Une initiation : Le Palais des rêves, d’Ismail Kadaré

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Le Palais des rêves, Ismail Kadaré, Le Livre de Poche, 2006 (traduction Yusuf Vrioni) (première éd. 1990) (première éd. en albanais, 1982)

« Que les yeux perdent leur aplomb / Dans les yeux qu’ils regardent / La chute au fond de la raison / Le tonnerre des voix qui grondent / Sous la voûte éclatante où s’engouffre le monde / La terre était pleine de trous / Le ciel restait toujours limpide / Et les mains cherchaient dans le vide / L’horizon qui n’existe pas. »

Pierre Reverdy, « Course », Les Ardoises du temps, 1918

On a parfois reproché à l’écrivain albanais Ismail Kadaré d’avoir été, face au régime communiste d’Enver Hodja, une voix trop diffuse, trop peu dissidente, trop éloignée du mysticisme tonnant d’un Soljenitsyne ou du libéralisme démocrate d’un Havel pour convaincre. On aime, en démocratie libérale, loin des périls, fantasmer des dissidences idéales, à qui l’on prête le courage dont on est intérieurement dépourvu. À côté de l’élégant dramaturge tchèque ou de l’incomparable reclus du Vermont, prophète grand-russe et barbu comme un pope, l’Albanais présente en effet une œuvre et une personnalité plus ondoyantes. Il ne pouvait probablement y avoir qu’un seul Dissident majuscule : Soljenitsyne, qui trônait, tonnant, jupitérien, au sommet de l’Olympe créateur. Laissons-le lui et examinons de plus près les textes de M. Kadaré. Celui-ci opère, dans ses textes antérieurs à 1989, c’est un fait, sur des registres plus équivoques : il joue des mythes et des allégories sans jamais dévoiler son jeu. Il navigue entre les écueils plutôt que de tenter de les briser (ou de s’y fracasser). Au lecteur, dont l’intelligence n’est pas mésestimée, de faire le reste. À lui de comprendre ce qui se dit dans les profondeurs du texte, là où, espère-t-il, aucun censeur communiste trop madré n’ira chercher. Le ton pianissimo des partitions de Kadaré en rend parfois inaudible les notes critiques les plus aiguës, à moins, bien sûr, de tendre l’oreille. Lui-même le reconnut quelques années plus tard : ayant décidé d’être publié, d’être lu et donc d’être surveillé, sous un régime à la censure implacable, il devait adopter une stratégie qu’au XIXe on eût qualifiée, peut-être, de ces épithètes aujourd’hui disparus de flexueuse, ou plutôt, de méandrique. Ce sont là, je crois, les mots qui disent le mieux la prudence – nécessaire – de l’écrivain face à la surveillance du PC albanais, et, plus précisément, jusque 1985, celle de son dirigeant, lecteur redoutable et redouté. Enver Hodja, n’était pas seulement un théoricien prolixe, qui gratifia le monde d’œuvres théoriques d’un marxisme achevé (et dont je feuilletai, amusé et navré, les volumes anthologiques, à la bibliothèque de mon université, fort bien lotie en la matière) ; il fut aussi un lecteur, connaisseur de la littérature française, très attentif à ce qu’écrivaient les romanciers de Tirana.

Le Palais des rêves suscita, pour le moins, chez le dictateur albanais de sérieuses réserves, que rappelle la préface de l’édition française de poche. M. Kadaré s’y montrait moins équivoque, plus explicite que de coutume ; une lecture allégorique évidente s’imposait ; le contexte même de la création de l’œuvre, composée et parue alors que se déroulait la liquidation du numéro 2 du régime, Mehmet Shehu, aggravait la situation politique de l’écrivain. Ismail Kadaré comprit rapidement qu’il pouvait nourrir les plus vives inquiétudes à cet égard. En effet, la publication du roman en revue ne récolta d’abord qu’un silence absolu, inquiétant prélude, en régime communiste, à des remontrances officielles et à l’opprobre public. En général, l’absence de réaction présage les reproches, qui se concatènent en une condamnation plus générale et s’assortissent, au mieux, d’un blâme officiel, qui laisse l’artiste isolé et met, pour un temps, ses œuvres et sa personne, à l’index. Ce fut exactement ce qui se produisit pour Le Palais des rêves. Par ses évidentes implications politiques, par sa dimension allégorique transparente, par sa lecture sombre de la société et du pouvoir politique, ce roman dépassait probablement le point maximal de liberté artistique admise en régime communiste. Que raconte-t-il ? L’entrée, à la fin de l’ère ottomane, d’un homme jeune, de très bonne famille, muni de solides protections, dans une administration très particulière, secrète et presque légendaire, le Palais des rêves. Cette institution rassemble, en divers services à l’impeccable découpage bureaucratique, un ensemble de fonctionnaires dont la mission est de surveiller les rêves de la population, de les analyser, pour en tirer, après un processus pyramidal très raffiné, un « maître-rêve », présenté chaque vendredi au Sultan. Ce « maître-rêve », accompagné d’une interprétation rigoureuse, contrôlée et vérifiée à chaque échelon de la machine bureaucratique, joue, pour le souverain, le rôle d’un présage, politique ou personnel. Le jeune homme (Mark-Alem) progresse rapidement dans les échelons de cet univers lourd, hiérarchique, inquiétant, transposition transparente de l’univers du Parti communiste. Le Palais des rêves occupe, dans cet Istanbul brumeux et incertain, la même place centrale que le siège du PC albanais à Tirana. Le parallèle est vite tracé. Et quand, au sommet de l’État ottoman, à propos de la question albanaise, les clans au pouvoir se déchirent, dans un secret absolu seulement troublé par des rumeurs confuses et par d’impénétrables marches et contremarches militaires, c’est toute la pratique stalinienne de la purge au sommet qui semble transposée. Hodja tonna contre ce roman car il crut y voir apparaître, sous une forme à peine déformée, ses propres manœuvres contre Shehu, son successeur éliminé.

Si M. Kadaré s’était contenté d’aligner de hâtifs parallèles entre son palais onirique et la rigide structure partisane albanaise, il n’y aurait pas grand chose de plus à dire de ce roman. Ce n’est pas le cas. Je ne veux pas (et cette fois-ci je m’y tiendrai) raconter l’œuvre plus que de rigueur, je reprendrai donc, sans prétendre à aucune exhaustivité, quelques aspects du roman qui m’ont paru les plus justes, les plus fins, et, peut-être, les plus originaux. Il présente, ainsi, avec une certaine finesse, une critique générale de la structuration bureaucratique : le contraste est éclatant entre des rêves, abstrus et incohérents, indéchiffrables par nature, et une rationalisation administrative maniaque, avec ses normes, ses routines, ses protocoles. Le monde infini de l’esprit et de la fantaisie est enfermé dans les petites cases d’une administration tentaculaire et hiérarchique. Dans chaque province, jusqu’aux confins de l’Empire, un réseau de coursiers sillonne les hameaux, les villes et les villages en quête du plus petit rêve qui pourrait contenir, en lui, l’avenir de toute une dynastie, de toute une civilisation. Une fois apportés à la capitale, les rêves sont triés plusieurs fois, interprétés, réinterprétés, par une série de bureaux bien délimités qui expulsent de la masse la grande majorité des songes, inexploitables. Ne restent plus qu’une minorité d’entre eux, systèmes symboliques parfaits, d’une rare complexité herméneutique, desquels sera extrait, toutes les semaines, le rêve le plus significatif. La machine n’est jamais en repos. Chaque bureau, assis sur l’expertise archivistique, sur sa tradition d’interprétation et sur ses compétences, reprend et affine le travail des bureaux subalternes. Les arcanes de l’organisation sont mystérieux, anonymes ; les décisions se prennent au loin, là-haut, au sommet de la machine. Le Palais des rêves est avant tout un oxymore ; ce monstre n’a du palais que son nom, clinquant, qu’il partage avec le Palais de justice ; quant aux rêves, il faut l’admettre, il est surtout question ici de cauchemars.

Toute cette organisation évoque bien sûr celle des administrations communistes, lorsqu’elles appliquèrent le marxisme bureaucratique tel que l’URSS avait pu l’imaginer. Et derrière la récolte fictionnelle des rêves apparaît celle, très réelle, des ragots, des rumeurs, de tout ce que la vie sociale informelle pouvait charrier, dans une société censurée, d’informations plus ou moins véridiques et, surtout, très révélatrices de l’état d’esprit général. Tous les régimes dictatoriaux ont besoin de ces espions, de ces mouchards, involontaires ou non, pour connaître, en profondeur, une société qui, censurée, surveillée, ne se livre plus. Le Palais fouille dans l’âme de la population, à la recherche des secrets qui échappent encore à son emprise, et parmi eux, le tout premier, le plus important, l’avenir. Dans la société du Palais du rêve, on donne volontiers ses rêves à l’administration, j’allais écrire du Parti, mais non, c’est celle du Sultan : des rumeurs de récompense prospèrent dans tout l’Empire ; celui dont le rêve devient « maître-rêve » recevrait gratifications et honneurs. Les sujets espèrent que leur attachement à l’Empire sera récompensé. La vérité à ce sujet, est, Mark-Alem le verra par hasard, moins idyllique. M. Kadaré a trouvé là une bien plaisante manière de mettre en scène la culture de la dénonciation, son emprise et ses motifs. Les rêveurs qui confient leurs songes n’hésitent pas, parfois, à les inventer ; comme probablement sont inventées les rumeurs de complot qui naissent de la surveillance généralisée de chacun par chacun. Le tri des spécialistes permet heureusement de ne garder que les plus avérés de tous les rêves, dans un premier temps et, parmi eux, dans un second temps, les plus révélateurs.

Le Palais des rêves ne dépeint pas seulement une administration aux buts absurdes (mais à l’organisation rationnelle) pour suggérer les travers du communisme bureaucratique. Il va plus loin. Ces rêves, entendus comme des interprétations d’une situation sociale, ou comme des annonces d’un danger imminent, sont manipulables à volonté. Dans l’Empire, celui qui tient le Palais des Rêves tient le pouvoir. La coterie familiale albanaise de Mark-Alem l’a bien compris et, dans ses mains, ce dernier n’est qu’un jouet, assez malléable. Une ambiance de purge plane sur le Palais, comme elle plane sur l’Albanie. Les derniers chapitres, bruissants de rumeurs et de complots, expriment bien cette réalité : la guerre interne du pouvoir fait rage, sans que personne ne parvienne, et surtout pas le narrateur, à l’approcher. Tout ce que l’on peut constater est qu’elle a lieu. Ses motifs sont aussi obscurs que son déroulement ou que ses fins. Son résultat, inattendu, demeurera une énigme, même pour son principal bénéficiaire. L’auteur s’éloigne pourtant de la satire noire du communisme, creuse plus profondément, à la recherche du pouvoir, de l’insaisissable puissance politique telle qu’elle se manifeste dans une société. Le fait onirique, tel un fait social, constitue un moyen et non une fin : un moyen de lutte politique, un moyen de compréhension du réel, un moyen d’expansion du contrôle social. Bien sûr, si la réalité est susceptible d’être interprétée en termes univoques (et encore), ce n’est pas le cas des manifestations oniriques. L’aspect ésotérique de l’interprétation des rêves permet quelques écarts herméneutiques. Comme un présage, un rêve révèle plus sur celui qui y croit que sur celui qui l’émet. Pour qui sait les employer, ces songes, à la solidité symbolique erratique, représentent des atouts formidables. Peu importe ce qu’ils disent de la société, ce qui compte est ce qu’ils peuvent en dire, à condition d’en tirer la compréhension dans un certain sens. C’est là que, je pense, M. Kadaré touche, par ce livre, au statut de classique : il dépasse son contexte. À quoi ressemble notre société médiatique et politique actuelle sinon à une fabrique herméneutique permanente ? Chaque fait divers, plus ou moins absurde, est jugé signifiant ; il fait l’objet d’interprétations économiques, sociologiques et politiques. Partout, la machine à dire le réel s’emballe d’analyses en décryptages, de storytelling en narrations explicatives. La fortune médiatique immense du « décryptage », d’ailleurs, indique bien la nature du rapport entre le réel et ce que nous en tirons : la réalité est envisagée comme une masse cryptée de faits au sein de laquelle résident des messages, des sens, qu’il convient de trouver, grâce à des experts, dont l’interprétation ne peut que faire consensus. Comme 1984 dépasse la seule peinture du totalitarisme, Le Palais des rêves dépasse le seul cadre du communisme albanais. Un lecteur d’aujourd’hui peut y voir pointés les ravages, actuels, de l’interprétation systématique, généralisée, dont le seul motif tient, bien souvent, dans son arrière-pensée. Les éditorialistes modernes sont aussi, dans une certaine mesure, les interprètes du Palais des rêves : ils prennent une histoire plus ou moins vraie, l’analysent, la tirent de tous côtés, lui donnent un sens et l’utilisent à l’appui de la diffusion de leurs convictions politiques, conscientes ou inconscientes, avouées ou inavouables. Il y a derrière chaque journaliste prétendant « décrypter » un officiel du Palais des rêves qui s’ignore ! L’absurdité du monde est insoutenable comme l’absurdité des rêves ottomans : derrière l’écran brouillé de mille détails, se tient une figure, que nous devons délimiter et trouver, par un tri patient, une quête du sens. Or, et c’est la leçon de M. Kadaré, le sens tel qu’il émerge de l’analyse (et le rêve central du rêve est à cet égard révélateur) ne peut être univoque. Qui tire les ficelles interprétatives ? Pourquoi ? Vous l’aurez compris, ce qui rejaillit de ce roman, c’est bien le règne du soupçon.

Au premier degré, cette recherche de vérité dans les rêves apparaît comme un trait archaïque, découlant d’une quête de sens qui s’attache encore aux caractères prospectifs, voire prédictifs, des jeux de l’inconscient. Mais la présence de cette bureaucratie, aux innombrables rouages, dont le palais figure, très littéralement – les errances du personnage principal en témoignent –  une sorte de ville dans la ville, et donc d’État dans l’État, induit autre chose : il se rejoue là, dans un registre allégorique, le conflit profond de nos sociétés modernes, entre le monde du rêve, de l’inconscient, de l’espèce et celui de la raison, du conscient, de la civilisation. Le conflit de ces deux dimensions se déroule dans le cadre normé du Palais, lieu de friction rationalisée entre l’Homme et l’Histoire. En étendant l’empire de la raison aux manifestations oniriques, le Palais affirme le primat du rationalisme sur l’homme ; rien n’est absurde, et rien n’échappera au regard politisé, orienté, « décrypteur », des instances publiques. Le pouvoir s’étend, s’insinue, dans tous les recoins de l’humanité, jusqu’à manipuler les rêves. Rien ne sera laissé à l’homme, tout remontera, volontairement qui plus est, vers une nasse publique, une administration, une structure d’appréhension du réel par le système de domination politique. Les mains du pouvoir ne trouvent plus d’obstacles et fouillent les recoins de l’inconscient, jamais innocent, toujours chargé d’arrière-pensées, qu’il suffit de trouver et de juger.

Il faut noter que dans le système de M. Kadaré, cette dualité s’étend à la perception. Il coexiste deux réalités : une masse de signes, que les personnages voient sans les comprendre, et un tissu explicatif, accessible au seul exercice, très orienté, de la raison (et qui n’est pas assuré d’être vrai). Ainsi, le regard, en soi, n’est jamais efficace. Un relevé exhaustif des inconséquences du regard dans ce livre serait fastidieux, je me limiterai à quelques exemples. À la fin du roman, le personnel du bureau peut bien se précipiter exceptionnellement aux fenêtres pour observer le va-et-vient des janissaires, il n’y a strictement rien à voir – ce que dit l’adjuvant du « héros », collègue très au courant et plaqué là de façon un peu artificielle pour faire avancer la narration. Lorsque les personnages observent le monde, ils sont comme Mark-Alem au début devant des résumés de rêves : ils regardent mais ne voient pas. Les signes du monde, comme les signes d’une écriture inconnue, constituent une trame indéchiffrable au seul regard. La narration met Mark-Alem plusieurs fois en scène, immobile, lisant un récit de rêve qui ne signifie rien, s’abîmant dans cette contemplation sans fin, aveugle. De même, les scènes auxquelles il assiste, notamment la plus cruelle de l’ouvrage, apparaissent dénuées de sens. Il ne suffit pas de voir pour appréhender la réalité ; le sensible a été asséché par la raison ; sans elle, les personnages du Palais des rêves sont aveugles. Ce que j’essaie de dire par là est que, par un effet de cohérence remarquable, M. Kadaré montre à quel point le regard seul n’a pas de sens, qu’il ne permet rien, lorsqu’il est privé de l’intellection raisonnante et herméneutique (qui elle-même est soupçonnée d’être biaisée, erratique et même absurde). C’est là le motif structurant des rites de dévoilement du monde : ne peut voir vraiment que celui qui sait, l’initié, l’admis aux mystères. Rien ne sert donc de regarder simplement, puisqu’il n’y a rien à voir, à moins de savoir. Le plus intéressant est que, dans Le Palais des rêves, même initié, comme le personnage principal… on ne sait finalement rien. Le lecteur referme le livre sur ce constat pessimiste : le regard ne livre rien du monde, mais l’intellection non plus. À la fin du texte, Mark-Alem embrasse Istanbul du regard, contre ses habitudes, permettant ainsi à la narration de souligner la centralité du regard dans l’œuvre. Que peut-il voir ? Le printemps, qui du fait de son initiation, de son entrée dans le Palais et de sa carrière, ne lui est plus vraiment sensible visuellement. Il le « devine », il se le remémore plus qu’il ne voit : l’initié est aveugle au monde sensible ; seule la raison et l’interprétation, désormais, peuvent le nourrir. Son regard est mort, et, hélas !, les sens profonds du monde lui échapperont toujours :  « De la paume de la main, il balaya la buée sur la vitre, mais la vision qui s’offrait à lui ne devint pas plus nette pour autant, les images se réfractaient, s’irisaient. Alors, il se rendit compte que ses yeux étaient voilés de larmes. » Ce sont les larmes d’un initié trahi, qui a échangé de l’or contre du sable.  Les hommes, ballottés par le vent de l’Histoire, se raccrochent aux illusions qui s’agitent devant eux. L’histoire ruse. Le monde ruse. Et tous les sens sont incertains. Mythe platonicien de la caverne ? À voir, car je doute même que, dans cet ouvrage, il y ait la moindre forme idéale qui, cachée par le monde, en porte l’explication.

Je voudrais aborder, dans un dernier point, un aspect plus touchant du récit, à la fois plus marginal et plus universel. Ce jeune homme qui pénètre un univers différent du sien, dans lequel il s’élève en abandonnant une partie de lui-même pour devenir un autre, évoquera aux lecteurs bien d’autres héros des récits d’apprentissage. Une scène m’a rappelé Drogo, le Lieutenant du Désert des Tartares : quelques mois après son admission au Palais, Mark-Alem va se promener en ville, comme il y était accoutumé. Ce qu’il voit le déçoit : son regard, qui apprend à sonder les profondeurs oniriques, s’attriste de la fadeur et de la platitude du sensible. Il n’éprouve plus de plaisir à traverser ses lieux de promenade préférés, il n’éprouve plus de plaisir auprès de ses connaissances. Sans s’être épanoui, par son initiation, il a perdu la naïveté qui lui rendait le monde soutenable. Il n’aime pas (encore) sa forteresse mais, coupé du courant du monde, il comprend, comme Drogo, qu’il devra bientôt y retourner, car là, probablement est sa seule maison, le seul lieu qui lui soit supportable. Initié, il ne supporte plus le monde profane ; en marge, il ne supporte plus le monde commun ; bientôt les buts de l’institution seront les siens et n’errera plus, dans une Istanbul grise et délavée, que le fantôme de sa jeunesse. Le Palais des rêves est aussi le roman des malaises d’un jeune homme au moment où il devient un rouage de la société et, bientôt, un de ses piliers. Il exprime les contradictions et les souffrances de toute initiation. Celle-ci ne se déroule pas au seul plan politico-administratif, c’est une initiation personnelle totale, qui affecte l’être dans son intégralité, un être sans repos, devenu très vite incapable de dormir ou de rêver (c’est une conséquence attendue de l’entrée au Palais des rêves). Mark-Alem est devenu un autre. On sent bien que mes interprétations de ce livre ne sont pas exhaustives ; comme pour tout grand roman (et je pense qu’il s’agit d’un grand roman), aucune critique ne peut venir à bout de ce qui en fait l’intérêt, la richesse ou la magie. De ce livre magistral là, une chose est certaine : aucun doute n’est permis sur la portée de la critique qu’il porte sur le monde tel qu’il va.

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