Alas, poor Yorick : Enquête sur Hamlet, de Pierre Bayard

hamlet 1948

Enquête sur Hamlet, Pierre Bayard, Éditions de Minuit, collection « Double » 2014 (première éd. 2002)

Un ami, un jour, m’incita à lire Comment parler des livres que l’on n’a pas lu, le célèbre ouvrage du critique Pierre Bayard, ouvrage par lequel ce dernier a commencé à toucher un large lectorat. Croyant assez littéralement (et bêtement) qu’il s’agissait là d’un vague guide, très français, pour briller en société sans en avoir les moyens, je l’ai laissé passer sans plus y penser. Je n’ai véritablement découvert M. Bayard que quelques années plus tard par un autre de ses délicieux ouvrages, mêlant propositions incongrues, renversements inattendus et considérations littéraires à front renversé. Ses essais critiques, d’une forme remarquablement stable d’un livre à l’autre, abordent, en deux cents pages, une lecture souvent paradoxale, nourrie par la psychanalyse, d’un aspect précis de la littérature, de la critique ou de la vie littéraire. Autant l’avouer, puisque j’ai commencé cette note sur une veine solipsiste, l’utilisation de la psychanalyse en littérature a tendance à me laisser extrêmement dubitatif – M. Bayard n’en a que plus de mérite, à mes yeux. Elle a des défauts formels bien connus : son jargon, avec ses longues théories de termes sur lesquels personne ne s’accorde vraiment à l’intérieur même de la discipline ; son obscurité analogique ou métaphorique, qui conduit souvent à préférer, à une lecture logique, une lecture fondée sur des correspondances mythologiques et médicales parfois mal étayées ; la confusion fréquente entre personnages de papier et véritables êtres humains ; l’inimitable aplomb intellectuel avec lequel sont assénées les analyses, comme si toute herméneutique n’était pas, dans son principe même, discutable. Pour le résumer de manière un peu abrupte, j’apprends plus sur le fonctionnement du psychanalyste que sur celui de l’œuvre lorsque je lis une préface ou un article critique se rattachant à une lecture freudienne, lacanienne ou jungienne d’un texte littéraire. J’ai, en outre, de bien mauvais souvenirs d’analyses partiales, à la limite de la lisibilité, n’apportant aucune lumière à la compréhension du texte (plusieurs pages sur la fécalisation du cheval dans la préface GF-Flammarion de Michael Kohlhaas suscitent chez moi encore, des années après, une hilarité sidérée). Le fanatisme, généralement, m’exaspère et les critiques littéraires fondées entièrement sur la psychanalyse n’y font pas exception. Je ne voudrais pas néanmoins donner l’impression de verser dans l’anti-psychanalyse, ce n’est pas l’objet de cette note ; mes remarques, loin d’être sans rapport avec le livre de M. Bayard, le rejoignent de façon aiguë. Car, au contraire des lectures théoriques mécaniques, Pierre Bayard développe une compréhension dynamique, particulièrement ouverte, de la littérature, théories psychanalytiques à l’appui. Et, in fine, tel que je le lis, c’est bien à l’intolérance sectaire de la psychanalyse littéraire que s’attaque, aussi, l’ingénieux Pierre Bayard.

Cette Enquête sur Hamlet est, comme son titre l’indique, une réflexion sur la pièce la plus célèbre – et, je crois, la plus difficile – de Shakespeare. L’histoire est connue, je ne la résumerai qu’en deux phrases : le prince du Danemark, Hamlet, apprend par le spectre de son père, l’ancien roi, que ce dernier a été assassiné par son frère Claudius, qui lui a succédé ; Hamlet cherche à se venger de son oncle, et, après bien des hésitations, qui constituent le cœur de la pièce, y parvient, au prix de sa propre vie. Le théâtre de Shakespeare n’est pas, en général, sans obscurités ; c’est dans la très longue pièce qu’est Hamlet que celles-ci prennent un tour presque insurmontable. Le caractère d’Hamlet, ses hésitations, ses réticences, ses volte-face, constituent un massif à l’interprétation délicate ; les milliers de textes qui lui sont consacrés n’ont pas permis d’aboutir à une conclusion décisive. Depuis quatre siècles, la critique s’est épuisée à interpréter les contradictions de l’œuvre et, pourtant, aujourd’hui encore, Hamlet reste une fascinante énigme, aussi insoluble que le célèbre « to be or not be ? » lancé par le prince à son reflet dans le miroir. En la présentant comme une énigme policière, ménageant plusieurs fois son suspense, M. Bayard s’attache à la controverse qui opposa, à propos de la pièce, deux critiques anglais au début du siècle dernier, John Dover Wilson et Walter Wilson Gregg. Je dois en dire quelques mots. En 1917,  John Dover Wilson découvre, dans une revue, un article audacieux, écrit par Walter Wilson Gregg, à propos d’un paradoxe que personne n’avait noté jusque là. Dans le troisième acte d’Hamlet, le prince du Danemark cherche à obtenir, par un moyen particulièrement contourné, les aveux de son oncle qu’il pense être le meurtrier de son père. Il demande à une troupe de théâtre d’interpréter, devant la cour, une pièce précise du répertoire. Par un heureux hasard, celle-ci illustre presque parfaitement l’assassinat supposé du père d’Hamlet par Claudius – le moyen, singulier, du crime, le poison versé dans l’oreille, est le même. En montrant cette pièce à son oncle, Hamlet espère provoquer sa gêne ou sa colère et le confondre. Le plan fonctionne parfaitement : livide devant la pièce, Claudius s’insurge et quitte sa place ; Hamlet en conclut qu’il est coupable. Désormais, il peut se venger.

Or, souligne Walter Wilson Gregg, astucieux, la pièce a été précédée par une pantomime, à laquelle aucun critique n’a véritablement prêté attention. Pourtant, celle-ci a représenté, devant la cour, exactement la même scène que la pièce ultérieure, et ce sans susciter la moindre réaction de Claudius. Que s’est-il passé ? Pourquoi Claudius n’a-t-il pas réagi ? Pourquoi cette première représentation du meurtre, similaire à celui qu’il aurait commis, ne suscite chez lui aucun écho ? Tout simplement, selon Gregg, parce que Claudius n’est pas coupable (je vous passe les détails). La théorie de Gregg n’est certes pas sans défauts. Quoi qu’il en soit, elle fait s’effondrer d’un coup tout l’édifice de la pièce tel que le public et les critiques l’avaient toujours envisagé : comment comprendre le malaise de Claudius devant la pièce jouée par les acteurs ? Comment comprendre son aveu ultérieur ? Comment comprendre les obsessions d’Hamlet ? Hamlet est-il toujours ce fils vengeur, empêché et mélancolique ? Qui a tué le père d’Hamlet ? Comment comprendre, une fois une des bases du texte ruinée, l’ensemble de l’œuvre ? Il faut donc tout reprendre de zéro et relire entièrement un nouveau texte, un texte parfaitement semblable et pourtant entièrement différent, un texte dans lequel Hamlet ne venge pas son père en tuant Claudius, un texte dans lequel, au fond, le personnage maléfique et manipulateur n’est plus l’oncle, mais le neveu. De loin, cet ébranlement peut nous paraître mineur, mais, s’agissant de la pièce la plus célèbre du répertoire britannique, de l’auteur anglais le plus joué et le plus apprécié, cette théorie est proprement renversante. John Dover Wilson découvre l’article dans un état d’exaltation inouï : de ce jour, il n’aura plus de répit, il réfutera, entièrement, complètement, la théorie de Gregg et, en quelque sorte, rétablira l’ordre ancien.

Cette controverse, dont aucun des deux critiques ne sortit réellement vainqueur, constitue un « fil rouge » pour l’intelligente réflexion de Pierre Bayard. S’il délivre lui aussi, dans son chapitre final, une théorie sur Hamlet, M. Bayard tire de l’opposition Gregg/Wilson des conclusions qui dépassent largement le seul cercle des experts shakespeariens. Il s’interroge autant sur l’utilité de la psychanalyse dans la critique littéraire que sur les obstacles herméneutiques généraux qui se dressent devant nous lorsque nous lisons. Se demander qui a raison entre Wilson et Gregg, c’est ne pas comprendre que la lecture d’un texte littéraire, qui plus est d’une pièce de Shakespeare, ne peut jamais déboucher sur une interprétation vraie, mais, tout au plus, sur une interprétation consensuelle. Wilson et Gregg se livrent à un « dialogue de sourds », ils ne se comprennent pas, car ils ne parlent pas du même texte, ils ne le lisent pas de la même manière et l’interprètent à leur façon, idiosyncrasique. La lecture critique cherche un sens aux œuvres, c’est-à-dire qu’elle vise, au-delà des évidences littérales du texte, à déterminer son intérêt, sa profondeur et sa signification. Le lecteur sélectionne, trie, reconstruit en fonction de sa propre perception du texte singulier qui se présente à ses yeux. Un élément anecdotique pour l’un prendra un aspect crucial pour l’autre. Une lecture herméneutique est une quête singulière, éminemment personnelle. Songeons à la controverse soulevée par l’ouvrage de Christian Duverger, Cortès et son double, enquête littéraire et historique qui aboutit à un renversement interprétatif de l’ampleur de celui que Walter Wilson Gregg a insufflé aux études sur Hamlet : et si le grand texte de Bernal Diaz del Castillo sur la conquête du Mexique était… de Cortès lui-même ? Je crois que Pierre Bayard trouverait passionnante la lecture de l’ouvrage de M. Duverger et qu’il y verrait au moins confirmation de certaines de ses thèses, notamment celle, développée dans un autre texte, selon laquelle notre regard sur un texte dépend, aussi, de l’auteur que nous lui attribuons.

Friand de thèses paradoxales, M. Bayard l’affirme : il n’existe pas de texte unique, car tout texte suppose une lecture, une orientation. La lecture objective n’existe pas ; quel est le contraire, au fond, d’une lecture orientée, sinon une lecture désorientée ? Sa théorie de la « syllepse » soutient cette conception atomisée de l’interprétation textuelle. Nous ne pouvons pas faire abstraction de nous-mêmes, de nos théories, de nos postulats, de nos préjugés, lorsque nous lisons. Les critiques ne fondent pas leurs analyses sur les mêmes passages et l’interprétation de certains points obscurs ne peut déboucher sur une vérité, prouvée et reconnue par tous. Tout critique, en dépassant la paraphrase, met en marche sa faculté imaginative, construit un édifice qui peut être remis en cause par une autre critique. S’il existe des interprétations fausses, des contresens complets, ou des analyses trop partiales pour être entendues, car cela, M. Bayard le reconnaît, cela ne signifie pas qu’en face se tiennent, impeccables, des interprétations valides, justes et prouvées. Pour la scène de la pantomime, plusieurs interprétations concurrentes, à l’indécidable validité coexistent ; l’auteur en dresse un intéressant panorama. Une lecture critique sélectionne : elle porte son attention sur des points divers, qui peuvent justifier des lectures interprétatives radicalement différentes. De quoi parlent les critiques d’Hamlet, sinon d’eux-mêmes et de leur rapport personnel à la pièce ? M. Bayard montre ainsi, en quelques pages réjouissantes, que le freudien Jones, en dressant le portrait psychique de Hamlet parle plus de lui-même, de son expérience personnelle et de son rapport à Freud que de la pièce.

Tout texte est incomplet, fragmentaire ; derrière l’écran des mots, il n’y a personne, sinon un créateur ; vouloir donner à Hamlet une cohérence humaine, une épaisseur, c’est ne pas saisir la spécificité de la littérature. Lorsque les psychanalystes freudiens, dans une séance restée célèbre, analysèrent en profondeur la pièce de Frank Wedekind, L’éveil du printemps, ils examinèrent les personnages de la pièce comme des cas cliniques, en omettant complètement de rappeler qu’il ne s’agissait que de figures de papier, agitées par un créateur au sein d’une œuvre d’art. Tout au plus, la psychanalyse leur permettait de lire autrement la pièce ; je ne crois pas, quant à moi, que cette démarche ait permis de débusquer, au fond des textes, une réalité humaine plus profonde, plus riche ou plus complexe que celle qui émane du plus simple de nos congénères. Ce n’est pas là, je crois, la position de Pierre Bayart, mais j’estime que l’œuvre d’art, même complexe, opère déjà une simplification considérable du caractère humain ; dégager des œuvres quelques axes de compréhension de la nature humaine est possible ; vouloir analyser des caractères de papiers comme des cas cliniques, en revanche, me semble réducteur. Si la littérature peut avoir un rôle à jouer en psychanalyse, c’est sur un registre bien différent dont M. Bayard esquisse les possibilités programmatiques. Par d’habiles renversements, en effet, il inverse la perspective de lecture critique : un lecteur ne trouvera pas la vérité d’un texte, au-delà des quelques évidences admises, mais, en l’interprétant, il s’examinera lui. En mettant en branle sa propre perspicacité, le lecteur-interprète débouche moins sur la vérité du texte que sur la sienne. L’ombre du relativisme plane sur ces pages. Pourtant, ce soupçon relativiste sur le texte n’interdit pas l’analyse ; il suggère quels écueils elle peut affronter mais donne un véritable intérêt à « une herméneutique privée » (p.167) par laquelle chaque lecteur reconstruit le sens du texte en fonction de lui-même.

Comme chaque fois que je le lis, je ne partage pas nécessairement toutes les analyses hétérodoxes de M. Bayard ; lui-même, si je l’ai compris, me le pardonnerait puisque, face au texte, je dispose d’une appréciable autonomie critique. L’Enquête sur Hamlet ne débouche pas, bien au contraire, sur l’aveu d’impuissance du lecteur ; il en consacre la puissance interprétative. C’est aussi la raison pour laquelle, dans son chapitre final, Pierre Bayard ose proposer, lui aussi, une solution à l’énigme Hamlet. La disjonction des critiques sur un texte est normale, elle n’interdit pas au lecteur d’exercer son sens critique, elle limite seulement ses prétentions à la vérité, toujours incertaine et subjective. La leçon finale de cet essai, au fond, est de nous renvoyer aux textes, de nous donner confiance en nos facultés critiques et d’offrir à notre perspicacité les ressources infinies des classiques de la littérature.

Post-scriptum

Que ceux qui souhaitent lire l’essai de Pierre Bayard ne lisent pas les quelques lignes qui suivent, elles résument sa « solution » à l’énigme Hamlet. Je ne suis pas particulièrement perspicace mais sa théorie, que je connaissais pas encore à l’époque, m’avait très vaguement effleuré l’esprit à la lecture de la pièce.

Le postulat de M. Bayard est que si Claudius ne se reconnaît pas dans la pantomime, c’est, probablement, qu’il n’a pas tué le père d’Hamlet. Plutôt que de se concentrer sur cette scène, il reprend l’enquête, par une question simple : qui a tué le père d’Hamlet ? Qui est visité – allégoriquement ou « réellement » – par le spectre d’un mort, généralement, sinon son meurtrier ? Comment se fait-il qu’Hamlet soit le seul à voir le fantôme de son père ? N’est-ce pas une projection de son psychisme ? Pourquoi ? D’où vient vraiment la gêne qu’il suscite dans le château d’Elseneur ? Pourquoi s’acharne-t-il sur la pauvre Ophélie ? Pourquoi s’incrimine-t-il, plusieurs fois, de manière si saisissante, sans dire clairement de quoi ? N’observe-t-on pas, cinq actes durant, les projections morbides d’un assassin tourmenté, qui cherche à accuser de son crime d’autres que lui et entraîne, dans sa chute, la plupart de ses proches ? N’a-t-il pas assassiné nombre des personnages de cette pièce lui-même, envoyant, par exemple, ses deux amis Guildenstern et Rosencrantz à la mort sans hésiter ? Pourquoi ces obsessions morbides, ces tourments, ces crises, sinon parce que, contrairement à ce qu’une lecture habituelle de la pièce suppose, Hamlet est le véritable assassin de son père (pour un mobile que je vous laisse découvrir) ? Relisez Hamlet en ayant cela à l’esprit ; le texte vous paraîtra bien différent…

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6 réflexions sur “Alas, poor Yorick : Enquête sur Hamlet, de Pierre Bayard

  1. Ceci n’est pas vraiment un commentaire, mais un complément entièrement emprunté à un autre ouvrage de P. Bayard, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? (2004) — car à l’inverse de ce que l’on pourrait penser a priori, c’est bien la discipline à laquelle on en applique une autre qui se trouve mise en position ancillaire.

    « Le fait de percevoir l’œuvre à travers un système constitué, quel que soit l’intérêt de ce système, a pour conséquence de négliger ce qu’elle pourrait apporter d’original à la réflexion […] et donc de ne pas lui accorder toute l’attention qu’elle mérite. » (17)

    PB récuse la démarche consistant « non sans un certain sentiment de supériorité, à s’intéresser aux propositions des écrivains, perçues comme autant d’étapes dépassées […] cela sur fond d’une conception progressiste de l’histoire des idées » (17)

    Freud et la littérature
    « [La] figure de l’écrivain ignorant de son savoir est au cœur de la relation freudienne entre littérature et psychanalyse […] l’écrivain ressemble […] à un messager qui transporterait des lettres dont il ignore le contenu. » (25)
    Dans son œuvre, la littérature est invoquée comme « vérification de théories déjà constituées » (29) « Freud […] donne à la littérature un temps d’avance sur la psychanalyse, celle-ci ayant pour rôle de la rattraper progressivement en mettant en forme ses intuitions dispersées […]
    Vision téléologique de l’histoire des idées, qui ne peut que condamner à terme la littérature dans sa fonction d’invention. » (30) « Cette représentation […] conduirait […] la psychanalyse à épuiser la littérature et limiterait celle-ci au rôle secondaire d’une infinie confirmation » (31)

    La littérature appliquée
    « Une démarche qui procéderait de manière inverse et tenterait de ne pas projeter sur les textes littéraires une théorie extérieure, mais, au contraire, de produire de la théorie à partir de ces textes. »
    « La théorie […] n’est donc plus première, comme dans les lectures finalistes, mais seconde, dérivée, puisque, dans la mesure du possible, suscitée par le texte. » (43)

    « La littérature appliquée […] se demande ce que cette œuvre peut apporter de nouveau à notre réflexion sur le psychisme et donc de quelle pensée originale elle est dépositaire […] C’est au contraire la littérature qui est placée ici dans une position première et éminente, celle de tenter, en traversant ou en contournant les théories existantes, d’enrichir la réflexion » (44)
    « La question posée à la littérature par la littérature appliquée ne se situe donc plus du côté du sens inconscient de l’œuvre mais de son savoir, ou […] de sa pensée virtuelle […] C’est la pensée propre à ces œuvres qui l’intéresse […] Qu’elle consiste en une capacité spécifique de lecture du monde […], susceptible de l’éclairer d’une façon originale. Et qu’elle mérite à ce titre d’être étudiée pour elle-même, comme une soruce d’enrichissement pour le lecteur […] Il s’agit d’une véritable réflexion, […] et donc en concurrence avec les théories en cours » (46)
    « La littérature appliquée à la psychanalyse […] est partie prenante d’une démarche plus large, la littérature appliquée, dont elle ne fait que réaliser partiellement les ambitions — l’écart entre les deux formulations marquant nos propres limites — tout en postulant que la littérature a la capacité de dialoguer avec d’autres systèmes de lecture que la psychanalyse. » (48-49) [Mais juste après, PB soutient « l’hypothèse que le domaine de la psychologie est particulier » parce que la littérature présuppose une réflexion « sur la mémoire, le deuil ou le désir, ainsi que sur l’ensemble de ses relations avec les autres »]

    « Il demeure que les œuvres littéraires ne sont pas nécessairement égales au regard de l’exposé des réflexions psychologiques. Inégales dans le temps d’abord […] la psychologie a une histoire […] sa constitution a exercé des effets, en attirant vers ses objets l’attention des écrivains » (49)
    « Inégalité entre les œuvres par ailleurs. Car il n’y a pas de raison de penser que toute œuvre, et toute partie de la même œuvre, offrirait également, et à tous, une réflexion innovante » (49)
    PB définit deux risques qui menacent sa démarche :
    « Il est tentant, dès qu’une œuvre donne le sentiment de délivrer des connaissances sur nous-mêmes, de rabattre une théorie […] sur ce savoir, en le remplaçant par ce qui lui ressemble. Écrasement qui peut advenir, au moins, de deux manières proches, toutes deux aussi mortifères pour la littérature et son originalité.
    La première consiste à superposer aux mots de l’œuvre les concepts d’une théorie extérieure à ce qu’elle propose. Et par exemple à dire de l’amour-propre […] qu’il s’agit, ou qu’il s’agit avant la lettre, du narcissisme freudien »
    « Le rattachement des œuvres à une perspective téléologique, geste qui revient, tout en les glorifiant de leur prescience, à les penser comme des étapes dans une connaissance plus aboutie de l’homme par soi. Ainsi l’amour-propre […] annoncerait-il le narcissisme freudien, qui viendrait donner une formulation théorique aux pressentiments des écrivains. »
    « Dans ces deux cas, c’est précisément ce que l’œuvre est en mesure de proposer de nouveau, d’inhabituel, d’incompréhensible, qui se trouve effacé ou interdit, puisque ses propositions sont immédiatement transposées dans une autre langue. » (50-51)
    « Aussi est-ce à chaque époque que chaque texte parle différemment en réfléchissant ses préoccupations et en lui offrant en retour les éléments à saisir d’une compréhension d’elle-même. Et c’est par rapport aux discours dominants de cette époque que peut le mieux s’évaluer sa capacité à déplacer els lignes et à produire, sur els phénomènes qui l’inquiètent, de l’intelligence nouvelle. »
    « Il serait à peine exagéré dire […] [que cette démarche] relève, plus que d’une méthode à proprement parler, d’un état d’esprit ou d’une philosophie de la réception. Ou, si l’on veut encore, d’un art de lire — ou de ne pas lire — en évitant, devant l’œuvre, les discours susceptibles d’interrompre ou de suspendre la parole de savoir dont elle peut être porteuse. » (52)

  2. Merci, Elena, pour ces citations, qui complètent en effet admirablement mon résumé (que je trouve à la fois trop court et trop long…) ; le mieux eût été, peut-être d’en citer de plus larges extraits ; quoi qu’il en soit il est notable que les remarques de Pierre Bayard conservent une remarquable cohérence puisque j’ai retrouvé, dans ces citations d’un livre que je n’ai pas lu (même au sens de M.Bayard), les principaux axes de sa réflexion, telle qu’elle apparaît notamment (mais pas seulement) dans cette enquête sur Hamlet.

  3. Pourquoi ai-je l’impression, en lisant le post-scriptum, d’entendre le lieutenant Colombo ?
    Subjectivité de ma lecture, certainement… 😉

  4. je me demande s’il n’y a pas quelque chose de très opportuniste chez P. Bayard.
    il a un petit quelque chose chez lui, ce mélange d’Umberto Eco et de Raphael Enthoven, cette façon de se placer devant les sujets qu’il aborde, devant les oeuvres dont il parle, ce côté « singe savant » faisant son numéro de cirque, ce je ne sais quoi qui me rend louche, très louche.

    à tel point qu’on ne sait qui applaudir : Shakespeare ou Pierre Bayard ?

    j’avoue que j’ai lu ses 2 premiers livres et au 3ème j’ai commencé à ressentir le sentiment désagréable de me faire enfumer.
    d’autant que si c’est pour dire qu’il n’existe pas de lecture « absolue » je veux dire ça sert à rien d’en faire un foin parce que c’est tout sauf un scoop.

    ou alors ce n’est pas lui qui est louche mais nous.
    reconnaissez Monsieur que nous sommes très louches, je veux dire nous « lecteurs », nous avons quelque chose de louche, je veux dire nous en 2014, parce que nous connaissons le profil du lecteur du 15è siècle, celui du 16è, du 17è, du 18è du 19è et même du 20è mais nous n’avons aucune idée de ce que nous sommes, à la différence de Pierre Bayard qui semble convenir à notre demande, car il est évident qu’un lecteur de 18è n’aurait pas lu Pierre Bayard vu que tout ce que dit Pierre Bayard lui aurait semblé évident, mais un lecteur du 21è s. découvre sous la plume de Pierre Bayard que la lecture n’est pas absolue.

    je crois bien que nous ne sommes pas arrivés au bout de nos surprises,
    bien à vous

    • Votre avis constitue un intéressant contrepoint à ma note, plutôt positive. La provocation et le paradoxe étant les jeux préférés de M.Bayard, le doute sur ce que nous lisons de lui est assez consubstantiel, je pense, au fait même de le lire. Je pense notamment à « Et si les oeuvres changeaient d’auteur ? » que j’avais plus considéré comme un jeu intellectuel raffiné (et amusant à mener pour essayer de prendre un peu de liberté face aux « légendes de l’oeuvre ») que comme une véritable théorisation « à longue portée ». Elle permettait surtout, comme exercice, de dépasser les clichés de l’oeuvre.
      L’idée qu’il n’existe pas de lecture « absolue » n’est pas une nouveauté, je vous l’accorde, mais combien d’études littéraires se prétendent en possession de certitudes absolues ! Je citais la préface de Michael Kohlhaas (GF) parce qu’elle est emblématique de ce genre de lecture, où des théories psychanalytiques prennent totalement le pas (et avec quel aplomb professoral !) sur une lecture plus mesurée, plus équilibrée du texte (explorant les enjeux de telle ou de telle lecture). Il y a, malgré les doutes qui peuvent nous étreindre à la lecture de ce livre, un véritable plaisir à le voir montrer les limites de l’exercice critique, notamment du côté de la psychanalyse.
      Deux choses m’ont plus particulièrement intéressé dans cet ouvrage : 1/ la controverse Wilson/Gregg, plutôt agréablement retranscrite, et plus largement le questionnement sur Hamlet, qui rejoignait certaines de mes incompréhensions à la lecture du texte ; 2/ la critique sous-jacente de certaines lectures psychanalytiques, littéralement assommantes de certitudes.
      Ma note, pas tout à fait satisfaisante, a omis une partie de la réflexion de M.Bayard sur nos moyens d’analyse et l’évolution de ceux-ci suite à des sauts « paradigmatiques », peut-être parce que je me sentais moins à l’aise sur ce terrain plus épistémologique. C’est ce qui structurait l’idée d’évolution du texte… sans évolution du texte… (Ménard, Borges, bien sûr)

      Par curiosité, quels sont les trois livres que vous avez lu de lui ?
      Bien à vous

      • bonjour,
        tout d’abord je vous prie de m’excuser pour le ton de mon commentaire, ma réaction était un peu trop rapide.
        bien que, comparé à vous, je ne suis qu’un lecteur modeste je voudrais vous féliciter pour votre travail, et aussi vous remercier car votre travail fait honneur à nous lecteurs, petits et grands.

        pour en revenir à Hamlet et l’histoire des lectures multiples il m’a toujours semblé que le décor était planté dans la scène 5 de l’acte 1, quand Hamlet définit sa mission, : le temps est désarticulé (time is out of joint) et je suis né pour le remettre d’aplomb (to set it right). Par la suite il va se donner l’arme qui va lui permettre d’accomplir cette mission : la folie.
        folie et raison, opposition courante chez WS où la raison est le moyen que l’esprit a de s’inventer des mensonges pour échapper à un réel insupportable et la folie est le fait de retrouver sa lucidité en surmontant nos mensonges.
        le problème est que cette opposition est inopérante chez Hamlet : la folie lui permet d’échapper au mensonge et dire le vrai mais elle ne lui donne pas accès à cette lucidité permettant d’affronter le réel.
        une pièce fait écho à Hamlet c’est la dernière de WS : la Tempête, s’il faut trouver un dénouement à Hamlet o une façon de le déchiffrer je crois qu’il faut le chercher du côté de Prospéro.
        Prospero est sans doute la clé de bien d’autres énigme, c’est le seul héritage que nous a laissé WS pour dénouer les fils de ce monde mais ne le dites pas à Pierre Bayard il serait capable d’en pondre un bouquin.

        pour en revenir à Pierre Bayard, je n’ai pas lu ses 3 premiers livres (je ne les connais pas) mais j’ai lu trois de ses livres édités à la suite dont le dernier était l’histoire de parler des livres qu’on a pas lus. C’est un sujet qui m’intéresse spécialement pour des raisons personnelles.
        Dans ce livre P Bayard parle de la bibliothèque de Musil, l’épisode dans l’HSQ, il l’explique en disant que ce bibliothèque a à sa disposition la liste de tous les livres mais il ne peut en choisir aucun car à ses yeux tous se valent (ou un truc à peu près similaire)….

        Jusque là ce qui me gênait en lisant P Bayard c’était son désir de caresser le lecteur dans le sens du poil, trouver de belles phrases toutes faites pour faire plaisir à ses lecteurs, et je ne sais pas vous mais même si je lis très peu il y a une chose dont j’ai horreur c’est d’avoir à faire à un auteur qui cherche à me faire plaisir, je ne vois pas pourquoi ce type qui ne me connais pas tient tant à ce que je sois heureux en le lisant.
        l’histoire de la bibliothèque de Musil ça a été la goutte d’eau.
        je ne sais pas si vous connaissez cette épisode de l’HSQ ou Musil se rend dans une bibliothèque est discute avec le bibliothécaire, c’est une histoire qui a l’air simple mais elle est très compliquée.

        la signification de cette histoire est la suivante = vous savez ce qu’est une bibliographie ? c’est un ensemble de livres. Musil pose la question : qu’est-ce que serait une bibliographie non pas de livres mais de bibliographies ? ce serait un ensemble d’ensembles de livres.
        vous connaissez Gödel ? c’est le théorème de Gôdel appliqué non pas aux nombres mais aux livres :une bibliographie de bibliographies est un ensemble de tous les ensembles qui ne sont pas membres d’eux mêmes, chaque bibliographie est elle un élément si elle n’est pas un élément d’elle même ? la réponse est : oui et non ! elle est un élément d’elle même et elle ne l’est pas. comme dans Hamlet être ou ne pas être ? là c’est être et ne pas être.
        la conséquence est que si vous recherchez un livre en utilsant non pas une bibliogrpahie mais une bibliogprahie de bibliogprahies quand vous irez dans le rayon où est sensé se trouver le livre vous ne le trouverez pas parce que c’est le livre que vous aurez dans vos mains pour le chercher, ça ressemble à du Borges mais c’est pas du Borgès c’est du Musil.
        c’est ce qu’on appelle une théorie de l’incomplétude que Gödel aplliquera aux mathématiques…

        alors là je vous le dis :, si Bayard était parti dans cette explication, son livre combien d’exmplaires il n’en aurait vendu combien ? 10 au grand maximum. ,

        désolé d’avoir été long,
        bien à vous et encore bravo pour votre travail.

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