Modeste contribution à la célébration d’un centenaire : Fernando Pessoa tels qu’en eux-mêmes

Fernando_Pessoa_Heteronímia

Malgré mon dédain des cérémonies anniversaires, je voulais écrire quelques mots pour commémorer un jour et un homme qui m’ont fasciné et me fascinent encore. C’était il y a un siècle.

« Un jour où j’avais finalement renoncé – c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrais en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos [le Gardeur de troupeaux]. Et ce qui suivit, ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi »

« J’ai alors créé une coterie inexistante. J’ai donné à tout cela l’apparence de la réalité. […] Je vois devant moi, dans l’espace incolore mais réel du rêve, les visages, les gestes de Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos ».

Lettre de Fernando Pessoa à Adolfo Casais Monteiro, 13 janvier 1935

Cela fait donc tout juste un siècle aujourd’hui que, de son propre aveu, Fernando Pessoa connut son « Dia triunfal », instant de démultiplication de soi qui transforma le jeune employé lisbonnais piqué de poésie en une Académie des Lettres portugaises à lui tout seul. Alberto Caeiro précéda, en cette journée singulière, Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Bernardo Soares et bien d’autres, tous hétéronymes de Pessoa, tous manifestations divergentes de son génie littéraire. Pessoa n’écrivit pas, comme d’autres, sous divers pseudonymes ; il fut et, en même temps, ne fut pas ses hétéronymes. Chacun garda ses spécificités, son style, sa philosophie, parfois très éloignée de celle de Pessoa lui-même. Si l’on croit son témoignage, c’est à un soir anonyme de l’hiver 1914, quelques mois avant que de plus graves évènements ne fassent éclater l’unité de la civilisation européenne, que surgit, inattendue, inespérée, la grâce du poète. Instant d’épiphanie, de révélation du génie à lui-même, éclatement d’un miroir terni en une poussière d’étoiles aux reflets insondables, le 8 mars, dans le récit de soi tel que le livre Pessoa, est l’instant fondateur, incomparable et fervent. Combien d’artistes peuvent dater précisément le jour où, « traversés d’un instant de lucidité », ils prennent conscience de cette vérité : « je suis né » ? Rilke, oui, nous en dit quelques mots, dans ses poèmes ; Balzac, oui, se souvient du moment où l’idée de la Comédie Humaine émergea ; mais aucun ne nous le dit avec la simple éloquence du lisbonnais.

Une galaxie, contenue tout entière en Pessoa, endormie au plus profond de lui, connut ce 8 mars son premier moment d’expansion, ce temps infinitésimal et pourtant infini pendant lequel se diffracte, sans limites, la matière poétique. Pessoa, s’abandonnant, devint enfin lui-même, une multitude d’être-soi, reliés par un chapelet de conscience. Est-il « un Dante en plus divers » (Pessoa, Pléiade, p. 809) ? Sait-il seulement qui il est ? (« Et moi qui suis-je donc, qui ne suis pas mon cœur ? » p. 808) Désire-t-il être « une conscience abstraite avec des ailes de pensée » (Campos, p. 493) ? ou bien un homme « qui ne pense pas », « regarde » et « sourit » (Caeiro, p.33) ? Le poète des Messages célèbre la grandeur portugaise, sur un ton épique presque inconnu en notre siècle ; quelques pages volantes plus loin, le voilà qui se moque, de lui, du Portugal et de Salazar. Le poète, tout à tour grave (« Notre âme infiniment se trouve loin de nous »), vengeur (« Je vais lancer une bombe contre le destin », Campos, Pléiade, p.356) ou blagueur (voir ses charades poétiques, p. 1320-21), lui-même ou un autre, nous offre, à la terrasse d’un café, sur une placette des bords du Tage, des voyages lointains, des horizons nouveaux, la multitude. Le petit comptable moustachu et anonyme est devenu, comme il l’espérait au fond de lui, le second Camões. Du 8 mars 1914 découla un monde si divers que nous n’en viendrons jamais à bout. Ce que j’aime, chez Pessoa, c’est que je peux l’ouvrir par n’importe quel bout, et m’émerveiller de le retrouver, absolument lui-même et pourtant entièrement différent. Il peut être ennuyeux, docte, bavard, car il lui arrive de l’être, comme il peut être juste, brillant, réconfortant ; je n’ai, avec aucun autre poète, l’impression de trouver une telle diversité papillonnante. Cavafy m’est plus proche, Eliot m’est plus précieux, Yeats m’est plus enchanteur, Nerval m’est plus cher, mais aucun ne me fascine autant que Pessoa. Lire Pessoa, nous confie Robert Bréchon « ce n’est pas suivre un chemin nettement tracé dans un monde de significations et de formes closes, c’est flotter au-dedans, d’une conscience intranquille, sans cesse en éveil ou en fuite, où les significations et les formes naissent et meurent comme les vagues de la mer qu’il a si bien chantées dans ses poèmes ». Je ne saurais dire mieux, sinon pour ajouter que l’expérience pessoesque est la manifestation en mots d’un principe d’incertitude, incertitude du monde, d’autrui comme de nous-mêmes. Sa complexité n’est pas plus hermétisme que son apparente simplicité n’est simplisme. Il ne nous repousse ni ne nous encourage, il est, ou plutôt, ils sont, là, disponibles, à notre portée pour une expérience poétique singulière et sans fin. Je l’ouvre au hasard et je trouve de quoi admirer, de quoi espérer, de quoi méditer : « Nous sommes des rêves de nous, des lueurs d’âme, / Chacun est pour autrui rêves d’autrui rêvés. » (p. 1479)

Revenons sur terre. Plus la connaissance des manuscrits innombrables de Pessoa s’est approfondie, plus le nombre des hétéronymes connus a grandi ; selon Tabucchi, dans son excellent Une malle pleine de gens, Pessoa a engendré près de 80 écrivains différents, dont la plupart, certes, n’ont écrit que quelques pages ou quelques vers. Les plus importants, la coterie inexistante, ont déjà été cités plus haut. Il n’en reste pas moins que par son systématisme et son envergure, la démarche de Pessoa n’a pas cessé, depuis sa mort, de fasciner. Pour Eduardo Lourenço, deux pôles essentiels structurent les œuvres de Pessoa (le pôle païen et le pôle occultiste) ; pour Jacinto do Prado Coelho, six personnalités littéraires fermement distinctes peuvent être repérées (Caeiro, Reis, Soares, Campos, le Pessoa élégiaque et le Pessoa épique) ; pour Robert Bréchon, il faut encore ajouter trois autres personnalités (l’essayiste, l’occultiste et le poète anglais – Pessoa était parfaitement bilingue, ayant passé dix ans de son enfance en Afrique du Sud). On le saisit, le miroir éclaté de l’œuvre reflète, comme dans aucune autre œuvre, des éclairs inconciliables et divergents, dont la multiplicité complique la tâche du critique. Cette pluralité intenable naît, dans la mythologie pessoesque, dont c’est à mon avis le paradoxe, d’un instant unifiant, celui de la transe vespérale, celui du jour triomphal, celui que je célèbre par mes quelques mots maladroits. « La transe du 8 mars lui a révélé un envers de lui-même qui, dans l’enthousiasme du moment, lui paraît plus vrai que l’endroit. Mais cette conversion expérimentale est un pari intenable, sur lequel pourtant, pense-t-il, se jouent son oeuvre et sa vie. » (Robert Bréchon, Pléiade, p. XVIII). Le 8 mars fut l’instant séminal et programmatique, dont le poète portugais ne déviera plus dans les vingt années qui lui restent à vivre.

Doutons un peu. Ce soir du 8 mars 1914, cet instant de ferveur et de cristallisation, a-t-il vraiment existé ? Le témoignage, unique, dont nous disposons, date de la fin de la vie du poète. Il est, quoi qu’il en soit, postérieur de vingt ans au moment qu’il prétend résumer, avec une exactitude presque suspecte. Robert Bréchon, spécialiste de Pessoa, tant dans sa biographie du poète (éditions Aden, excellent livre hélas épuisé) que dans la Préface de ses Œuvres poétiques à la Bibliothèque de la Pléiade, exprime des doutes que partage, majoritairement, la critique. Certains manuscrits des hétéronymes, retrouvés dans la « malle magique » d’où furent extraits, après la mort du poète, 60 000 pages inédites, datent probablement d’avant le jour triomphal. Sans remettre en cause l’honnêteté du poète, n’est-il pas trop beau pour être vrai, ce récit du jour sacré, où tout le matériau gris d’une jeunesse incertaine, ses malaises, ses hésitations, ses turpitudes, s’embrase dans un instant de pure naissance du génie à soi-même ? Comme un amoureux qui raconte a posteriori son coup de foudre, l’unifie sincèrement par une narration, rassemble des émotions ponctuelles, disjointes et incertaines, dans une seule geste, Pessoa trace de son expansion hétéronymique une légende, belle, vivace, marquante. Combien ce petit récit est-il plus fort que ne le serait l’exégèse pointilleuse et rationnelle d’un long accouchement de soi (et d’autres soi) !  Alexander Search, l’hétéronyme anglais, existait déjà ce 8 mars ; Jean Seul, un des hétéronymes français, avait déjà écrit ; mais chacun d’eux, s’il exprimait une facette de l’identité de Pessoa, ne participait pas d’un système. Le 8 mars 1914, c’est non le jour de naissance de l’hétéronymie, mais son moment lustral, son baptême, le dernier instant d’unité qui prélude à la dépersonnalisation éclatée de l’artiste. Qu’importe qu’il ait existé sous la forme précise que lui donne Pessoa, le mythe compte plus, ici, que l’inconnaissable et stricte vérité. Le 8 mars existe, même s’il n’a pas eu lieu. De plus, si Pessoa a, comme le pense M. Bréchon, « simplifié, embelli, stylisé le récit de la transe du jour triomphal », il a dû tout de même vivre cette transe, « d’une manière ou d’une autre, ce jour-là ou un autre ». À la fin de l’année 1914, quelques mentions, dans ses lettres, tendent à montrer que le principe des hétéronymes a émergé comme système. Il peut désormais créer des rôles et les interpréter, se donner entièrement à son œuvre, dans le silence de sa chambrette, à proximité de son immense malle, car il a exprimé la cohérence ultime de son travail, dessiné la clé de voûte qui surplombe l’insondable, figé l’armature de son œuvre. Le récit du 8 mars 1914 n’est pas le compte-rendu d’un instant de vie, c’est, en quelque sorte, la préface unifiante de l’œuvre, le seul moyen, probablement, de s’introduire auprès du lecteur.

Célébrer aujourd’hui le centenaire ce 8 mars 1914, c’est certes célébrer une légende, poétique, un peu embellie, concentrée, synthétisée, mais, heureusement, c’est aussi, et surtout, célébrer la naissance effective d’une œuvre fondamentale, celle d’un des plus grands poètes européens, celle de tout un univers dont, un siècle plus tard, nous ne sommes toujours pas revenus.

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5 réflexions sur “Modeste contribution à la célébration d’un centenaire : Fernando Pessoa tels qu’en eux-mêmes

  1. « Le livre de l’Intranquillité », on le saisit un jour, et il reste proche de la main. Souvent, au détour d’une heure grise, on l’ouvre et l’ami nous attend là avec ses doutes, ses meurtrissures, ses questions sans réponse, sa poésie comme un souffle naturel. Merci pour cette belle exploration et cette mémoire.

  2. Merci à vous, Christiane. Pessoa est un des rares (avec Cavafy) que je puisse saisir n’importe où et qui, sans exception (ou peu s’en faut), me donne à rêver ou à méditer. Je n’ai jamais lu in extenso « Le Livre de l’Intranquillité », mais j’aime également à le feuilleter au hasard.

    • Moi non plus, si le chemin va de la première page à la dernière mais tant de fois s’il suit les chemins de traverse. Partout des traits au crayon, des mots entourés, des noms (d’amis) que je lie à telle ou telle parole.
      Tenez cette pensée énigmatique qui me ravit dans l’alinéa 155 :
      « Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire. cette rêverie où se perd tout naturellement l’homme qui ne pense pas, je m’y perds par écrit, car je sais rêver en prose (…)
      Il est des moments où la vacuité éprouvée à se sentir vivre atteint l’épaisseur de quelque chose de positif. »
      Oui, cette pensée me ravit !
      (Y a-t-il une page ou plusieurs liée (s) à M.Proust dans votre blog passionnant ?)

      • Merci Christiane.
        Comme Bernardo Soares n’est pas né le 8 mars (si l’on croit la mythologie pessoesque), je ne l’ai pas abordé outre mesure dans cette note, mais le Livre de l’Intranquillité mérite en effet bien des citations, il suffit de se pencher sur lui et de s’y promener.

        Pour la forme de cet ouvrage, quelque chose m’a toujours étonné, c’est qu’en Espagne, à la même époque, sans connaître l’oeuvre de Pessoa, Antonio Machado écrivait « Juan de Mairena » (paru en 1936), recueil de pensée d’un hétéronyme de l’auteur qui, par certains aspects (formels,mais pas seulement), évoque fortement le livre de l’intranquillité. Cette coïncidence me trouble : deux projets très proches ont germé à la même époque, chez deux auteurs ibériques qui, selon toute vraisemblance, n’ont jamais connu l’œuvre de l’autre. Je me demande si quelque chercheur en littérature comparée a écrit à ce sujet… (Juan de Mairena est paru en catimini au Rocher en 2006 et a pris presque immédiatement le chemin des solderies où on le trouvait aisément pour 2 ou 3€ il y a trois ou quatre ans – je vois qu’il se vend à 30€ sur Amazon…)
        Je n’ai pas (encore ?) évoqué l’œuvre de Proust sur ce blog. Mes articles suivent (sans exhaustivité) mes lectures ; j’ai lu une partie de la Recherche (mais pas tout), avant que de reprendre mes chroniques en octobre dernier, je ne l’ai donc pas évoqué ici.
        (de plus, comme pour d’autres classiques, je crois qu’écrire sur son oeuvre m’intimiderait un peu tout de même)

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