Stèle pour une jeunesse d’un autre temps : Les Saisons de Giacomo, de Mario Rigoni Stern

haut adige

Les Saisons de Giacomo, Mario Rigoni Stern, Robert Laffont, collection « Pavillons Poche », 2011 (trad. Claude Ambroise et Sabrina Zenon dal Bo) (première. éd originale 1995)

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole, l’écriture de soi, par l’auto-fiction, l’autobiographie ou les mémoires, occupe une place centrale dans la littérature contemporaine. Elle figure souvent aux programmes des études secondaires et des concours de l’enseignement ; elle exerce un magistère symbolique fort dans la théorie littéraire moderne, et nombreux sont les écrivains contemporains qui, d’Hervé Guilbert à Claude Simon en passant par Thomas Bernhard, ont utilisé le matériau de leur vie dans la forge de leur œuvre. À la limite de cette vaste catégorie des récits de soi, le roman de Mario Rigoni Stern, Les Saisons de Giacomo, présente, par rapport au flux des romans autobiographiques ou assimilés, une différence singulière, fondamentale même : Mario Rigoni Stern n’y raconte pas son enfance, mais celle de son ami proche Giacomo. De ce récit d’enfance, l’écrivain n’est qu’un personnage secondaire, distinct du narrateur et apparaissant de loin en loin sous son seul prénom. Ce décentrement de soi transforme le souvenir d’enfance en un hommage, simple et poignant, à un passé et un univers social évanoui. Il n’y a pas lieu, probablement, de regretter particulièrement ce passé vécu entre l’enclume de la pauvreté et le marteau du fascisme. Les fantômes de la Première guerre se mêlaient alors aux ombres prémonitoires de la Seconde. C’était l’entre-deux-guerres, parenthèse tumultueuse qui se referma sur un désastre. Pourtant, durant ces deux décennies inquiétantes, encadrées par des conflits meurtriers, on vécut, on aima, on espéra. Rigoni Stern évite la pure élégie funèbre, il ne dresse pas de somptueux Tombeaux, il n’élève pas un Mausolée. Il fouille sa mémoire et retrouve par petites touches, l’ambiance incertaine de l’instant, débarrassé de ce qui va immanquablement lui succéder. Une histoire s’écrit, sans certitudes de sa destination finale, dans une remémoration dépouillée. Le petit Giacomo grandit, dans une famille pauvre mais aimante ; sa vie est celle de milliers de petits Italiens à la même époque ; évoquer cette enfance-là revient aussi à évoquer un âge de l’Italie, tel qu’il était vu par ceux qui, du fait de leur position sociale, n’ont pas laissé de traces écrites de ce qu’ils ont vécu. S’il n’atteint probablement pas la beauté émouvante du merveilleux Jardin des Finzi-Contini de Bassani (qu’il faut lire, relire et relire encore), le roman de Mario Rigoni Stern touche le lecteur par sa remarquable justesse, sa tenue et l’économie de ses moyens.

Jean Clair écrivait, en ouverture de son dernier livre : « J’appartiens à un peuple disparu », le peuple paysan, celui des campagnes françaises. Ce que Jean Clair énonce, Rigoni Stern, romancier, le met en scène. Entre 1928 et 1941, il suit l’enfance et l’adolescence d’un jeune italien, issu d’une famille de travailleurs pauvres des plateaux et collines escarpées du Haut-Adige : récit d’un entre-deux-guerres rythmé par les slogans du fascisme, que martèle, dans un lointain social et géographique, l’administration du régime ; récit d’un entre-deux-guerres alternant saisons de misère et saisons d’accalmie ; récit d’un entre-deux-guerres marqué par la présence obsédante de la guerre, passée et à venir. C’est un monde mort, absorbé par le développement économique miraculeux de la deuxième partie du XXe siècle, qui ressuscite. Le texte en prend clairement son parti, dès le chapitre d’ouverture, par le contact direct, tactile, du narrateur avec des restes de son passé. Il se rend dans le hameau abandonné de son enfance, retrouve quelques murs écroulés, quelques objets calcinés. Il pénètre les ruines de la petite maison familiale de Giacomo, son ami. De là naît ce récit de remémoration qui ranime un peuple disparu : le peuple des paysans montagnards, vivant, ou plutôt, survivant, dans un monde écarté, simple et misérable, un monde sur lequel règne, imprévisible, la fatalité, économique, climatique, politique. L’Italie de Rigoni Stern n’est pas l’Italie des cartes postales, l’Italie de la mer turquoise et des palais somptueux, des chefs-d’œuvre immortels et des riches campagnes toscanes ou padanes. L’Italie de Stern, c’est celle de mon arrière-grand-père, celle qui s’exila dans les mines et les usines de France et d’Allemagne, celle qui ne vit du jardin des splendeurs que son contrefort rocailleux et escarpé, et n’en connut la beauté que par sa rumeur. L’écueil de ce type de récit, c’est le misérabilisme, le regard apitoyé et pleurard sur une vie de coups du sort et de souffrances absurdes. Les Saisons de Giacomo ne tombe pas dans ce piège : ni lourdeurs d’analyste, ni sociologie narrative, ni appel à la charité du lecteur. Au contraire, les personnages rient, aiment, désirent. Ils souffrent, certes, mais cette souffrance ne les anéantit pas, mieux, elle ne les résume pas. Ils vivent. La justesse du texte réside, à mon sens, dans cette richesse, ce déplacement du regard qui abandonne sa position de surplomb réflexif, celle du vieil écrivain arrivé se remémorant sa jeunesse de misère et celle de ses amis, pour descendre au niveau de ses personnages, de leurs actes et de leurs sentiments. Le père de Giacomo, Giovanni, est un travailleur de force, exilé trois ans durant dans une mine lorraine pour y pousser des chariots. Sa vie est parfois douloureuse, mais ne se résume pas à cette souffrance : Giovanni n’est pas une idée, Les Saisons de Giacomo n’est pas un roman à thèse. Le jeune Giacomo vit dans un milieu féminin et aimant, entouré de sa grand-mère, de sa mère et de sa sœur. Ce foyer tient par les travaux de couture de la mère et par les mandats trimestriels du père ; on y économise sou après sou, et les plaisirs y sont rares. Pourtant aucun de ces personnages n’occupe ici le statut de victime. J’apprécie ce ton : les déclamations fascistes en paraissent d’autant plus outrées, d’autant plus fausses.

Les saisons se succèdent, la fortune de la famille de Giacomo connaît des regains et des revers ; les coups de tambour du fascisme résonnent de plus en plus fort. Sans misérabilisme, sans militance, l’écrivain rend une enfance pareille à bien d’autres. Par petites touches, Rigoni Stern restitue le grain d’une époque, les aspérités et les arêtes d’une jeunesse. Comme tout bon écrivain, il montre plus qu’il ne démontre et, par d’habiles juxtapositions, met en scène l’inévitable décalage, en Italie exacerbé, entre une société et ce que les élites ou l’État peuvent en dire. Deux ordres de discours cohabitent : les pompes retentissantes des rhéteurs d’en haut contrastent avec la parole quotidienne, simple et étroite, du monde d’en bas. Ainsi le petit Giacomo, un soir d’hiver, dans la petite maison familiale, après une maigre ration de polenta, déclame-t-il son manuel, d’un nationalisme outrancier et ostentatoire. L’Italie glorieuse, la grande Italie, le Peuple courageux, la richesse d’âme, etc. Les cœurs ne vibrent pas devant cette débauche de grands mots. La vanité creuse de ces paroles ressort d’autant mieux qu’un décor indigent lui sert de cadre. La superbe des tambours fascistes sonne faux dans cet univers modeste. Le fascisme se paie de mots ; il a, on le sait bien depuis Klemperer, corrompu la langue. Les hommes, contrairement à ce que la propagande en a dit, ne sont pas tous les dupes des faux-semblants ; Giovanni, le père de Giacomo, ouvrier revenu de France, socialiste, continue de célébrer, en secret, le 1er mai et, même prudent, ne ménage pas ses critiques devant ses amis et camarades. Ici le romancier complète probablement ses propres souvenirs, extrapole, car il est presque certain, plusieurs notations en attestent, que cette critique du régime ne se faisait pas devant les enfants, premiers et dociles instruments, on le sait, de l’ordre et de la surveillance totalitaire. D’autres personnages portent tout au long du livre, un idéal de sagesse populaire, de « common decency » qui s’oppose au verbe délirant du patriotisme vert-blanc-rouge. La résignation face à la misère et à la guerre n’emporte pas chez ces hommes l’abandon de leurs convictions profondes. Plutôt la passivité ou la fuite que l’adhésion : cette masse-là ne se dresse pas contre l’ordre, elle lui échappe, comme l’eau ou le sable s’écoulent de la main qui tente de les contenir.

La constante du récit, paradoxalement pour un récit de l’après-1918, c’est le monde de la tranchée. Les traces du conflit sont partout visibles : casemates, obus, impacts. Le récit y revient sans cesse. Des rumeurs étranges courent même un temps: on aurait vu une armée fantôme marcher au pas, silencieuse, dans un défilé. Quelques années plus tard, la rumeur devient réalité et c’est une armée vivante qui passe pour défendre l’indépendance de l’Autriche contre l’Allemagne (1934). Elle en annonce bien d’autres. Il n’y aura pas de répit. La guerre morte hante les vivants. Lors du premier conflit mondial, le Haut-Adige était à la frontière austro-italienne ; il a fait l’objet de combats acharnés entre 1915 et 1918. Les montagnards qui reviennent après la fin des hostilités arpentent chaque jour les champs de bataille. Ils ramassent, pour améliorer leur pauvre ordinaire, les douilles, les obus et les caisses de munitions oubliées, qu’ils revendent à des ferrailleurs. Ce travail extérieur et éprouvant de récupération n’est pas sans dangers : quelques explosions accidentelles se produisent à l’arrière-plan. On y perd un membre, parfois la vie. Rigoni Stern ne s’appesantit jamais : son œuvre n’use ni de l’emphase, ni de la rhétorique, elle laisse au lecteur le soin de conclure. Alors que les bruits de botte et les appels aux armes s’accentuent, les montagnards continuent de creuser le sol, à la recherche de métaux. La contiguïté des deux est frappante : l’air s’emplit de chants guerriers et de revendications brutales quand la terre, elle, rend à qui la travaille les innombrables déchets de la dévastation passée. L’écrivain n’a pas besoin de commenter ce qu’il met en scène : ces montagnards creusent le passé à la recherche des vestiges monnayables de la guerre ; bientôt ils creuseront, sur les fronts meurtriers de Grèce ou d’Ukraine, des tunnels, des tranchées, leurs propres tombes, soldats d’une guerre perdue. Ce n’est qu’une question de temps. L’air colporte les rumeurs tonitruantes et les rodomontades de Mussolini, l’air transporte ce qui ne reste pas, ce qui s’évanouit, le vent trompeur de la rumeur. La terre, elle, garde tout, conserve et absorbe lentement. La formule est hélas faussée par son usage malheureux pendant la dernière guerre, mais au fond, ici, « la terre ne ment pas », c’est l’air, air du temps, air des discours, air des orages, qui ment, qui trompe, qui égare. Dans la terre s’observent les conséquences tangibles des mensonges colportés par les discours évanouis. La présence entêtante de la terre gaste sur laquelle se sont déversés des milliers de tonnes d’obus et de cartouches, contient la vérité du temps ; le vent peut bien souffler, belliqueux, c’est à la terre que tout reviendra, cette jeunesse, cette vie, ce monde. Le vent éveille une fureur que la terre bientôt absorbera.

Si le spectre de la guerre occupe une place centrale, insistante, dans l’œuvre, elle ne la résume pas. Il n’empêche ni le rire ni la joie. Pour les jeunes Italiens du roman, la guerre est un arrière-plan comme un autre, un fragment de la normalité, un élément de ce qui est. Rigoni Stern touche là au légitimisme de l’enfance : tout ce qui est, tout ce qui apparaît aux sens de l’enfant existe à ses yeux de toute éternité, sans qu’un recul, historique ou intellectuel, lui permette de le juger. La ruine vieille d’une dizaine de siècles et la médaille militaire perdue là cinq ans auparavant ont la même ancienneté aux yeux des enfants, qui intègrent le monde en ruines dans leurs jeux : ils n’ont rien connu d’autres, comment pourraient-ils critiquer, contester, s’offusquer ? Le fascisme n’a pas visé à côté en s’attaquant à l’enfance, en lui inculquant le plus tôt possible, le sentiment de l’éternité de la nation et du mouvement fasciste. Il a parié sur l’atrophie du sens critique plutôt que sur son anesthésie. Vers la fin de l’ouvrage, le personnage de Mario (l’auteur jeune) envoie une lettre très convaincue au Duce pour réclamer une incorporation d’avance dans l’armée bientôt impériale qui conquiert l’Éthiopie. Rigoni Stern, écrivain septuagénaire, ancien combattant, met en scène, comme un étranger, ce jeune moi si différent, que son éducation avait formé en parfait petit fasciste. Il lui est impossible de dire « je » ; peut-être est-ce la raison pour laquelle il a abordé son enfance par le biais de ce récit décentré, dont il n’est qu’un comparse ? À côté, Giacomo, assez naïf, n’est guère plus contestataire : leur innocence à tous a été bafouée par le régime et ce sont les vieux, la grand-mère, Giovanni, qui portent encore, par leur regard d’expérience, la plus juste appréciation sur une catastrophe à venir qu’ils ne peuvent arrêter.

Sans effets de manche, sans grandiloquence inutile, sans pathos, Les Saisons de Giacomo restitue, avec une justesse et une justice rares une enfance dans l’Italie pauvre de l’entre-deux-guerres. Les protestations de grandeur nationale, qui tonnent à l’arrière-plan, se défont dans le spectacle de ces hommes et de ces femmes simples et besogneux. La pauvreté n’est pas ici saisie dans ses aspects pathétiques, brutaux, débauchés ; elle ne résume pas les hommes ; elle a sa décence un peu résignée, non dépourvue de grandeur d’âme. De ce court roman émane une forme d’humilité retenue, de bonté, d’humanité. Primo Levi disait de Mario Rigoni Stern qu’il était un des « plus grands écrivains » italiens de son temps. Je serais tenté, à la lecture de ce livre, d’acquiescer.

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Une réflexion sur “Stèle pour une jeunesse d’un autre temps : Les Saisons de Giacomo, de Mario Rigoni Stern

  1. Mes lectures de MRS sont lointaines et puisque je n’ai pas fait de fiches il ne me reste que le souvenir (brumeux évidemment) de mon admiration.
    Cependant votre commentaire fait surgir en moi, par réaction, d’autres livres, d’autres auteurs italiens lus plus récemment. Je n’ai pas pris le temps de vérifier s’ils ne figurent pas déjà dans vos listes d’ouvrages lus. Si ce n’est pas le cas ils pourraient (peut-être) vous intéresser.

    — pour l’autobiographie décalée, dans laquelle la narratrice est un personnage secondaire, Lalla Romano « Maria » (centré sur la femme qui a élevé, au domicile de l’auteur, qui pourtant ne roulait pas vraiment sur l’or, le fils de celle-ci). Magnifique portrait d’une femme elle-même magnifique de dignité et de beauté morale, mais aussi des rapports entre une mère et son aide/substitut, et encore de la narratrice avec la famille et la communauté villageoise de Maria, que l’auteur va apprendre à connaître. Dans une langue extraordinaire, à la fois lyrique et économe, précise (en v.o. du moins).

    — l’Italie qui n’est pas celle des cartes postales, la pauvreté … même dans des lieux qui évoquent plutôt actuellement le tourisme comme la Toscane et plus précisément Lucca : Guglielmo Petroni, Il nome delle parole (mais je ne suis pas sûre qu’il soit traduit en français), une évocation de l’enfance qui juxtapose le récit de la pauvreté et l’éveil du sens de la beauté allant de pair avec la conquête des mots.

    — l’égarement possible des enfants plongés dans la propagande et le monde tel qu’il est (ce n’est cependant pas le thème principal de ce livre déchirant et en même temps très drôle, raconté à hauteur d’enfant, d’une enfant fantasque et rebelle) : Lorenza Mazzetti, Il cielo cade (traduit celui-là, « Le ciel s’est écroulé »). Hébergées après la disparition de leurs parents dans la famille de son oncle (cousin d’A. Einstein) dans un grand domaine en Toscane Penny et Baby imbibent la propagande (le cœur de la petite Penny bat pour le Duce …) et le catéchisme doloriste dans lesquels leur imagination trouve des aliments de choix. Le récit autobiographique, d’abord remarquable (et souvent hilarant) par la justesse de la restitution de la vision enfantine du monde, se termine en tragédie.

    — Proximité de la frontière, résistance, vitalité et decency ; là encore il ne s’agit pas du cœur du livre qui décrit (lui aussi) un monde disparu, la faconde et l’art du récit de gens « ordinaires », et se double donc de l’histoire d’une vocation: Dario Fo « Il paese dei mezaràt I miei primi sette anni (e qualcuno in più) » — Le Pays de Mezaràt, mes sept premières années et un peu plus .

    À la vitesse où vous lisez, qq suggestions de plus ou de moins …

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