Face à l’indifférence du monde : La Conquête du courage, de Stephen Crane

Skirmish in the Wilderness, Winslow Homer (1864)

Skirmish in the Wilderness, Winslow Homer (1864)

La conquête du courage, Stephen Crane, Éditions Sillages, 2006 (trad. Dominique Aury) (première éd. 1895)

Célébré à sa sortie par Henry James et Joseph Conrad, révéré par Ernest Hemingway, qui s’en inspira, The Red Badge of Courage constitue un des jalons séminaux de la littérature américaine du siècle dernier. Son auteur, Stephen Crane, jeune journaliste de 24 ans, devait connaître une carrière littéraire météorique, qui fit beaucoup, aussi, pour sa légende. Mort de la tuberculose à 29 ans, il eut le temps, en une dizaine d’années d’activité à peine, d’écrire six romans, sept recueils de nouvelles et deux de poésie. À n’en pas douter, La conquête du courage constitue le seul de ses ouvrages encore véritablement lu, un siècle plus tard. La France en a connu trois traductions, sous des titres variables : La Conquête du courage (Davray et Viélé-Griffin), Le Sceau du courage (Lucienne Molitor), L’insigne du courage (Aury), devenu, dans une deuxième édition La Conquête du courage (j’ai aussi trouvé un ebook laidement intitulé Le signe rouge des braves). Je regrette assez qu’aucun de ces titres ne parvienne à rendre l’efficacité métaphorique du titre original : La conquête du courage en dit trop, L’Insigne du courage pas assez et Le Sceau du courage me semble un choix assez malheureux. Qu’est donc ce « Rouge insigne du courage », pour reprendre la traduction littérale du titre anglais ? La blessure, signe et insigne, dans la bataille, précisément, du courage. Stephen Crane en donne lui-même la clé puisque l’expression est utilisée, dans un contexte ne laissant place à aucune équivoque, dans la première partie du livre. En choisissant finalement de reprendre le premier choix des traducteurs originels, Dominique Aury donne au titre français une visée programmatique qui n’est pas présente de façon aussi explicite dans le titre anglais. On l’aura compris, dans ce roman, il sera question, entre autres, de « conquérir » le courage, d’apprendre à se battre et à (se) vaincre.

The Red Badge of Courage est un roman d’apprentissage, dont l’action tient sur trois jours, pendant lesquels le jeune volontaire de l’armée fédérale Henry Fleming va connaître son baptême du feu. Se déroulant pendant la Guerre Civile américaine, ce livre n’est pas, selon moi, un roman historique. Le contexte importe peu. Le destin du jeune homme est celui d’un soldat fait de tous les autres. Stephen Crane évite tout détail superflu pour donner à son texte le maximum de puissance allégorique. Le jeune Fleming n’est presque jamais cité par son prénom ou son nom, sinon par ses camarades, dans leurs discussions. Pour le narrateur, Fleming est d’abord l’adolescent, ou le jeune homme, manière évidente de donner à son personnage une dimension universelle. L’apprentissage de la bataille, c’est celui, accéléré, de chaque soldat qui passe en quelques manœuvres et assauts, s’il y survit, du stade de recrue à celui de vétéran. Tous connaissent les mêmes affres, les mêmes angoisses, les mêmes terreurs. C’est un des postulats de départ de Crane, celui qui rend son livre si efficace, si frappant : parvenir à tirer d’une situation singulière, dont le caractère historique tient de l’anecdote, une leçon à vocation universelle. À bien l’examiner une structure se fait jour, un mécanisme de systole et de diastole, de tension et de relâchement, qui essaie de rendre aussi bien les temps morts que les temps forts de la bataille. Les engagements n’occupent que quelques pages ; la guerre est surtout attente, préparation, récupération, un temps relâché entrecoupé par des instants de tension.

Contre la narration épique, dont l’influence sur la littérature occidentale est fondamentale, Crane adopta un postulat réaliste, qui, je crois, frappa particulièrement les lecteurs de l’époque. L’ennemi n’est presque jamais visible, terne dans son uniforme gris de dixie, présence menaçante et souvent inaperçue, précédée de rumeurs invérifiables. Les grands contes glorieux n’ont pas grand chose à voir avec les batailles acharnées que se livrent les armées ennemies. Le jeune homme dessille rapidement de ses illusions juvéniles ; La Conquête du courage démonte les légendes guerrières et montre, crûment, un homme commun confronté à l’autre autant qu’à lui-même, dans une bataille qui ne sera pas décisive. Henry Fleming vit l’oppression de l’attente, attend cet ennemi qui rôde mais qu’il ne voit presque jamais et dont il craint, de manière récurrente, qu’il le surprenne, seul ou avec ses camarades. Sur le champ de bataille, la rumeur est reine ; dans la débâcle ou dans la victoire, le combattant, seul, ne peut avoir confiance qu’en ses impressions, lacunaires, et dans les bruits qui courent entre les lignes. Que l’adolescent, au fond, nous paraît seul et minuscule dans ce monde-là ! La vraie puissance de Crane, à mes yeux, c’est de monter que, malgré les bataillons et les régiments, les hiérarchies et l’entraide, le combattant est un atome solitaire, et que, même dans une armée, dès lors qu’arrive le temps de l’engagement, on vit seul, on combat seul et on meurt seul. Certes, les hommes s’entraident, ils se soignent, s’épaulent devant le désastre, s’accompagnent dans la débâcle ; si l’homme n’est pas entièrement un loup pour l’homme, il n’en demeure pas moins que le soldat doit traverser lui-même son épreuve et que personne ne pourra le faire à sa place. La guerre ramène la vie à sa substance la plus irréductible : la solitude de l’homme devant son destin. Dans ses poèmes (Le Cavalier noir, à La Différence), Crane développe, avec une certaine outrance juvénile, les mêmes obsessions que dans ce roman : la solitude humaine, l’indifférence de la nature, les tourments infligés par Dieu à l’humanité souffrante.

La narration n’adopte pas, comme dans les immenses fresques de Tolstoï (songeons à Austerlitz ou Borodino vues dans La Guerre et la Paix), une position de surplomb. Volontairement réaliste, fixé au niveau du sol, centré sur le personnage de l’adolescent, le récit ne sort pas du cadre restreint de l’expérience d’un homme, suffisamment singulière pour être racontée, suffisamment générale pour être entendue. Crane ne cherche pas à établir d’effets de réel, en précisant que tel ou tel personnage dirigeait le régiment X à l’instant Y de la bataille Z. Autour de lui, les hommes ont revêtu les uniformes et abandonné leurs identités : ils ne sont plus que des grades, des uniformes, des soldats. Lorsque la bataille tourne mal, que le régiment se disperse, ils ne sont plus que des blessés ou des fuyards, communs à tous ceux qui les ont précédés, et à tous ceux qui les suivront. Est-ce à dire que les personnages sont des idéaux-types, à qui il manque une certaine « étoffe des héros », une caractérisation affinée ? Non. Crane, même s’il individualise un peu le comportement de certains personnages récurrents, ne prend pas la peine de leur donner une densité particulière. On est même frappé, à l’occasion, par le caractère anonyme de tous les compagnons du jeune homme, lui-même passablement falot. N’importe qui peut donc s’identifier à lui. Henry Fleming, comme je l’ai déjà indiqué, apparaît immensément seul, quelles que soient les péripéties du roman. Crane signifie aussi l’anonymat du combat, la mise entre parenthèses de l’individu, de son identité au profit d’un rôle social générique, celui du combattant.

Même si leur identité est parfois fragile, souvent lacunaire, les personnages ont tous un trait commun : ils apparaissent non tels qu’ils sont mais tels qu’un jeune homme de 17 ans peut les appréhender. Si le récit adopte la troisième personne du singulier, il se focalise exclusivement sur les perceptions, instantanées ou rétrospectives, d’Henry Fleming. Le général qui médit devant ses subordonnés immédiats à propos de ses troupes, l’officier courageux qui encourage ses hommes, le soldat blessé, le camarade affolé sont observés, en acte, par le regard resserré d’un jeune paysan. Si la bataille est affaire de caractère, elle ne laisse pas de temps à l’analyse psychologique. Henry Fleming est, de toute manière, trop occupé à s’observer dans le regard de ses camarades et de ses supérieurs, avec cette obsession toute adolescente du regard d’autrui pour essayer d’analyser les réactions de ceux qui l’accompagnent ou le commandent. Un homme plus âgé, plus expérimenté, aurait adopté une attitude plus réflexive, même dans les suites immédiates des combats. Ici, Fleming est obsédé, de façon assez égocentrique, par les répercussions de son comportement sur l’image que ses camarades se font de lui. Il se croit lâche un moment jusqu’à ce que, dans le regard des autres, il se voie courageux. L’immaturité du personnage principal, qui fait la valeur d’un tel texte d’apprentissage, est bien là, dans sa nécessaire confrontation à ce que pensent les autres de lui. Sa vraie conquête sera de se détacher du regard d’autrui, de celui du supérieur comme de celui du camarade pour se juger lui-même. La blessure ou l’acte de bravoure ne constituent pas les fins de cette conquête du courage, mais des moyens. Qu’importe ses actes, la guerre l’a changé, la vie l’a changé et désormais, mûri précocement, c’est un homme qui se battra. À la fin du roman, Henry n’est plus un adolescent. La conquête du courage est aussi un grand roman du passage, accéléré par le motif de la bataille, de l’adolescence à l’âge adulte. C’est là le texte d’un homme jeune, et on le sent ; il est des candeurs qui exigeraient trop d’efforts à reconstituer pour un écrivain expérimenté.

Ce texte est assez remarquable, aussi, parce qu’il a été écrit avant les deux grands conflits mondiaux, dont a été tirée une ample littérature de l’horreur et du fracas. Crane écrit alors que la guerre moderne commence à émerger – par les combats sanglants et statiques de la Guerre Civile – de la théorie de la bataille décisive dans laquelle les grands généraux du XVIIIe et du XIXe l’avaient enfermée. Le soldat est encore un être humain, que les bombardements de l’artillerie ou la mécanisation de la bataille n’ont pas totalement déshumanisé. L’adolescent peut encore rêver de la gloire du combattant. Il est question de courage individuel, de lâcheté, dans des batailles aux motifs incertains mais dont l’absurdité ou l’effroi ne sont pas encore les motifs dominants. La puissance allégorique du texte n’en est que mieux soulignée : la bataille pouvait encore figurer, avant 1914, toute une série de motifs qui lui étaient extérieurs. On imagine mal, en revanche, le roman de Stephen Crane écrit sérieusement vingt-cinq ou cinquante ans plus tard, alors que le prestige du guerrier était disqualifié par deux boucheries mondiales. Même si le décor est celui d’une bataille, je ne crois pas qu’il faille lire ce livre comme un récit de guerre ; après tout Crane n’avait encore jamais vu une bataille lorsqu’il l’écrivit. L’engagement militaire n’est qu’un prétexte narratif, un moyen de donner plus d’impact et de puissance au texte. Qu’est-ce que la bataille pour Henry Fleming ? Un début dans la vie, avec ses préjugés, ses attentes, ses espoirs. On se tromperait en lisant ce récit comme un texte de genre. Ce qu’il exprime, avec sa force propre, bien d’autres types de récits eussent pu l’exprimer : la solitude de l’homme, sa capacité de maturation, l’incertitude et l’imprévisibilité dans lesquelles il se débat.

Enfin, les lieux où se déroulent les combats pourraient se situer dans n’importe quelle zone à peu près tempérée de l’hémisphère nord. Leur banalité ne les réduit pas à l’ornementation, car ils ont une importance immense. Lorsque la focalisation se détache des sentiments, des appréhensions ou des espoirs de l’adolescent, c’est, en permanence, pour se livrer, en quatre ou cinq lignes, à une description de la nature environnante. Chez Crane, la nature, pastorale, est formidablement indifférente à l’homme. Il est impossible, je pense, de lire ce texte sans en être frappé. Quelle que soit la phase de la bataille, à aucun moment l’environnement naturel, les fermes et les bois, les nuages et les vents, ne reflètent l’état d’esprit des hommes qui se battent, souffrent ou se reposent. Lorsqu’il entre brièvement, près de bosquets verdoyants, dans une chapelle en ruine, et qu’il tombe, au milieu d’un jeu d’ombres et de lumières, sur le cadavre d’un soldat, l’adolescent surprend, horrifié, le festin des vers qui, déjà, ramènent le corps vers la glèbe originelle. Les notations sur la splendeur du soleil, la tiédeur des brises, le jeu des nuages ramènent le lecteur des fracas sublunaires aux éternités élémentales. La dualité du monde revient, comme un leitmotiv : qu’importent les efforts et les désastres des hommes, l’univers persiste, intangible et superbe. La nature resplendit même pendant les désastres. L’agonie poignante d’un brave soldat n’empêche pas le blé de se courber dans les champs, les oiseaux de pépier aux cimes des arbres, les nuages de former leurs arabesques dans les cieux. Le monde est en même temps grandiose et atroce. Non seulement l’adolescent est seul face aux autres hommes, mais il est seul face à une nature qui le dépasse et, parfois, l’écrase. Les poèmes de Crane tendent à confirmer cette analyse : Dieu y est indifférent ou vengeur, la nature froide, l’homme seul. Le réalisme de Crane ne tient pas à d’hypothétiques descriptions d’uniformes ou de visages, il tient à la lucidité noire de l’homme sans Dieu, pour qui le seul secours, face à une nature indifférente, face à une collectivité incertaine ou hostile, réside en soi. Crane était américain : un archéologue de la pensée américaine ne verrait-il pas dans ce roman, sous-jacentes, les grandes lignes de l’appréhension américaine du monde ? splendeur indifférente d’une nature encore largement inviolée, qui n’a pas été transformée par des milliers d’années de civilisation rurale ; solitude et responsabilité de l’homme devant lui-même ; mise en avant du héros ordinaire et candide, homme fait de tous les autres et qui les vaut tous. Il ne manque, au fond, qu’un motif : le mal, absent de l’univers de Stephen Crane où les soldats se battent sans vice et sans témoin divin. Pour mieux saisir le rapport de Crane à la présence divine, à l’incroyance et au mal, c’est vers ses poèmes, pas toujours cohérents, qu’il faudrait se diriger – mais cette note, la cinquantième depuis la reprise de ce blog en octobre dernier, est déjà bien trop longue pour cela. Le poème ci-dessus tiendra lieu de conclusion, sous la forme d’une insoluble question.

LXVI

If I should cast off this tattered coat,

And go free into the mighty sky;

If I should find nothing there

But a vast blue,

Echoless, ignorant-

What then?

The Black Riders, Stephen Crane

LXVI

« S’il me fallait rejeter ce manteau loqueteux,

et errer librement dans le vaste ciel ;

Et si je n’y trouvai rien d’autre

Qu’une immensité bleue,

Sans écho, sans mémoire,

Que faire alors ? »

(traduction Paule Noyart)

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