Une fantaisie, des clichés : Le Gouverneur des ruines, de Jacques Perry

ruines

Comme mes lecteurs l’auront sûrement remarqué, la plupart des notes que j’ai écrites depuis la reprise du blog à l’automne dernier sont longues, développées, argumentées. Certaines frôlent les 4000 mots (Wallenstein, L’Obscurité, Route des Indes, etc.), et je n’ai pas l’impression d’y avoir été particulièrement prolixe. Je ne sélectionne, pour écrire ces notes, que des ouvrages, dont, de toute évidence, j’ai beaucoup à dire. Cette méthode, sur laquelle je ne souhaite pas revenir, me conduit néanmoins à écarter de nombreux livres. Ainsi, je n’ai commenté que 25 des 85 livres que j’ai lus depuis le premier janvier. De fait, j’évoque surtout les livres qui m’ont plu – ou ceux qui m’ont particulièrement agacé – et je laisse de côté toute une série d’ouvrages qui mériteraient, pourtant, un ou deux paragraphes de commentaire.

À titre d’expérience, je voudrais cette semaine, vous proposer une série de « notes succinctes » (un millier de mots), d’une envergure moindre que mes chroniques habituelles (qui reprendront normalement la semaine prochaine). Ne croyez pas à de la paresse de ma part ; la brièveté critique est un art délicat (surtout pour moi).

Jacques Perry, Le Gouverneur des ruines, Éditions du Rocher, 2001

Jacques Perry a connu, des années 50 à 80, un certain succès critique et public, matérialisé par plusieurs prix littéraires (Renaudot 1952, Libraires 1966 et Livre Inter 1976). C’est moins cette réputation, déjà pâlie, qui m’a attiré que le très beau titre de ce roman, paru en 2001 : Le Gouverneur des ruines. On rêve à la lecture de ce titre autant qu’à la contemplation de la couverture, un joli tableau de Joseph Wright of Derby (Le Tombeau de Virgile). L’histoire est plutôt attirante : un jeune homme d’excellente famille, Denis Delorme, est nommé, par André Malraux – qui n’est pas cité nommément, mais que tous les lecteurs reconnaîtront (comme ils reconnaîtront Jack Lang une centaine de pages plus loin) – conservateur d’un château en ruines, Montceaux, trônant au milieu d’un parc à l’abandon. L’État n’attend rien du jeune conservateur à qui le Ministre ne cache pas que ce poste est une sorte de « planque », accordée par faveur. Lorsque Delorme s’y installe, pour une durée indéterminée, il tombe rapidement sous le charme de l’endroit, de la vie – confortable, oisive et sans guère de contraintes – qu’il pourrait y mener. Un des bâtiments du parc, plus récent, lui sert de toit ; le lieu appartient en partie à une société foncière qui cherche à s’en défaire sans guère d’application ; la population du village se comporte avec bienveillance envers le jeune homme. Cet endroit à l’écart, qu’il sera bientôt en mesure de racheter – en mobilisant sa part d’héritage – va tenir dans ses rets le jeune conservateur toute une vie, une vie passée à l’écart du monde et de la carrière. Son existence retirée n’est cependant pas érémitique : gentiment excentrique, il attire auprès de lui des personnages singuliers, qui cherchent dans son exemple, à sa proximité, la solution à leur mal-être. Oui, vivre à l’écart, vivre loin, dans le refus de ce qui est, dans la négation de la course du monde, paraît être d’une sagesse exemplaire. Que le monde continue sa course, sans nous ! On s’agrège au conservateur, toujours distant néanmoins, pour trouver un sens, une direction qui éclairerait le chemin. Les ruines du château sont le décor bucolique d’un long apprentissage, celui de la sagesse et de la solitude, loin des contraintes bourgeoises et conventionnelles. Le personnage principal, passif et longanime, voit défiler sur les terres qu’il administre une série de types inattendus, tous étrangers à l’espace qu’ils occupent (groupe de méditation zen venu du Japon, immigrés africains, etc.) et qui tenteront de trouver, eux aussi, leur voie dans ces ruines isolées. La vie se chargera peu à peu de vider cet espace un temps surchargé autour du « gouverneur des ruines » qui finira, apaisé, en philosophe cénobite, solitaire et méditatif, loin des fracas du monde.

Comme le personnage principal du Gouverneur des ruines se trouve, au bout de quelques pages, fort bien installé dans son domaine, loin de l’agitation du monde, tout disposé à assimiler en quelques semaines une sagesse d’anachorète et à s’y tenir quarante ans durant, M. Perry est contraint, pour que le roman tienne, de mettre quelques obstacles à ce bonheur trop vite institué. Le monde conspire pour gâcher ce bonheur trop illégitime. Ce sont ces intrigues secondaires, imaginées pour renforcer la texture du roman, qui, tout au contraire, l’affaiblissent. L’argument poétique s’évente très vite, au profit de péripéties dramatiques et comiques assez molles et invraisemblables. Il semble que M. Perry n’avait pas assez de matière pour écrire plus qu’une nouvelle, un peu poétique, un peu distante, sur le retrait du monde. Seulement, en France, les éditeurs et les auteurs préfèrent le roman court – et délayé – à la nouvelle succincte et tenue. Alors on prolonge sur 150 pages ce qui aurait tenu en 30. M. Perry se perd rapidement dans des mésaventures filandreuses, où passent plus des fantasmes sexuels du vieil homme que de l’apprentissage de son personnage. Ainsi, au tiers du roman, des Japonais prennent un temps possession du domaine. Ils veulent y bâtir un centre de relaxation zen, mais leur terrassement trop enthousiaste du parc conduira très vite l’État et la société foncière propriétaire des lieux à mettre fin à l’expérience. Leur passage aurait pu être drôle, s’il avait été moins caricatural et superficiel. Les Japonais sont décrits avec les poncifs coutumiers – l’extrême efficacité professionnelle, l’imprévisibilité, le masque de politesse qui cache des abîmes de sournoiserie – et les Japonaises pire encore : femmes faciles et dépravées, à la passivité presque masochiste, à disposition du blanc conquérant… Bien sûr, la Japonaise se livre en silence à qui la désire avec ardeur ! Il suffit de s’en emparer. La Geisha n’est pas farouche ! N’est-ce pas ce que racontait L’Empire des sens ? Un peu de maquillage, une tenue traditionnelle, des cérémonies mystérieuses et, hop ! le Japon érotique éternel se tient devant vous !

Quelques pages plus loin, c’est au tour de l’Afrique de faire l’objet d’une exploration détaillée (et tout aussi navrante). Oubliée la jeune Asiatique dévoyée et faussement innocente, place à la savane et à la jungle, aux lionnes et aux gazelles, à l’ardeur excessive et à la fragilité trop délicate. Une maman et une putain traversent le roman, la peau cuivrée, laissant derrière elles planer l’odeur âcre des mystères du Continent noir, etc. Une caissière et une infirmière, l’une, belle et silencieuse, l’autre volcanique et passionnée, s’offrent ainsi au héros qui va pouvoir, pendant plus d’un tiers du livre, hésiter, papillonner, essayer l’une, revenir à l’autre, jusqu’à ce qu’elles fassent toutes deux leur choix : s’en aller. Elles auront eu le temps, heureusement pour lui, d’émoustiller et de satisfaire le « gouverneur »… Ce passage navre. Je comprends fort bien qu’un homme proche de quatre-vingts ans n’ait plus guère que la plume pour satisfaire certains de ses fantasmes et vivre, par procuration, les aventures dont il est privé. Mais était-ce besoin de multiplier ainsi les poncifs et les clichés ? Le dernier tiers du roman est une démonstration poussive de la distance entre le bourgeois retiré et la pauvre, pauvre Afrique. Entre le cliché de l’amitié qui transcende les appartenances socio-ethniques et celui de la distance infranchissable, le roman se délite dans les lieux communs. Pour ne rien gâcher, un gros bras au crâne rasé (et aux idées courtes) est embauché pour maintenir l’ordre dans le camp de transit qu’est devenu, à un moment, le parc du château. Le panel des figures conventionnelles est complet : la gazelle, la lionne, le sage africain, le néonazi sur le retour, le vieux bourgeois gêné dans ses habitudes, etc. Tout cela est invraisemblable, farci de préjugés et assez peu intéressant. Quant à la famille du conservateur, cet archétype de feinte respectabilité et de corruption bourgeoise ne mérite pas un instant d’attention.

 Le Gouverneur des ruines donne l’impression d’être une bonne idée de départ, avec une ouverture efficace (Malraux y amuse fort), une fin intelligente mais dont le contenu a été immanquablement gâché. Une nouvelle aurait sûrement suffi. Les poncifs agacent, l’intrigue patine et le résultat ne manque pas de lasser le lecteur. Il y avait pourtant la place, dans ces pages et sur ce scénario, pour autre chose. Le début, réussi, en témoigne assez.

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s