis, puisque mes yeux d’argile mortelle aperçurent le vieillard de l’Éternité, celui qui n’a ni commencement ni fin. Environné d’une clarté qui émanait de lui, plus lumineuse que toutes les autres, entouré d’étagères en or débordant d’incunables, assis sur des in-folio très anciens, son interminable barbe floconneuse étalée sur des piles de feuilles volantes, brochures, journaux et catalogues — le Très-Haut lisait. Le front superdivin qui avait conçu le monde reposait dans la main superpuissante qui l’avait créé, et le Créateur lisait, et souriait. Je me risquai, tremblant d’une horreur sacrée, à jeter un œil par-dessus son épaule, d’où jaillissaient les éclairs. Le livre était un livre broché, à trois sous… L’Éternel lisait Voltaire, dans une édition bon marché, et souriait.

202, Champs-Élysées, Eça de Queiroz, La Différence, coll. Minos, traduction Marie-Hélène Piwnik, pp. 102-105

Plus loin dans le roman, le Prince Jacinto, qui empile tous ces livres sans jamais savoir lequel lire, trouvera le bonheur loin de l’accumulation inutile de ces volumes qu’il est incapable de trier. Quelques classiques, lus et relus, lui suffiront alors : Homère, Virgile, Cervantès, etc. Eça de Queiroz – qui ne lésine jamais sur les effets et la satire – désigne un risque toujours très actuel : celui de ne pas choisir, de ne pas exclure, de se laisser emporter à entasser plus de savoir qu’on n’en pourra jamais assimiler (on notera que les deux seules séries citées dans l’extrait sont un Dictionnaire de l’Industrie et des études sociales, bref du savoir positif entendu comme périssable et, peut-être, à moins d’être expert en ces domaines, superflu). Nos bibliothèques publiques et nos librairies débordent de milliers de volumes, dont l’étendue finit par nous écraser. Jacinto, en bon esprit positiviste, accumule tout le savoir, le réunit chez lui jusqu’à se couper de l’existence même, repoussée dans une ombre éternelle et pesante, celle de ces volumes occultant toute lumière extérieure. Cette vie artificielle ne le satisfait pas, elle le blase, en le privant de ses sensations, en l’aveuglant et en l’assourdissant. La bibliothèque devient le danger qui menace de submerger la psyché humaine, comme le rêve de Zé Fernandes, le narrateur, l’illustre métaphoriquement. Le savoir moderne déborde les capacités humaines. La folie qu’un Canetti mettra en scène, avec une grande puissance narrative, dans Auto-da-fé, n’est pas loin. Il suffira au possesseur de la bibliothèque, le professeur Kien, d’y croire et de ne vivre que pour elle : à la folie blasée et acquisitive de Jacinto succèdera la folie érudite et impliquée de Kien.

Or, tout authentique lecteur doit, quelle que soit sa bonne volonté et son ouverture d’esprit, discriminer et exclure, et ne se concentrer que sur les textes et les auteurs qui lui sont les plus essentiels. La tentation est forte de céder à telle ou telle fièvre de savoir, tel ou tel désir d’assimiler, telle ou telle envie de connaître Résister est l’affaire, croyez-moi, de chaque instant. C’est une question de discipline et les plus féroces lecteurs n’opposent eux-mêmes que de fragiles barrières à l’extension continuelle des collections. Se réfréner est néanmoins un exercice salutaire et fondamental. Comme le dit l’écrivain argentin Matias Serra Bradford : Celui qui lit voracement doit forcément exagérer ses préjugés pour écarter des écrivains qui peut-être, avec un peu de bonne volonté, comme on dit, obtiendraient ses bonnes grâces, mais s’il n’appliquait pas cette méthode d’exclusions rapides, il deviendrait (encore plus) fou. (Europe, n° 1020, p. 235)

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