L’apprentissage d’un écrivain : Le Lion et son ombre, de Christopher Isherwood

Wystan Hugh Auden, Stephen Spender et Christopher Isherwood dans leur heureuse jeunesse berlinoise

Wystan Hugh Auden, Stephen Spender et Christopher Isherwood dans leur heureuse jeunesse berlinoise

 

Christopher Isherwood, Le Lion et son ombre, Fayard, 2012 (trad. Pierre-Emmanuel Dauzat) (Première éd. originale 1939)

Lorsqu’il publie ses souvenirs de jeunesse, en 1939, Christopher Isherwood a 35 ans. La bibliographie de cet homme encore jeune est déjà étoffée. En dix ans, il a en effet publié trois romans, un recueil de nouvelles et plusieurs pièces, écrites en collaboration avec son ami, l’immense poète Wystan Hugh Auden. Il a vécu quatre ans à Berlin (1929-1933), a voyagé dans toute l’Europe ainsi qu’en Asie, expérience relatée, à quatre mains, avec Auden, dans leur Journal de guerre en Chine. Dans Le Lion et son ombre, Isherwood raconte, de façon romancée, sa jeunesse, ou, plutôt, son long apprentissage de l’écriture, de l’enfance, passée à la preparatory school, jusqu’à Cambridge et aux bancs de la faculté de médecine. Ce type de récits, qu’il est possible de rapprocher, pour leur thématique, de certains textes d’Orwell ou encore de Ce qu’il faut faire pour ne pas être écrivain de Cyril Connolly, est alors très en vogue en Angleterre. De jeunes gens de très bonne famille racontent, les uns amusés, les autres indignés, leurs années de prep-school et d’université, leur apprentissage du monde, d’un monde aristocratique et traditionnel, d’un monde oxbridgien et etonesque, alors même que celui-ci vient d’être mortellement touché sur les champs des Flandres et de Champagne. Connolly et Orwell sont nés en 1903, Isherwood l’année d’après. Quand la guerre s’achève, ils ont 15 ans, 16 ans ; à un ou deux ans près, ils auraient combattu, auraient connu le feu, ou, pour le dire dans les mots du narrateur « le Test ». Cette donnée biographique n’est pas anecdotique : pour ces trois jeunes hommes, l’univers dans lequel il va leur être donné d’évoluer a été profondément bouleversé par les années de guerre. Y faire ses preuves, quand tant d’hommes ont connu le front, ne va pas de soi. Par l’heureux hasard de leur âge, ils ont évité l’engagement ; ils ont été couvés, protégés, par les institutions autarciques de l’enseignement de classe britannique ; ils sont d’autant moins préparés à ce qu’ils vont découvrir par la suite. L’équilibre ancien peine à être retrouvé ; une confiance en soi et en des valeurs typiquement britanniques a été dissipée ; les ères victorienne et edwardienne sont achevées. Henry James et Swinburne sont morts, Kipling ou Thomas Hardy vivent encore, mais leur temps n’est plus. En dix ans, c’est un siècle tout entier dont la page s’est tournée. Les temps nouveaux appellent des écrivains nouveaux : Ulysses et The Waste Land sont les bréviaires essentiels de ce XXe siècle enfin commençant. L’insouciance moirée de l’après-guerre se ternit bien vite. Les fondations de la civilisation occidentale sont ébranlées par l’incertitude ; le soulagement affiché en 1919 dissimule mal des craintes profondes et structurelles. Les jeunes Anglais nés au tournant du siècle, s’ils ont échappé à la tuerie de 14-18, voient non sans frayeur, au fil des années, se profiler, au loin, sur les champs d’Espagne ou de France, une autre guerre, une autre époque, qui, ils n’en doutent pas, engloutira définitivement leur jeunesse, fera d’elle un passé légendaire et irréel. Ne dramatisons pas trop, cependant, car Isherwood a peint là, surtout, les reflets de son heureuse jeunesse.

Le Lion et son ombre paru en 1939, à la fin d’une époque, exprime certes l’adieu de l’auteur à un temps évanoui. Ce qui frappe au premier abord dans ce livre, toutefois, c’est sa légèreté, son absence d’affectation, son ton de moquerie affectueuse. Pour le dire en un raccourci caustique, Le Lion et son ombre n’aurait pu être écrit par un Français. Isherwood montre trop d’autodérision pour que la confusion soit possible. S’il a toujours senti, au fond de lui, qu’il devait écrire, composer des romans, publier, il jette un regard sans compromission sur ses propres productions, sur sa démarche, sur son art de débutant. Sans complaisance, sans autocritique excessive non plus, Isherwood adopte un ton lucide et enjoué sur son adolescence et sa vie de jeune homme. Lorsqu’il raconte, plus en détail, l’univers étrange de « Mortmere » qu’avec son ami le futur romancier Edward Upward (« Chalmers » dans le roman) il a conçu durant ses années de Cambridge, c’est avec un œil tout aussi acéré qu’il est bienveillant. Il ne proclame pas son génie – il s’en sait à peu près dépourvu. Il montre comment de jeunes hommes au tempérament artistique, issus de l’upper class et plongés durablement dans le milieu sélectif de Cambridge réagissent devant la sainte alliance du conformisme et du snobisme… par un autre conformisme (au grotesque, au bizarre, à la rébellion) et un autre snobisme. L’écrivain ne croit pas valoir mieux que ses semblables – il se cherche, c’est tout. Il a pour ce faire bien des atouts : son aisance la plume à la main, qui lui permet publier, sans l’avoir vraiment espéré, un premier roman à 24 ans ; le soutien de sa famille, qui accepte, avec beaucoup de philosophie, les réorientations, les ruptures et les abandons ; la rencontre, cruciale, de trois hommes, Upward, Spender et W.H.Auden (« Weston » dans le roman). Même si les noms ont été changés, et certaines scènes arrangées (en la défaveur de l’auteur ?), il ne faut pas tenir ce roman, je crois, pour plus fictionnel qu’il ne se présente. Le témoignage n’est pas strict, mais il reste un témoignage. La caricature et l’excès qui marquent le texte n’en voilent guère la réalité. Isherwood met en scène une gentille bohème, qui saborde avec éclat ses examens à Cambridge, écrit des romans semi-autobiographiques et ne parvient pas à trouver sa place dans le monde de l’après-guerre ; il met en scène, aussi, sa propre difficulté à s’accepter, à accepter son désir de devenir écrivain (et, même s’il n’en touche pas un mot, conventions obligent, son désir homosexuel). Alors, oui, les éclairages sont arrangés, certaines choses sont tues, le souvenir amusé et affectueux prime la contrition et le remords, aucun doute possible, ce n’est pas une confession. S’il a choisi de qualifier son livre de roman semi-autobiographique, c’est que la composition, l’arrangement, la mise en lumière ne répondent pas au seul impératif d’authenticité. Isherwood cherche à divertir, à rendre son passé intéressant pour quiconque, même, ne le connaît pas. Le lecteur n’a pas besoin de savoir qui sont André Mangeot (« M. Cheuret » dans le roman) ou Wystan Auden pour apprécier la vigueur et l’humour de cette éducation d’un romancier.

L’auteur se dépeint obsédé, en sa jeunesse, par une chose, comme toute sa génération, qui a échappé de justesse à la guerre : s’éprouver, se confronter à la difficulté et se prouver que l’on est, même loin des champs de bataille, un homme. Ce « test », auquel il échoue presque constamment, le conduit à expérimenter avec excès sa propre virilité. Comme il n’a pas vécu la seule « conquête du courage » qui, dans son esprit adolescent, puisse attester de sa masculinité – dont il fait grand cas, troublé qu’il est, probablement, par son attirance pour les hommes – Isherwood cherche à démontrer, sur d’autres terrains, qu’il est un rebelle, un subversif, sans peur et sans reproches. L’auteur trentenaire est sans illusions à ce propos : gaspiller son argent, rouler vite, en voiture ou à moto, composer d’hilarantes dissertations pour obtenir son renvoi de Cambridge, ne sont guère que des puérilités. Le narrateur les présente de manière si ironique et distanciée que le lecteur sent monter en lui une grande sympathie pour leur auteur. Le talent de l’écrivain réside probablement dans ce savoir-faire-là. Il n’a aucune illusion sur son passé et, dans cet autoportrait, expose toute la verdeur et la ferveur d’une jeunesse insouciante et innocente, à qui il faut bien passer ses fantaisies. Le Lion et son ombre plaît et divertit. Accessoirement, il appelle aussi la lecture des autres livres de l’auteur. Dire qu’avant d’ouvrir ce roman, je ne sais pas pourquoi, je voyais en Isherwood un Gore Vidal, en plus vipérin, en plus brutal ! Non, les affinités d’Isherwood sont à chercher du côté (un peu) de Forster, de Saki ou de Waugh. Je ne voudrais pas réduire ce livre à sa dimension humoristique, mais il me paraît difficile – sauf à être entièrement fermé à ce type d’humour – de ne pas sourire à la lecture du Lion et son ombre. L’auteur n’est pas dupe de sa propre histoire et le lecteur s’amuse, connaissant la fin, à en observer les détours. Après son exclusion de Cambridge, il devient brièvement le secrétaire d’un grand violoniste, puis reprend des études de médecine dont il est évident qu’elles ne le mèneront à rien. Quelle volonté admirable de se détourner de sa vocation ! À chaque tournant de sa vie, l’auteur s’amuse et nous amuse de sa candeur, de l’acharnement qu’il met à se prouver qu’il ne deviendra pas écrivain, quand tout, évidemment, l’appelle aux lettres et au roman. Voilà un prédestiné qui met bien du temps à comprendre et à admettre sa prédestination.

Au mythe romantique de l’écrivain, héros solitaire et incompris, Isherwood oppose le réseau de sociabilité littéraire, le groupe d’amis s’entre-lisant. Certes, Bloomsbury – grande affaire des écrivains de la génération précédente – est déjà loin ; Spender, Auden, Isherwood, Upward constitueront pourtant un petit groupe, moins ferme, plus durable, peut-être, fondé sur une même origine sociale, une même appréhension de l’univers et, pour plusieurs d’entre eux, sur l’homosexualité (dont je répète qu’elle est l’angle mort du Lion et son ombre, celui qui, depuis une quinzaine d’années, concentre l’intérêt des chasseurs professionnels de ragots littéraires). Il est frappant de constater que le jeune Isherwood n’écrit presque jamais seul, ses œuvres à quatre mains ultérieures avec Auden témoignent de la pérennité de cette habitude de jeunesse. L’univers de Mortmere, par exemple, naît de discussions littéraires entre l’auteur et Upward. Chacun apporte sa contribution, influence l’autre. Mortmere constitue le revers exact de Cambridge, une ville secrète, dissimulée derrière les honorables paravents de la capitale universitaire. Des Cambridgiens réels jouent, sur le papier de Mortmere, des partitions gothiques et grotesques. À la manière de Borges, dans Tlön, Uqbar, Orbis Terris (1940), quoique sans ses implications philosophiques et métaphysiques, Upward et Isherwood imaginent même un temps qu’apprenant qu’ils ont à Mortmere, des doubles exagérés, malades et bouffons, les habitants de Cambridge se mettent peu à peu à adopter leurs mœurs, à vivre leur existence, à incarner fidèlement leurs doubles de papier. Mortmere remplacerait alors Cambridge comme Tlön remplace la Terre. Bel exemple de « plagiat par anticipation », toutes proportions gardées, d’Isherwood sur Borges. En trois années à Cambridge, cette ville cachée devient si envahissante qu’elle menace les deux apprentis écrivains de les enfermer dans un genre répétitif et collant, le grotesque. Ils s’en éloignent, y reviennent, s’en détournent. Dans leur petite société de lettrés, chacun compose puis confie ses œuvres à ses amis, à charge pour eux de se livrer à une critique, généreuse ou sans pitié. Ils connaissent parfois des surprises : Isherwood découvre qu’à Oxford, où étudie Auden, son manuscrit impubliable (les prémisses de Tous les conspirateurs, son premier roman) a été précédé d’une réputation élogieuse et injustifiée. Auden parlait en effet, avec son aplomb coutumier, de son ami comme de l’auteur « du roman de l’après-guerre ». Évidemment, placé devant un brillant auditoire intrigué par cette réputation brillante, Isherwood ne peut que se taire et déchoir.

Si Upward/Chalmers est le principal ami du narrateur dans la première partie, c’est Auden/Weston qui tient ce rôle dans la seconde. Rien ne l’y prédisposait pourtant. Quand le jeune Auden (de trois ans le cadet de l’auteur), passionné de sciences, de biologie et de mathématiques, vient voir pour la première fois Isherwood pour lui proposer ses poèmes, ce dernier s’attend à lire quelques mauvais vers, mal agencés, mal écrits, mal orthographiés, exprimant des sentiments convenus et fades. D’une nature scientifique, qu’attendre d’autre ? La surprise d’Isherwood n’en est que plus immense : ces poèmes d’adolescent sont bons, raisonnablement bons, assez inspirés de Hardy et de Frost, alors très en vogue, sans commune mesure avec ce que l’auteur pouvait en espérer. Quatre d’entre eux, que l’auteur a gardés précieusement, figurent dans le corps du texte. La voix d’Auden est sensible, son originalité aussi : Auden est déjà Auden. C’est décidé, ces poèmes le prouvent, ce garçon sera l’ami génial d’Isherwood, son guide aussi, à la fin du livre, dans le Berlin névrosé de 1930. Le portrait d’Auden – trop mal connu en France – amuse : sa forte personnalité, son dynamisme, sa nervosité, sa carrure en font l’exact opposé de l’incertain Isherwood. Déjà la tendance au monologue, chez lui frappante, s’accuse. Il prend de la place, dans la vie de son ami, comme dans le texte. Chacune de ses apparitions offre le prétexte d’une scène amusante, où sont peints les défauts, les travers et les outrances de l’invivable Weston. Auden joue un rôle décisif pour l’auteur car il l’extrait des chimères de Mortmere, cet univers imaginaire dans lequel s’enlisaient ses rêves littéraires ; sa présence, le lecteur le sent bien, lui donne une énergie nouvelle. Il s’agit d’être à la hauteur de son ami, de ce taureau qui bouscule tout sur son passage, célèbre, condamne, harangue, pérore. La tâche n’est pas aisée, mais, avec ces souvenirs enjoués, marqués par un redoutable sens de l’autodérision, écrits dans une langue vive et naturelle, Christopher Isherwood, à sa manière, a su trouver la parfaite expression de sa personnalité littéraire. Ce texte réjouissant, autobiographie déguisée, constitue la plus plaisante introduction qui soit à son œuvre.

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