Un voisin qui vous veut du bien : De Vie à Trépas, de Theodore Francis Powys

brumes étang

Comme indiqué dans mon précédent article, cette semaine sera consacrée, sur le blog, à des chroniques moins longues que d’habitude, sur des ouvrages que je n’ai pas encore eu le temps de traiter et qui méritent pourtant un ou deux commentaires (et puis, avouons-le, j’ai trop de lectures d’avance).

Je pense publier cinq notes de ce type en cinq jours, avant de retrouver (je vous rassure) mon rythme traditionnel d’une note tous les trois jours.

J’espère que cette seconde « note succincte » de la semaine vous plaira.

 

De Vie à Trépas, Theodore Francis Powys, Gallimard, coll. « L’Étrangère », 1999 (trad. Marie Canavaggia) (première éd. originale 1931)

Plutôt que de tourner autour de la personnalité de T.F.Powys, de la célébrité de son frère aîné John Cowper (lisez et relisez son roman monumental, Les Enchantements de Glastonbury), ou de la réception critique de De Vie à Trépas (en anglais Unclay), son dernier roman, je commencerai par vous dire ce que ce roman contient : un petit village rural aux mœurs à la fois policées et sauvages, son pasteur candide qui préfère la relecture continuelle des œuvres de Jane Austen à l’austère prédication biblique, une vieille fille qui se prend pour un chameau, une petite fille espiègle qui surveille nuit et jour toute la collectivité, un paysan qui se barricade chez lui car il craint les assauts de l’Amour, un gros propriétaire foncier sadique et son chien féroce, un Lord obsédé par la chasse au renard, un tenancier de pub qui révère comme des reliques tous les objets qu’a touchés ledit Lord, et, pour couronner le tout, M. Trépas (M. Death en anglais), un agent des enfers de classe exceptionnelle qui s’attarde dans le village parce qu’il a égaré bêtement la liste des personnes qu’il devait « désincarner » (où l’on apprend que l’Enfer, au XXe siècle, a lui aussi adopté dans sa correspondance administrative l’usage d’euphémismes et de litotes). Vous l’aurez compris, De Vie à Trépas se présente comme une histoire burlesque, une fantaisie aux rebondissements inattendus, aux personnages hauts en couleur et d’une excentricité typiquement britannique. La Mort, puisqu’il s’agit bien d’elle sous les traits du séduisant M. Trépas, n’est identifiée par personne ; ce sympathique monsieur a l’air très propre sur lui, il travaille avec beaucoup d’ardeur et, s’il n’était pas sans cesse en train d’aiguiser sa faux (Mon Dieu, quelle bruyante et agaçante manie !), il serait le meilleur des compagnons, le plus charmant des voisins. Ce fameux papier, qu’il dit chercher partout, et dont personne ne sait ce qui y figure, justifie son séjour dans le village. Enfin, quand je dis que personne ne sait ce qui y figure, c’est faux. Un homme, Joe Bridle, le sait trop bien. Il l’a trouvé dans son champ, près de son étang, et, sous le titre « Désincarner », y a lu deux noms : le sien et celui de la femme qu’il espère épouser. On comprend d’autant mieux qu’il souhaite particulièrement éviter que M. Trépas retrouve son document.

Sur trois cents pages, T.F. Powys s’amuse et nous amuse avec ses personnages. Il les met dans des situations compliquées, divertissantes, souvent bouffonnes, dont ils ne sortent qu’à grand peine. Pour apprécier totalement ce roman, il vaut mieux, cependant, avoir un peu d’humour noir, de sens du macabre et une sensibilité un peu mystique. En effet, M. Trépas a beau être un homme poli et séduisant (Eros et Thanatos toujours vont de concert), il n’en reste pas moins une personnification de la mort. Ses colères sont assez effrayantes, son contact physique plutôt froid et visqueux et ses idées sur le monde parfois étranges. Même amical, il conserve une aura de mystère, et montre un caractère imprévisible, oscillant entre la plus parfaite équanimité et l’irritabilité la plus achevée. Le roman de T.F.Powys balance entre plusieurs registres très divers – ils désarçonnèrent la critique de son temps : la caricature sociale, l’humour absurde, la parabole religieuse, le fantastique et même, à certains moments, l’horreur. Il arrive en effet à M. Trépas d’oublier qu’il est à Dodder incognito. Il se livre alors à quelques manifestations glaçantes de son pouvoir. La narration passe soudain de la satire sociale amusée au fantastique le plus inquiétant. Les oiseaux se taisent, la lumière s’obscurcit et, du sol, parviennent les échos des Enfers, des portes s’ouvrent, les vivants s’évanouissent et, quand ils reprennent leurs esprits, le monde est redevenu radieux et charmant, comme si le voile morne de la mort n’était jamais passé auprès d’eux.

Les Powys, John Cowper et Theodore Francis, sont aussi marqués l’un que l’autre par leur mysticisme (leur père était pasteur) que par leur admiration forcenée envers Thomas Hardy. Leurs romans, troubles, manifestent, comme ceux de leur père littéraire, un très fort ancrage avec les lieux dans lesquels ils se déroulent. Ceux-ci ne sont pas neutres. La géographie rurale, ses champs, ses villages, ses bois, structure la narration. T.F.Powys charge, allégoriquement, le décor d’une puissance surnaturelle et mystique. Même si elle circule assez librement dans le village de Dodder, la narration revient souvent, aux moments clefs, à l’étang et aux champs de Joe Bridle. L’étang apparaît alors comme le centre symbolique des désirs et des craintes de toute la communauté : il s’y passe autant de scènes décisives que de moments effrayants. Porte du royaume des morts, entourée de vieilles et sombres légendes, l’étendue d’eau prend des reflets changeants selon l’évolution de la narration. Elle incarne, matérialise, le lien entre la surface et la profondeur, entre le royaume des hommes et le royaume des morts. Le désir de posséder l’étang, qui marque plusieurs personnages, peut être compris comme la manifestation d’une attirance trouble, freudienne, mêlant la possession et la disparition, le désir et l’anéantissement, Eros et Thanatos. Sans entrer outre mesure dans le roman, la scène où Susie est livrée par son père au riche paysan tourne rapidement à la démonstration de cruauté sadique (dont la victime inattendue sera le chien féroce). Tout se passe comme si, dans ce roman, l’attirance érotique était immédiatement soulignée par une pulsion meurtrière ou masochiste plus puissante qu’elle – comme si le voisinage de M. Trépas révélait, au fond, la vraie nature du désir, bien loin des charmes romanesques de Jane Austen. Celle-ci incarne, dans le récit, le contre-modèle de l’esthétique des Powys. Son œuvre incarne une sorte d’intoxication fictive, de diversion romantique inapte à exprimer la véritable nature du monde inconscient, exprimée par l’allégorie de Powys. Le pauvre pasteur, personnage purement comique, assez dépassé par les évènements, mauvais juge, mauvais conseil, reflète, via son admiration totale pour les œuvres d’Austen, la vision littéraire, romanesque et, pour tout dire, invraisemblable de la passion amoureuse. Ses interprétations de ce qui l’entoure sont absurdes, comiques par leur candeur : il est intoxiqué par ses lectures comme Madame Bovary ou le Quichotte. Ses conseils s’en ressentent – comme quand il vient, au vu de tous ( !) s’enfermer avec la prostituée du village ( !) pour lui lire Pride and Prejudice afin de la convaincre de trouver un honorable Mr Darcy à épouser ( !). L’absurdité du personnage n’est pas gratuite. Il incarne une littérature et une sensibilité qui nient les profondeurs inquiétantes de l’homme, qui refusent d’accorder la moindre place à l’anormalité, à la folie, à l’obscénité dérangeante qui couve sous les apparences honorables de l’humanité. Un véritable malaise perce sous les dehors les plus comiques du roman. Quelques scènes dérangent encore aujourd’hui le lecteur. Le pasteur ne peut comprendre la noirceur et la folie qui l’entourent, et qu’expriment les autres personnages, encouragés en ce sens par M. Trépas.

Utilisant de ficelles allégoriques assez visibles, T.F.Powys s’autorise à faire avancer son intrigue à grands coups de serpe. Dieu et la Mort suppléent aux insuffisances du romancier. En cela, De Vie à Trépas, malgré son humour et sa profondeur allégorique, ses obscurités et ses grincements, l’étendue et la cohérence de son univers fictif, n’est pas un grand roman. Il y a là trop d’archétypes, d’outrances, de bouffonneries. Les puissances surnaturelles interviennent à trop bon escient pour mettre fin à l’histoire et la conclusion de ce roman apparaît en conséquence assez décevante. De plus, lorsque le lecteur y prête un peu d’attention, il remarque de constantes répétitions formelles. La narration reprend en effet très souvent un même schéma : action / vérité générale / reformulation de cette vérité générale / éventuelle 3e formulation de cette même vérité générale / action / vérité générale / etc. Le lecteur a l’impression, parfois, de surprendre le moraliste et le forgeur d’aphorismes en plein travail : trois formulations lui convenaient, il a beaucoup hésité entre elles et fini par les garder toutes. Peut-être T.F.Powys aurait-il dû choisir ? Adorno, on s’en souvient, estimait que ces circonvolutions caractérisaient une littérature inachevée et un auteur qui travaillait encore la langue à la recherche de vérités difficiles à dégager de leur gangue de clichés, de préjugés, d’idées usées et éventées. Que ce soit à cette échelle du texte ou à celle, plus générale, de l’intrigue, le texte de Powys est traversé de forces centrifuges, qui le font tourner autour d’archétypes, de caricatures, de types idéaux à la recherche d’une formule idéale sur laquelle, hélas, il ne semble pas avoir mis la main. En circulant ainsi, Powys dévoile, à l’occasion, des profondeurs inquiétantes, il se perd aussi, à d’autres moments, dans de bien mornes marécages littéraires. La force de l’allégorie offre toutefois de saisissants aperçus sur une étrange morale (au fond assez semblable, par son caractère hétéroclite, à celle de John Cowper Powys), traversée de pulsions troubles et d’aspirations grandioses. La folie règne à Dodder, folie douce ou dure, folie bienveillante ou malfaisante, folie bénéfique ou tragique. L’apparition de M. Trépas perturbe cet univers ; il attire la matière comme un trou noir ; il casse les fragiles barrières de la civilisation. Et, plus troublant encore, il apparaît bien au départ, de toute l’étrange galerie des habitants de Dodder, comme le personnage le plus normal de tous, le plus cohérent, le moins traversé de pulsions. S’il perturbe Dodder, Dodder finit tout de même, par sa démence, par le perturber et le pousser à rechercher l’amour plutôt que son bout de papier. Eros et Thanatos n’ont pas fini de structurer le monde, et leur jeu complexe de perturber ceux qui s’y intéressent. Le mélange par T.F. Powys de tous les tons, humoristique, élégiaque, moralisateur, fantastique, ne manque pas, malheureusement, de lasser le lecteur qui, parfois, aurait aimé plus de cohérence. De Vie à Trépas constitue néanmoins une tentative littéraire brute, ambitieuse bien qu’hétéroclite, de mettre à jour, par l’allégorie, les pulsions humaines, et ce à l’encontre des convenances de la prude littérature anglaise ; s’il pâtit d’une intrigue trop centrifuge pour convaincre, sa bizarrerie, sa rouerie et sa puissance allégorique ne contribuent pas moins à en faire une intéressante lecture.

Bon, je ne sais pas vraiment si l’on peut appeler cela une note succincte…

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