À l’arrière, rien de nouveau : Le Sang noir, de Louis Guilloux

L'Intrigue, James Ensor

L’Intrigue, James Ensor

Le Sang noir, Louis Guilloux, Gallimard, 1980 (première éd. 1935)

Automne 1917, dans une ville de province, semblable à beaucoup d’autres. Au lycée de la ville, on s’apprête à célébrer, dans une charmante cérémonie organisée par un professeur patriote, l’engagement de l’épouse du maire auprès des blessés de guerre. Un peu plus loin, à la gare, arrivent de jeunes appelés venus de leur campagne. La plupart sont seuls, d’autres sont accompagnés de leurs parents, inquiets et résignés. La guerre les a déjà privés d’un fils, de deux peut-être, et le monstre n’en finit pas d’avaler et de broyer de nouvelles vies. Malgré la Révolution russe, malgré les mutineries, malgré l’épuisement consécutif à trois ans de conflits, la guerre continue. Contre l’étiolement de l’énergie patriote, quelques notables essaient d’encourager les forces populaires : il n’y en a plus pour longtemps, ce n’est qu’une question de mois, l’Allemagne finira bien par plier. Slogans mensongers, slogans trop connus, ressassés depuis des mois par les mêmes nationalistes de l’arrière, embusqués qui ne risquent rien et sauront bien, à l’occasion de la défaite comme à celle de la victoire, rebondir. Pour eux, la vie continue, à des années-lumière de la réalité de combats qu’ils ne connaîtront jamais. Des lettres arrivent du front : ceux qui n’en reçoivent pas s’inquiètent ; ceux qui en reçoivent n’aiment pas ce qu’ils y découvrent, le mauvais esprit, la contestation, la haine. L’élite de la ville cause, pontifie, exaspère. L’ambiance est indéfinissable, le délitement se dissimule mal. Se déroulent les prodromes d’une Apocalypse qui n’aura pas lieu : des heurts se produisent devant la gare, mais les trains partiront tout de même vers le front ; des notables se disputent, se battent, se promettent un duel qui ne se tiendra pas ; il n’y aura ni rachat, ni condamnation, « le plus triste, ce n’est pas que l’on meurt, c’est que l’on meurt floué », alors tout s’achèvera dans une scène énigmatique, à la fois grotesque et tragique, aussi pathétique qu’elle est comique. Vingt-quatre heures  suffiront pour tout dénoncer : la trahison de la vie et des hommes, le règne des hollow men, des stuff men (T.S.Eliot), la superficialité et le mensonge, le triomphe de la convoitise et de l’artifice. À la fresque historique, Guilloux préfère le portrait expressionniste : sa France de l’arrière, c’est à un tableau de Schiele, de Beckmann ou de Dix qu’elle ressemble. Tout est déformé, laid, grinçant. Et là où, pour les personnages, trônerait la beauté ne règne au fond que le kitsch – l’intérieur bourgeois des professeurs Nabucet et Babinot par exemple. Les hommes et les femmes qui s’agitent dans ce roman ne sont même pas des monstres, non, ils sont humains, tristement humains ; l’artiste a seulement amplifié les discordances et les vices de leurs caractères, il a donné dans la caricature et l’excès, non par faute de goût, mais par souci de justesse psychologique. La guerre a exaspéré les conventions de la Belle Époque, elle a enfoncé les hommes dans leurs obsessions, elle a compressé, écrasé, concaténé, jusqu’à ce que n’émerge plus, de ce tableau d’une ville de province, qu’un paysage hideux et sidérant.

Le Sang noir est le roman de « l’arrière ». La comédie humaine se montre ici comme une farce noire, au centre de laquelle trône un personnage fascinant, François Merlin, dit Cripure. Je ne crois pas que la littérature française du premier XXe siècle ait produit beaucoup de personnages de sa force ou de son étendue. Son surnom, le professeur Merlin l’a gagné en enseignant la philosophie de Kant à des générations de bacheliers dans le lycée de la ville : Critique de la raison pure, Cripure de la raison tique, un jeune élève moqueur révélera au lecteur, dans le premier tiers du livre, l’origine de ce surnom. Si Cripure est moqué par une immense partie de ses confrères, des notables et de ses élèves, c’est pour son aspect grotesque. Il est sale, mal habillé, vit avec une ancienne prostituée dans une pauvre masure. Il marche lentement, muni d’une canne. J’ai pensé, pour me figurer Cripure, au Léautaud de la fin, celui des fameux entretiens avec Robert Mallet, celui qui vivait, dépenaillé, au milieu de ses innombrables bêtes. Cripure souffre de son existence, de ses remords, du monde de « cloportes » qui l’entoure et le menace. Au lycée, il ne tient pas ses classes. Toute la ville sourit de ses excentricités, de sa paranoïa, de son originalité qu’elle tient, en bonne provinciale, pour une folie douce. Pourtant, ce qu’elle ne sait pas, ou seulement par ouï-dire, c’est que Cripure est un être déchu. Jeune, il était marié à une jolie femme (qu’il a fui dans un accès de jalousie), il avait publié quelques livres d’une haute tenue intellectuelle et appris le sanskrit. Il devait devenir un érudit, un professeur brillant, un écrivain peut-être. D’une ville de province comme celle où se déroule Le Sang noir, Cripure est, sans mal, l’homme le plus intelligent, le plus cultivé, le plus dégradé aussi. Sa grande œuvre, que personne à part lui n’a vue, tient dans un tas de feuilles sur son bureau : La Chrestomathie du désespoir. Ce titre grandiloquent suscite un effet comique, certes, mais s’y arrêter serait néanmoins trompeur. La Chrestomathie est une forme d’anthologie, utilisée pour l’apprentissage d’une langue ; Cripure rassemble donc là toute son expérience et toute sa culture dans un langage qui lui est propre, celui du désespéré. Il y a du Léon Bloy dans ce titre comme il y a du Marchenoir écumant et sacrant dans Cripure, un Marchenoir athée, un Marchenoir sans promesse de rédemption, un Marchenoir privé de transcendance. Cripure et Marchenoir incarnent une intelligence vaincue par le monde, vaincue, aussi, par elle-même. Ils partagent un sentiment paranoïaque et victimaire, et figureraient aux premiers rang d’un martyrologe des penseurs bafoués par leur époque. Quelques personnages respectent malgré tout le philosophe : un ou deux anciens élèves, qui veulent comprendre les raisons profondes de son affaissement, le brave surveillant Moka et le député Faurel, un des rares notables de valeur, dont la présence, l’intelligence et la bienfaisance atténuent d’ailleurs le systématisme de la charge anti-bourgeoise de Guilloux. Le personnage de Cripure, inspiré d’un personnage réel, Georges Palante, un des professeurs de Guilloux, est outré. Comme je l’ai dit plus haut, il n’est pas présenté de façon réaliste, il incarne l’excès, la démesure, le grotesque et le pathétique à leur point de fusion. Cette grandeur dans l’abjection lui donne toute sa force : en lui s’observe la déchéance de l’humanité, non la déchéance de l’escroc, du criminel ou de l’assassin, mais celle, plus douloureuse, de l’homme de bien, de l’homme de principes, de l’homme supérieur. Cripure a un fils, dont il a découvert l’existence tardivement et dont, à vrai dire, il n’est pas certain d’être le père. Il a une compagne, aussi, qui le sert avec docilité et, surtout, intérêt ; elle le trompe avec le voisin, qui lorgne sur les économies qu’un professeur de lycée vivant aussi chichement a nécessairement constituées. Il a des confrères, qui le méprisent à peu près tous ; le plus dangereux est son exact opposé, Nabucet, sur lequel je reviendrai plus loin. Il parvient à former de rares disciples, esprits d’exception qui reconnaissent en lui un maître ; il se brouille avec eux, lorsqu’il exprime, sans en être parfaitement conscient, la profondeur de sa déchéance. Cripure ne figure pas l’artiste incompris, motif épuisé du romantisme, il incarne le penseur dégradé, avili sans retour, par lui-même autant, sinon plus, que par la société.

Face à Cripure, « bloc ici-bas chu d’un désastre obscur », se tient la bonne société des conventions. Le lycée est, à l’époque encore, un lieu de notabilités, où l’on converse avec le député, où l’on invite le maire, où l’on célèbre un général. Il s’agit de tenir son rang, de se montrer à la hauteur de sa charge, morale et sociale. Cripure, dans ce milieu-là, détonne. Il est toléré parce que tout le monde sait bien qu’il est le plus brillant ; on se rit de lui en cachette et ses avanies sont un sujet de conversation, un objet de divertissement. Deux professeurs incarnent les travers de cette société fermée : Nabucet et Babinot. Nabucet est l’exact opposé de Cripure. Soigneux jusqu’à la préciosité, vieux célibataire, fat, pédant, sournois, dissimulé, mêlant l’abstinence sensuelle à la perversion morale, façade de prévenance dissimulant un édifice de bassesses, Nabucet condense sur sa personne toute l’hypocrisie de la bourgeoisie bien-pensante. Comme Cripure, Nabucet se caractérise par l’excès. L’extrême attention aux apparences, au « qu’en dira-t-on », à la surface se double d’un contrôle forcené de soi et de ses pulsions. Rien n’est sincère, tout est calculé. Nabucet met son respect forcené et patelin des conventions au service de son arrivisme et de sa veulerie. A-t-il une vie intérieure ? Le paraître a, chez lui, corrompu l’être. C’est en cela qu’il constitue le négatif de Cripure, chez qui, à l’inverse, l’être a fini par corrompre le paraître. Plus encore que le Monsieur Ouine de Bernanos, auquel il fait parfois penser, Nabucet incarne la fausseté, le reniement, la tartuferie. Là où Bernanos peignait le mal par le vide, Guilloux le peint par le trop-plein. Cripure n’est certes ni sympathique, ni avenant, ni admirable. Mais face à Nabucet, il fait figure de héros, même si sa grandeur est celle du Quichotte. L’autre professeur, qui développe des traits que ne présente pas le doucereux Nabucet, c’est Babinot. Lui incarne le psittacisme idiot de la bourgeoisie. Plutôt qu’à parvenir, Babinot cherche à paraître. Il se veut à la hauteur du moment, à la hauteur de ses collègues, à la hauteur de ce que la société peut penser de lui. Sa manière de participer à l’effort de guerre ? Il collectionne les armes à feu. Sa manière de prouver son soutien aux armées ? Il collationne les anecdotes héroïques et glorieuses auprès des permissionnaires, puis s’empresse de les raconter en les attribuant à son fils, engagé. Babinot est ce qu’Eliot qualifiait d’homme creux. Il incarne la rhétorique vide, la pompe sans matière, le lustre éteint. C’est un automate tapant sur un tambour devant des mutilés, les félicitant de leur courage, le visage barré d’un immense et bête sourire. Quand Nabucet glace, Babinot agace. Au cours du roman, son personnage se précise, sa médiocrité s’approfondit. Même s’il insupporte, comme un imbécile peut insupporter par son involontaire et indélicate inhumanité, Babinot est en partie excusé, car sa punition est connue du député, du proviseur comme du lecteur : son fils est mort, fusillé pour mutinerie et ce père est le dernier à ne pas le savoir. Il peut bien battre la mesure et siffloter des marches militaires, son drame est déjà achevé avant d’avoir commencé.

Je me suis appesanti sur ces trois personnages, mais ce vaste roman en comprend bien d’autres. La place me manquerait pour tous les évoquer : un capitaine féru d’honneur militaire et très intéressé par les jeunes orphelines, une vieille gérante de pension de famille amoureuse d’un de ses pensionnaires, un Polonais séduisant et joueur, un surveillant un peu idiot dont l’occupation principale consiste à coller des timbres sur des assiettes, etc. La galerie est sans fin, toute une société défile. Parmi les trames secondaires qui saturent le texte, certaines amusent, d’autres grincent, d’autres encore attristent. Ainsi ce jeune Alsacien, prisonnier des Français depuis trois ans, utilisé aux cuisines du lycée et que, par l’imprudence de Nabucet, un général débusque de sa confortable planque. Ou le proviseur du lycée, qui essaie de sauver son fils, condamné à être fusillé, et ne parvient pas à inverser la course de la destinée. L’univers du Sang noir contient la diversité de l’existence, il en exprime aussi le flou des contours, l’indétermination : la noirceur tourne au grotesque, la comédie au drame, la clarté à l’équivoque. S’il s’abstient de juger et de théoriser – Le Sang noir, malgré la présence du philosophe Cripure, pense peu – Guilloux n’en finit plus de montrer, de signifier, par les scènes qui se présentent sous sa plume, l’univers provincial, le penseur déchu, la comédie des apparences. Les professeurs, par exemple, entre deux cours, arpentent en rang le préau, comme de bons petits soldats, à l’écoute des babillages patriotards de Babinot et des conseils finassiers de Nabucet. Comme l’enrégimentement scolaire, l’esprit de caserne et de contrainte, l’adhésion imitative et artificielle à l’engagement militaire du pays ressortent d’une telle scène ! Le récit regorge de détails, tels les quatre chiens de Cripure et de sa compagne, dont le rôle, central et involontaire, dans le dénouement justifie leur présence tout au long de l’œuvre. Au départ, comme l’intrigue se met lentement en place, le lecteur ne perçoit pas immédiatement la portée du récit. Il ne l’appréhende qu’au moment où, devant le spectacle d’une émeute d’appelés mal contenue, Nabucet exige, haut et fort, une sanction exemplaire des malheureux. Cripure, présent à ses côtés, ne peut s’empêcher de le gifler violemment et de l’insulter. Nabucet, outragé, exige un duel, demande grotesque compte tenu de l’état physique et psychique de l’offenseur. La gifle de Cripure est une idée extraordinaire, car elle exprime, en un geste, le ressentiment légitime de la compassion face à l’expression de la bêtise la plus odieuse et la plus inhumaine. Cripure, qui, quelques chapitres plus tôt, a porté assistance au ridicule Babinot, malmené par des appelés, est pardonné par le lecteur pour son geste, seul réflexe humain possible dans un monde de pantins et d’épouvantails bourrés de paille. Hélas, il aura des conséquences incalculables, inspirées des derniers jours du modèle de Cripure, Georges Palante (1862-1925).

S’il a été considéré par les lecteurs admiratifs de son temps (Gide, Malraux, Camus) comme un roman populiste, une charge contre la bourgeoisie, dans la veine des œuvres de Dabit ou de Céline, Le Sang noir déborde largement de ce courant-là. La déchéance de Cripure n’a que peu à voir avec la comédie bourgeoise : c’est celle d’un homme à qui il a manqué, aux instants cruciaux, la chance et le caractère, la confiance et l’esprit de décision. Cripure s’est vaincu avant que d’être vaincu par la société provinciale étriquée qui l’accueillait. L’aigreur, le ressentiment, le remords, et, avant tout, la conscience aiguë de sa propre insignifiance ont porté plus de coups au professeur que les fourberies et les jésuitismes de Nabucet. Sa mélancolie, son aspect grotesque, son pathétisme font de lui l’incarnation de cette contradiction fondamentale de l’humanité, l’attirance parallèle pour la grandeur et l’abaissement, pour le triomphe et pour le désastre. Même dans sa petitesse, Cripure est grand. Son meilleur élève, déçu de la tournure de leur discussion personnelle finale, l’a compris : la déchéance de l’homme n’emporte pas sa grandeur. Sa chute n’en a, dans sa misère dissonante et bouffonne, que plus de beauté. Elle suscite, chez les quelques esprits justes de la ville et chez le lecteur, le seul sentiment qui vaille, la miséricorde. Marqué par la caricature, l’excès, le débordement, Le Sang noir exprime, contre l’esprit de caserne de 1917, contre ce même « esprit grégaire » que combattit toute sa vie Georges Palante, la révolte de l’esprit. La chute de Cripure, c’est celle, toujours possible, des hommes de bien, lorsqu’ils affrontent, avec tous leurs doutes et tous leurs vices, la bêtise massive et inentamable des corps constitués. Il n’est plus temps alors de se moquer ; ce grotesque-là ne suscite pas le rire mais la pitié ; il rallume même, au fond de l’âme des lecteurs, au milieu des ténèbres de la société de guerre, une flamme de bonté et de révolte.

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Une réflexion sur “À l’arrière, rien de nouveau : Le Sang noir, de Louis Guilloux

  1. Remarquable analyse de ce chef-d’oeuvre, en effet, de la littérature française du XXe siècle. Bravol

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