L’âme et la matière : Un Barbare dans le jardin, de Zbigniew Herbert

Les Alyscamps

Cinquième et dernière note de la série « succincte ». Cette semaine de publications rapprochées m’a permis de rattraper une partie de mon retard. 

Un Barbare dans le jardin, Zbigniew Herbert, Le Bruit du Temps, 2014 (trad. Jean Lajarrige et Laurence Dyèvre) (première éd. 1962).

Dans Arles, où sont les Alyscamps,

Quand l’ombre est rouge, sous les roses,

Et clair le temps,

 

Prends garde à la douceur des choses.

Lorsque tu sens battre sans cause

Ton cœur trop lourd ;

 

Et que se taisent les colombes :

Parle tout bas, si c’est d’amour,

Au bord des tombes.

Paul-Jean Toulet

Le poète polonais Zbigniew Herbert obtint, à la fin des années cinquante, le rare privilège de pouvoir voyager en Europe de l’Ouest, à charge pour lui, en contrepartie, de tirer de ses déplacements quelques textes qui figureraient dans les revues intellectuelles varsoviennes. On imagine quelle chance cela pouvait être, à cette époque et dans ce contexte, de pouvoir se déplacer à peu près librement de l’autre côté du rideau de fer, comme tant de touristes occidentaux d’alors. Un Barbare dans le jardin réunit dix textes, tous consacrés à la France et à l’Italie, qui ont paru entre 1960 et 1962 en Pologne. L’écrivain y aborde son sujet par la bande : pas de passage obligé, pas de texte sur Florence, ni sur Venise, ni sur Paris. Il ne s’ébaubit pas plus des ruines romaines qu’il ne s’ébahit de la couleur des cieux vénitiens. En revanche, il passe, plaisamment, de Lascaux à Fra Angelico, de Paestum à Arles, du Valois à Orvieto, dans une sorte de tour de France et d’Italie des sites secondaires (ce qu’est à l’époque de son passage – 1958 – Lascaux, dont l’authenticité était alors contestée). On imagine d’autant mieux la surprise du lecteur polonais que l’écrivain entretenait des splendeurs de la façade d’Orvieto, des méthodes de construction des cathédrales gothiques de Picardie ou de la collection de peintures du duc d’Aumale. En cela réside sûrement le premier intérêt de ces textes : ils ne nous arrivent pas en main déjà lus, déjà vus, comme tant de récits de voyageurs qui essaient de faire croire à la nouveauté de Rome ou de Paris dans leur regard. Ils surprennent, distraient, intéressent. L’édition du volume accentue encore ce plaisir : papier agréable, toucher plaisant, etc. Il faut donc une nouvelle fois saluer les éditions du Bruit du Temps pour la qualité de leurs réalisations techniques. L’éditeur a eu, de plus, la bonne idée d’accompagner ces textes de quelques illustrations bien choisies, notamment dans l’article sur Fra Angelico : les reproductions sont, compte tenu du format du livre et du papier utilisé, de très belle qualité (quelles couleurs !). Pour un livre de poète, Un Barbare dans le jardin étonne formellement. Plutôt que de se livrer à une exploration subjective de ce qu’il visite, de rêver et de faire rêver, Herbert adopte en effet une méthode de travail plus rationnelle et didactique. Une envie d’expliquer paralyse parfois le désir de partager. Il n’y a pas ou peu d’envolées, et encore moins d’affects. Si le poète s’autorise, par exemple, à analyser et illustrer sa fascination personnelle pour les visages impassibles de Fra Angelico, il ne prend à aucun moment le risque du lyrisme chaud, de la belle page destinée aux anthologies futures. Ce n’est pas Suarès, ce n’est pas Le Voyage du Condottiere, le lecteur ne trouve ni raccourcis fulgurants, ni beautés éclatantes, ni envolées métaphoriques. La prose d’Herbert adopte un certain lissé qui pourrait presque décevoir si elle ne donnait, par son extrême fluidité, plus de poids à son contenu, plus de tranchant à ses rares embardées. L’article ronronne d’aisance et, subitement, catapulte une flèche au cœur de son sujet.

Très conscient des processus historiques, des réalités matérielles, des phénomènes concrets, Herbert entrelace ses considérations paysagères, architecturales ou esthétiques de précisions techniques, de dates, de faits. Il s’agit bien d’essais, qui explorent, avec un œil amical et critique, des sujets hétéroclites. Plutôt que de vibrer bourgeoisement aux réalités esthétiques qu’il perçoit, il se met, très simplement, à les démonter, à explorer la provenance des pierres, la méthode de création des pigments, la technique du maçon ou du fresquiste. L’art quitte les rivages éthérés et interprétatifs ; Herbert revient à l’objet, sensuel, chaud, matériel. Est-ce à dire qu’Un Barbare dans le jardin ne propose qu’une lecture matérialiste, dialectique et marxiste ? Non. Herbert est plus fin que cela. Le docte matérialiste laisse heureusement au joyeux poète quelque espace pour s’exprimer, mais il ne le fait jamais en vain, jamais à l’extérieur des réalités techniques et pratiques de l’activité artistique. Il ne faut pas oublier que ces textes, écrits dans les années 50, devaient paraître dans des revues polonaises à l’époque communiste. On sent donc, dans plusieurs articles, quelques coups de chapeau à l’activité créatrice des masses (masses paléolithiques de Lascaux ou masses médiévales de Notre-Dame). Il oppose au culte du génie celui du labeur, au culte de l’artiste celui de l’artisan. Elles travaillent la matière, ces mains anonymes qui élèvent l’œuvre d’une civilisation. Et quand elles s’individualisent, c’est pour l’exprimer mieux encore. Les pages sur les peintres rupestres, sur les milieux de la peinture siennoise du Trecento ou sur la sculpture gothique résonnent comme des hommages à la main, à l’œil, à la technique d’une époque, tous mis au service d’un élan collectif. La France en a, des écrivains qui rendent un culte aux génies, dont les noms sont grassement touillés dans des pages gratuites et répétitives. Ils citent, ils énumèrent, ils répètent sur de pleines pages. Ils mettent les génies à leur service, comme pour s’accaparer leur mérite et leur grandeur. Depuis trente ans, dans leurs livres, ils s’exclament (non sans style) « Ah ! Venise ! Personne ne le dit mais… Canaletto ! Casanova ! Ah ! Tout le monde croit que… Goldoni ! Mozart ! Les grands ! C’est moi seul qui depuis des décennies la célèbre cette magie des Lumières, cette fête de l’esprit, ce carnaval de la joie !» Zbigniew Herbert n’est pas de ce camp-là. Par leur tenue, leur équilibre, leurs précisions, ses écrits sont l’antithèse de ces textes d’essayistes, qui divertissent un temps, avant que de nous lasser. S’il montre une appétence pour la lecture matérialiste de l’histoire artistique, Herbert n’est pas un propagandiste du réalisme socialiste et jdanovien. Célébrer les cathédrales gothiques ou les temples de Paestum, c’est reconnaître la puissance des ébranlements spirituels, la force des croyances et des convictions, qui emportent une civilisation vers son accomplissement. Si ces élans ont une matérialité, un ancrage dans la pierre et la terre, ils plongent leurs racines au fond de la spiritualité et de la sensibilité humaine. L’artiste ne peut que s’incliner et l’infrastructure marxienne avec elle.

Herbert met certes l’accent sur les élans spirituels des civilisations antique et médiévale ; il livre surtout deux essais historiques fascinants, l’un sur les Albigeois (ou Cathares), l’autre sur le procès des Templiers. À leur premier degré de lecture, ces deux essais ne semblent être rien d’autre que des synthèses, assez factuelles et plutôt banales, de deux épisodes tragiques de l’histoire de France : le bouleversement politique et religieux du Sud-Ouest de la France par les Croisades anti-cathares de la première moitié du XIIIe siècle et, un siècle plus tard, la destruction de l’Ordre du Temple, sur ordre du roi Philippe IV le Bel, pour des motivations politiques et, principalement, financières. Herbert examine les ressorts de l’opposition idéologique entre chrétienté et hérésie ; il analyse également les procès, truqués, des Templiers : procédure faussée, aveux extorqués sous la torture, injustice flagrante, etc.  Ces deux essais se singularisent des huit autres : pas de voyage, pas de choses vues, pas d’observations artistiques. Pourquoi les avoir écrits alors ? Rappelons que Herbert, qui ne sera interdit de publication qu’en 1975 dans son pays, bénéficie à cette époque d’une tribune inouïe pour faire passer ses idées. Tout commentaire sur les croisades idéologiques et les crimes de son temps lui est impossible. Il ne peut critiquer sans risque les procès truqués, le règne de la terreur, la paranoïa stalinienne qui ont ensanglanté l’est de l’Europe depuis des années. Alors il biaise. Pour éviter toute censure, il s’en tient le plus fermement possible aux faits, aux évènements, à leur interprétation la plus courante. Hors de question d’être repéré ; c’est au lecteur de comprendre, entre les lignes, le message que fait passer Herbert. Et derrière les figures de Simon de Montfort et de Philippe le Bel, on croit distinguer celles de Bierut, de Gomulka ou de Staline. Les parallèles sont habiles, très discrets, mais ils sont suffisamment sensibles, je pense, pour qu’un lecteur contemporain de la publication de ces textes les ait compris (la preuve, même un lecteur un peu lourdaud comme moi les a vus). L’utilité de ces deux étranges essais s’éclaire : la violence idéologique, le cynisme politique, l’injustice travestie en justice exceptionnelle, les aveux arrachés sous la torture, évoquent autant la fin des Templiers que les procès staliniens. L’Inquisition a des airs de police politique ; ces prévenus qui s’accusent de tous les crimes possibles rappellent les victimes de l’Affaire Slansky. Bien évidemment, le parallèle n’est pas complet, Herbert garde quelques distances, se livre à quelques piques contre la bourgeoisie. C’est dans l’essai sur les Albigeois, comme par hasard, que la bourgeoisie se montre sous ses dehors les plus lâches et les plus veules, comme s’il fallait, pour l’auteur, donner des gages d’une certaine normalité idéologique pour pouvoir sous-entendre, dans la suite de l’essai, des parallèles entre les criminels du Moyen Âge et ceux de son temps. Moraliste, l’écrivain parvient par d’habiles parallèles à montrer puis à condamner ce qu’il ne peut explicitement ni montrer ni condamner.

Les belles pages sur Arles ou sur Paestum, sur Fra Angelico ou sur Chantilly sont moins marquées par ces tensions idéologiques. Elles exigent moins d’être commentées que d’être lues. Le regard du visiteur s’y montre apaisé et le lecteur contemporain accompagne avec plaisir les voyages d’Herbert. Nos pas suivent les siens, aux Alyscamps, si joliment chantés par Toulet, dans les ruines encore debout de Paestum, devant la fresque du bon gouvernement du Palazzo Pubblico de Sienne ou devant celle du Jugement Dernier dans la cathédrale d’Orvieto. Ces pages, toujours écrites sur un ton de plaisante causerie, par un poète dédaigneux de l’emphase et des effets déclamatoires, tiennent leur lecteur par leur attachante sincérité. Ainsi, à Ermenonville ou à Lascaux, Herbert note toujours le petit détail signifiant qui échappe au commun et qui donne un relief à sa prose. Voyage dans le temps, voyage dans l’espace, Un Barbare dans le jardin, sans être un jalon indispensable d’une vie de lecteur, donne du plaisir à qui le parcourt et suit ses traces. Même si, à l’occasion, Herbert est un peu injuste ou nous agace, arrive trop rapidement, à l’issue du dernier texte, le moment où il nous abandonne : nous refermons ce volume avec un petit serrement de cœur, car, malgré tout, nous nous étions habitués à lui et à sa parole.

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