En liberté : Journées de lecture (I et II), de Roger Nimier

Pile livres

Journées de lecture I et II, Roger Nimier, Gallimard, 1965 et 1995

« Lisez les grands auteurs dans le texte ». C’est, en substance, le grand commandement de Jean-François Revel, commandement de liberté et d’exigence, commandement qui nous ramène à l’essence même des textes, leur substance et non leur glose. Plutôt que de papillonner de commentaires en essais, de critiques en digests, de « dictionnaires amoureux » en biographies, lisons ce que les grands textes, les grands auteurs, ont encore à nous dire ! Ou alors, en préambule, saisissons les deux Journées de lecture de Roger Nimier, ouvrons-les au hasard, et laissons-nous mener vers les trésors de notre littérature – ou des littératures étrangères. Car s’il est des commentaires qui éloignent des textes, qui prétendent les remplacer, qui les corrompent, il en est qui nous y ramènent, avec finesse, intelligence et pertinence, et c’est à cette espèce qu’appartiennent ces deux recueils. Le premier, imaginé et conçu du vivant de l’auteur, mort prématurément, à 36 ans, dans un accident de voiture, apparaît peut-être légèrement plus cohérent que le second, construit par le professeur Marc Dambre quarante ans après, à partir de chroniques parues dans des journaux et des revues. Les deux, néanmoins, raviront tout amateur de littérature. Non contents de regrouper, dans un style fulgurant et amusé, précis et vigoureux, des commentaires sur les œuvres de quatre-vingt auteurs, ces deux recueils instillent en leur lecteur un ardent désir de lire et de relire les travaux évoqués. Impossible de ne pas avoir envie de piocher dans ses bibliothèques, à la (re)découverte des grands anciens une fois les livres de Nimier refermés. Si, à l’occasion, il dénonce ou moque les quelques travers d’un auteur, il ne se veut pas pamphlétaire : la formule, dure, touche souvent juste, mais elle ne résume pas à elle seule tout le propos. Nimier exerce son œil critique avec justice ; son amour de la littérature, sa culture, son intelligence des textes transpirent de chaque page, même des moins réussies. On rêverait assez, d’ailleurs, qu’un Nimier moderne sache croquer, en toute liberté, dans des essais courts et bien remplis comme ceux-ci, tout le panorama de la littérature contemporaine, française ou étrangère.

Nimier, en bon « Hussard », célèbre certes les gloires de la droite littéraire : Chardonne et Jouhandeau ont droit à de roboratifs éloges, Jean Giono à un très bel essai sur romans d’après-guerre, Marcel Aymé à un hommage très juste, qui ravira tous ses lecteurs et ses défenseurs (dont je suis), etc. Néanmoins, résumer ce livre-là à l’hommage d’un « Hussard » à ses pairs serait trompeur. Il suffit d’examiner le sommaire pour voir qu’il y a là des auteurs de tous les bords : Sartre, Mauriac, Benda, Ponge, Breton, Vailland, Michaux, Genet, Jacob, Blanchot, Proust, et j’en passe. Beaucoup ne sortent pas indemnes de l’espace critique qui leur est accordé, à droite comme à gauche. Les pages sur Les Deux Étendards, le maître roman de Lucien Rebatet, ne vont pas sans grandes réserves ; Julien Benda, moraliste aux écarts de morale, reçoit quant à lui la volée méritée, que ses reniements le destinaient à prendre un jour. Nimier n’hésite pas à glisser, dans des critiques plutôt équilibrées, quelques vacheries dont le lecteur, à défaut de complètement les partager, se réjouit. Mieux vaut d’ailleurs en citer quelques-unes, prises au hasard, que de gloser sur elles. Sur Benda : « La contemplation des idées éternelles n’a porté aucun fruit sur Julien Benda, elle ne lui a donné ni la certitude, car il varie ; ni la  sérénité, car il mord ; ni la science, car il effleure (assez lourdement parfois). Et puis ses querelles n’ont jamais été très graves. La tyrannie l’a beaucoup moins choqué que ses théoriciens. Il a inventé les manœuvres militaires de l’esprit, la petite guerre des idées, où les fusils sont chargés à blanc. »  Sur Breton : « [ses recueils de poésie] oscillent entre une préciosité fatigante et des métaphores qui ont la grâce des marteaux-pilons quand ils retombent. Il est vrai que les marteaux-pilons ne prétendent qu’à la force. André Breton en est loin, il approche tout juste du vacarme, quand il fait de son mieux. » Sur Malraux : « On sait que Malraux, de son métier, fut quelques temps aviateur. L’habitude de survoler la terre lui donna l’envie de survoler l’histoire universelle. » Sur Péguy : « Péguy est bavard, il est colérique et c’est un héros national. Voilà beaucoup de défauts. Nous avions raison de le dire, il faut entrer dans sa famille pour l’aimer. Il est assis au coin du feu et il raconte, pour la troisième fois, comment, de son temps, Richelieu, mes enfants, c’était quelqu’un. Une ombre admirable accompagne ses paroles. Tous ses discours ont pour arrière-fond un coin de bataille. L’élève Péguy est devenu notre grand-père, après un court passage dans l’infanterie intellectuelle. » Sur Beauvoir : « [évoquant le roman Les Mandarins, assimilé, avec ironie, à un Bouvard et Pécuchet moderne] Bouvard directeur de Combat, Pécuchet hanté par la psychanalyse, nous n’en attendions pas moins. » Sur Faulkner : « C’est le moment d’étudier, à propos du Hameau et à propos de Faulkner, comment ce grand écrivain peut être aussi ennuyeux. Ce que ses critiques nomment obscurité par pudeur possède en effet son vrai nom. Et cet ennui considérable, d’une si riche et si parfaite étendue, mérite toute notre attention. »

Je m’arrête là, car j’aurais encore bien des passages à citer. Ces quelques saillies ne doivent pas tromper le futur lecteur hésitant, surtout si son cœur ne bat pas exactement à l’endroit où se situe son portefeuille : elles n’ont pas la pure méchanceté – certes réjouissante – des remarques de Léon Daudet dans ses Souvenirs littéraires (« Doumic était une utilité qui se prenait pour une nécessité »), elles n’ont pas l’aigreur sinistre des éructations de Rebatet dans Les Décombres (sur les romans de Mauriac : « des décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l’eau bénite»). Au contraire, une fois posées la pusillanimité de Benda, la lourdeur de Breton, les généralisations hâtives de Malraux, les ratiocinations de Péguy et l’ennui suscité par Faulkner, Nimier développe. Il concède, cherche les qualités, les met en avant. Il n’assassine pas ses auteurs, il les remet en perspective, souligne leurs petitesses, ne néglige pas pour autant leurs grandeurs. Aucune cuistrerie dans ces textes, ils ont la verdeur et la jeunesse éternelle de leur auteur. Nimier montre, non sans ironie, que Sartre est le Voltaire de son temps ; que Cendrars est le grand lyrique du monde moderne ; que Daumal vaut mieux que l’oubli dans lequel il croupit ; que Bernanos n’a écrit qu’un seul gigantesque roman ; etc. Nimier est un lecteur doué, vif, à l’instinct sûr. Il suscite l’amusement de son lecteur, qui sourit à l’occasion d’une formule et s’empresse d’aller vérifier, en relisant tel ou tel passage d’une œuvre, si, vraiment, cette remarque se justifie. Que la plupart de ces critiques, joliment écrites, finement pensées, aient pu paraître dans la presse de l’époque – c’est surtout le cas de celles du deuxième volume – me laisse songeur. Moi qui n’ai connu que les ternes éloges du Monde des Livres, les grisâtres placards publicitaires du Magazine littéraire, les résumés parfois bancals de la Quinzaine littéraire (que j’apprécie pourtant hautement), je suis épaté qu’un Nimier ait pu officier dans nos revues un jour. Que Dantzig, et ses tristes volumes de critique, paraît pâle en comparaison ! Quand il lit un grand texte, comme La Mort de Virgile, d’Hermann Broch, Nimier en tire, en quelques pages, une chronique brillante, partiale et pourtant solide. La « lourdeur et l’ampleur » du roman sont pour Nimier typiquement allemandes, mais elles donnent lieu à « un poème d’une force et d’une imagination également admirables. C’est l’épopée cosmique et chrétienne que Virgile n’a pas écrite […] ». La critique de Nimier, comme celle de Gracq, est une œuvre d’écrivain, fluide, fulgurante, féroce.

Oh ! Bien évidemment, Jacques Laurent, Bernard Frank et Antoine Blondin, ses amis « Hussards », ont droit, comme prévu, à leur ample rasade de compliments joliment tournés, tout comme les grands anciens de la droite littéraire de l’époque (Morand, Montherlant, Chardonne, Green, etc.). Plus étonnant sous cette plume, contre bien des commentateurs affligés, Nimier n’hésite pas plaider en la faveur d’un écrivain-président, le Général de Gaulle : « il est dans la bizarrerie du caractère français […] que notre pays soit gouverné par un écrivain. » Souvenons-nous qu’à la même époque, Revel éreintait le Président d’alors dans un texte féroce intitulé Le style du Général. Les pages de Nimier sur de Gaulle, nourries de nombreuses citations, sans parti pris, constituent une forme de réponse aux remarques de Revel. Tout ne se résume pas, fort heureusement, à un Panthéon de la droite littéraire. Les belles pages sur Gide, Alain, Ponge ou Valéry le prouvent. Mieux encore, le texte admiratif sur Larbaud – grande admiration de Nimier – donne furieusement envie de revenir à Fermina Marquez et à Barnabooth. Quelques grands noms sont néanmoins oubliés : Aragon, Eluard, Camus, Fargue, etc. J’aurais aimé lire ce que pensait Nimier de grands livres comme La Semaine sainte ou de Haute Solitude. Quel dommage, également, qu’il n’ait pas existé, rive gauche, de Contre-journées de lecture, aussi libres et ingénieuses que celles-ci. Comme les Situations de Sartre, pourtant brillantes, intelligentes, paraissent lourdes en comparaison des exercices virtuoses du Hussard. Sartre contre Nimier, c’est la pesanteur contre la grâce, l’attirail dialectique contre les libres-propos. Certes, le philosophe voit plus profond, plus loin. Mais, à force d’imposer sa lecture philosophique, il se trompe aussi plus lourdement, oubliant même, à l’occasion, le texte et l’auteur qu’il commente. Tandis que Nimier, dans un exercice parfaitement français, aérien et un peu badin, nous divertit et nous plaît. C’est la liberté de Nimier, liberté philosophique et littéraire, qui donne du prix à ces textes. Et puis, après tout, le lecteur n’est pas obligé de croire tout ce qu’on lui raconte. Lire ces Journées de lectures, c’est aussi approcher, avec le plus de justesse possible, ce que pouvait être une droite « littéraire » à une époque où la droite lisait et écrivait, à une époque où elle trouvait encore sur son chemin des stylistes, des romanciers, bref des écrivains.

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