Au centre d’un rayonnement : L’Incendie du théâtre de Weimar, de Jean-Yves Masson

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Quatrième et avant-dernière « note succincte » de la semaine.

 

L’Incendie du théâtre de Weimar, Jean-Yves Masson, Verdier, 2014

« Il est des lieux où souffle l’esprit ». Ces paroles de Barrès, consacrées à la colline « inspirée » de Sion-Vaudémont, pourraient fort bien qualifier, outre-rhin, cette petite ville de Weimar, capitale provinciale d’un anecdotique duché, et sur laquelle, un demi-siècle durant, souffla l’esprit, celui d’une des plus grandes figures de l’histoire artistique allemande, Johann Wolfgang von Goethe. Dans ce court roman, le professeur Jean-Yves Masson, traducteur et poète à ses heures perdues, a essayé de capturer un souffle de l’esprit goethéen, de cette lumière classique et chaude qui brilla six décennies durant au firmament de notre civilisation. Aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui, Goethe passe trop souvent pour une étoile lointaine, peut-être morte. On le mésestime ou on l’ignore. Et c’est une erreur. Il faut, je crois, en revenir à ces notions, trop vagues probablement pour la critique littéraire, de chaleur, de rayonnement, de « solarité », si seulement l’emploi d’un tel barbarisme m’était permis, pour qualifier la présence goethéenne dans ce roman. L’hommage de M. Masson est tout en retenue, tout en finesse ; le classicisme de Weimar n’est certes pas le romantisme brûlant des Novalis, Büchner, Schlegel ou Kleist ; il fallait la culture et la précision du spécialiste pour mettre en scène, avec justesse, de telles distinctions. On sait que l’immense continent goethéen se joue, assez facilement, de ces grandes catégorisations de professeur, qu’il lui arrive de déborder de son propre lit pour embrasser tout l’univers, jamais totalement dupe de lui-même, Sturm und Drang dans Werther, romantique dans les ballades, tourmenté dans Torquato Tasso, orientalisant dans le Divan, classique dans ses impressions italiennes ; il n’en reste pas moins que tout regard porté sur Goethe est orienté par des catégorisations analytiques et artistiques, qui illuminent, dans le corpus du poète, des parcours singuliers et, parfois, antinomiques. Œuvre d’équilibre et de proportion, L’Incendie du théâtre de Weimar lorgne de toute évidence vers le classicisme. Mozart, figure de proue de l’âge musical classique, y tient d’ailleurs une place centrale. Néanmoins, le romantisme n’est pas oublié : Goethe déclare à l’occasion toute son admiration pour Lord Byron ; l’ouvrage en lui-même rappelle, à bien des égards, ce texte phare du romantisme tardif, Le Voyage de Mozart à Prague, de Mörike (1856), qui, déjà, s’essayait à la synthèse décisive des héritages classique et romantique. On y retrouve la même nostalgie aimante et limpide, le même alliage du souvenir et du sentiment, la même mise en scène d’un génie passé, saisi dans un court instant, révélateur de l’intensité de sa vie personnelle.

L’action, vue par un personnage extrêmement secondaire des fameuses Conversations avec Goethe, d’Eckermann, le voyageur anglais Robert Doolan, se tient pendant quelques jours de l’année 1825. Goethe est déjà un vieil homme de 76 ans ; il est célèbre dans toute l’Europe et occupe depuis cinquante ans d’importantes fonctions dans le « Grand »-Duché de Weimar (3600km² et 200 000 habitants). En ouverture du livre, le théâtre de la ville, que Goethe fonda, parraina et dirigea, s’embrase en une nuit. Sont réduites en cendres plusieurs décennies de décors, de costumes et d’archives. Métaphoriquement, l’incendie du théâtre éveille chez l’artiste le sentiment de sa propre finitude, de la proximité inquiétante de sa propre fin. Cette destruction l’affecte : Eckermann et son visiteur, Doolan, viennent le voir le lendemain et le trouvent dévasté. Il ne le demeure pas longtemps. En effet, dès les jours qui suivent, l’écrivain retrouve son enthousiasme et son optimisme : un théâtre, amas de pierre et de poutres, peut se rebâtir ; les souvenirs qui y ont brûlé ne sont que des objets, leur force immatérielle et mémorielle palpite encore dans le cœur du poète ; il faut reconstruire, rebâtir, réengendrer. En cela, J.W.Goethe, vu par le professeur Masson, qui ne s’éloigne guère de la réalité historique, est un personnage solaire, dont l’influence positive vibre dans les nombreuses conversations qui le mettent en scène. Il faut reconnaître, avant d’aborder quelques aspects peut-être moins réussis du livre, le courage de M. Masson. Faire parler Goethe, même avec les Conversations d’Eckermann sous la main, n’est pas une tâche facile. Les plus grands écrivains hésitent parfois à donner la parole à de véritables génies, par peur de ne pas les saisir ou de les manquer. Lorsque Henry James voulut, dans Le Legs Coxon, mettre en scène un avatar de Samuel Taylor Coleridge, immense poète et formidable causeur, dont la conversation inspirée ravissait la bonne société londonienne, il évita soigneusement de lui donner une seule fois la parole. Ici, M. Masson prend le risque de « laisser » Goethe s’exprimer et l’ensemble paraît plutôt crédible. Du reste, en introduisant entre lui et Goethe un tiers, le narrateur témoin Doolan, M. Masson se prémunit contre ses critiques : après tout, dans l’économie du roman, le narrateur n’est qu’un vieil homme, pas même écrivain, qui raconte d’anciens souvenirs, qu’il peut, à l’occasion, gauchir ou altérer.

Revenons au roman. Goethe souhaite célébrer par un concert son projet de reconstruction du théâtre ; il a lieu chez lui, en petit comité. On y joue des passages de La Flûte Enchantée, le dernier opéra de Mozart. Ici, le roman se dédouble : l’intrigue, qui tournait autour de Goethe, de ses conversations et de la reconstruction du théâtre, bascule dans la description d’une œuvre, son commentaire, sa critique. Le roman est un genre aux limites incertaines et mouvantes. Les écrivains peuvent y introduire, à l’occasion, des considérations philosophiques, des paraboles, des poèmes, des réflexions historiques, des coupures de presse, etc. Il suffit de penser aux chefs-d’œuvre de Dostoïevski, de Tolstoï, de Broch ou de Dos Passos pour comprendre que cette pratique de brouillage relève entièrement du genre romanesque, qu’elle constitue une des manifestations de sa liberté intrinsèque. Dans L’Incendie du théâtre de Weimar, donc, est développée, pendant une large partie du récit, une double analyse critique de La Flûte Enchantée. Dans un premier temps, Goethe et Eckermann discutent de l’œuvre, de leur interprétation de celle-ci, en privé. Dans un second temps, c’est Doolan qui, en racontant la représentation partielle de l’opéra au domicile de Goethe, émet un nouveau discours critique. Le roman a parfois les allures d’un essai. Comme chacun le sait, le dernier opéra de Mozart est codé, parabole de l’initiation franc-maçonne et, plus largement, de l’accès au savoir raisonnable contre l’obscurantisme religieux. Dernière œuvre des Lumières, elle offre, par sa poésie et son génie musical, un aperçu fondateur sur une manifestation de la culture allemande, à l’écart du continuum irrationnel qui a sans cesse menacé de la submerger. Le romancier laisse le critique et le lecteur prendre le pas sur le conteur ; l’analyse de l’opéra, des quatre figures de Tamino, Pamina, Papageno et Papagena, donne lieu à d’intéressantes considérations que l’on peine parfois, néanmoins, à rattacher au continuum goethéen. Là où Mörike montrait Mozart se remémorant un opéra, M. Masson explique, décrit, décortique une représentation, qu’il a fait précéder d’une large exégèse ; moins romancier que critique, le professeur se livre à une savante et instructive analyse mozartienne, à qui il manque cependant un peu de chair et de vie pour pleinement convaincre. La représentation de l’opéra s’assimile parfois à une glose, passionnante mais un peu sèche. Heureusement, la figure attachante de Goethe éclaire d’une lumière sereine et délicate les tensions symboliques de la Flûte Enchantée.

Une impression se dégage : Goethe trouve en Mozart un alter ego, une force salutaire, qui restaure, après la catastrophe de l’incendie, sa confiance en l’art, son goût esthétique, son appétit d’équilibre. Les souvenirs ne débouchent pas sur la déploration ou le remords ; l’incendie du théâtre met fin à une époque mais ne constitue pas la fin ; l’action demeure possible, à la mesure des forces de l’homme. La lumière qui dissipe la Reine de la nuit, à la fin de l’opéra, ce triomphe explicite de la force, de la beauté et de la sagesse qui conclut l’œuvre, rejoignent les préoccupations de Goethe. En fin germaniste, M. Masson note, par de discrètes allusions, le rapport entre cette lumière intérieure du génie et la fin du Second Faust. « Celui qui, dans son constant effort, n’épargne pas sa peine, celui-là nous pouvons le sauver ». C’est ce jugement divin qui achève le Second Faust et sauve le fameux Docteur des griffes du Diable, en dépit de ses crimes et de son appétit démesuré de puissance. Le professeur Masson saisit le créateur, à l’instant obscur du désespoir, et le montre, reprenant des forces et retrouvant espoir, n’épargnant pas sa peine, au service de l’art et de la connaissance. On ne pouvait mieux souligner, sans s’y appesantir, la relation entre Goethe et Faust, entre, peut-être, l’Allemagne elle-même et sa légende la plus emblématique. La même lumière qui illumine Tamino et Sarastro à la fin de la Flûte Enchantée irradie l’œuvre goethéenne ; la même lumière qui sauve l’aveugle Faust éclaire le roman de M. Masson. C’est elle, encore, qu’appellera Goethe, à ses derniers moments, par son fameux « Mehr Licht » d’agonie. L’homme Goethe représente ici une force positive opposée au « soleil noir de la mélancolie », cher au XIXe siècle. Faust ne sera pas Manfred ; jamais la noirceur prométhéenne des romantiques n’emportera la part d’équilibre lumineux et de grandeur tenue que porte Goethe, que porte Mozart, que porte, malgré tout ce qui a suivi, la culture allemande. M. Masson trace une ligne qui, passant aussi par Kant et Schiller, s’oppose radicalement à une certaine conception de l’Allemagne comme, par exemple, celle qui fondait l’exposition De l’Allemagne, organisée par Le Louvre l’an dernier. Celle-ci s’était vu reprocher une lecture catastrophiste de l’histoire allemande, opérant un raccourci intellectuel difficilement soutenable entre les Nazaréens, les romantiques et la catastrophe militaire et génocidaire du XXe siècle. Une autre Allemagne, une autre germanité, celle de l’effort permanent et personnel que suppose la Bildung, celle de la raison philosophique et de l’équilibre grec, celle de l’érudition et du néo-classicisme, était ignorée ; c’est elle que met en scène le professeur Masson, comme une réponse à ceux qui ne voient dans l’Allemagne des deux derniers siècles que brumes philosophiques, délires wagnéroïdes et fanatisme identitaire. Malgré quelques défauts, qui tiennent à une narration qui explique parfois plus qu’elle ne montre, le roman de M. Masson constitue une belle plongée, savante et astucieuse, dans le corps lumineux de l’autre Allemagne, de celle que, malgré notre éventuelle admiration pour Wagner, Hölderlin ou Heidegger, nous savons pouvoir aimer et estimer sans réserves. La citation conclusive de cet autre grand Allemand que fut Walter Benjamin est là pour rappeler aux vivants qu’ils peuvent, eux aussi, malgré toutes les oublieuses invitations d’un temps de présentisme puéril, refléter et propager la lumière sereine qui nous vient du passé.

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2 réflexions sur “Au centre d’un rayonnement : L’Incendie du théâtre de Weimar, de Jean-Yves Masson

  1. Superbe note. Toujours épaté par le soin porté à la structure et à la précision de la langue. Une remarque de Claude Roëls, citant Nietzsche à propos de Goethe, dans la préface aux Conversations avec Eckermann :
    « C’est parce qu’il avait pris « une telle avance sur toute une suite de générations que l’on peut encore affirmer que Goethe n’a pas encore exercé son influence et que son heure viendra plus tard.  » Et si à présent son heure était venue ? »

    • Merci de vos compliments cher Philippe ! Goethe est très mésestimé du public cultivé français, qui le connaît assez mal au fond. J’avais grandement apprécié lire le Faust paru chez Bartillat il y a quelques années (l’Urfaust, Faust 1 et 2, on se limite trop souvent à la première partie en France…), comme j’avais aimé disséquer une des plus célèbres ballades de Goethe, Le Preneur de Rats, à l’Université, en la prenant mot à mot, ligne à ligne, dans sa langue originale (mon meilleur souvenir « herméneutique » en V.O. devant Coleridge). Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi la Pléiade (toujours elle) édite le théâtre et les romans de Goethe et pas sa poésie ! (qu’on trouve en partie dans l’anthologie bilingue, certes). Il est difficile de trouver des éditions bilingues des oeuvres de Goethe, même si les Belles Lettres ont réédité (à un prix prohibitif), le Divan. Je viens récemment de mettre la main sur l’édition Aubier de 79, mais même sur Amazon, elle s’épuise…

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