L’or, miracle et mirage : Eldorados d’Amérique, de Bernard Lavallé

Balsa Muisca

Bernard Lavallé, Eldorados d’Amérique : mythes, mirages et réalité, Payot, 2011

À la chute de l’Empire inca, pillé, renversé, anéanti par les frères Pizarro et leurs hommes, une rumeur se répandit, colportée par les Indiens : il existait un troisième grand royaume indigène, plus opulent et plus puissant que les précédents, peut-être reconstruit à partir des richesses fabuleuses cachées par les Incas lors de la prise de Cuzco. À sa tête trônait un homme, un noble Indien, dont les rumeurs prétendaient qu’il était si riche qu’il se couvrait le corps de paillettes d’or, jusqu’à être entièrement doré. Son nom ? Le doré ou, en espagnol, El Dorado. Cette rumeur courut des décennies, de bouches craintives à oreilles cupides, justifiant l’organisation d’expéditions extravagantes et meurtrières. Les survivants eux-mêmes, gênés de revenir les mains vides de coûteuses équipées, ajoutaient leurs rodomontades aux légendes. De l’or à profusion ! Tout à portée de la main ! Là-bas, dans le lointain, il l’a vue, la montagne, la cité, la civilisation de l’or. Il suffirait d’une nouvelle équipe, plus étoffée, mieux guidée, un peu plus chanceuse, et ce serait la fortune ! Le chemin de l’or s’offre aux audacieux. Il est là, dans ce blanc sur la carte, le joyau des Indiens.

La légende se mêlait aussi aux réminiscences de la richesse inca et à des traditions plus anciennes. Bien conscients de la menace représentée par ces conquérants lointains, les Indiens utilisèrent cette histoire pour éloigner d’eux les conquérants, en leur proposant d’aller toujours plus loin, de s’enfoncer plus avant pour trouver la richesse. Avides et naïfs, persuadés de pouvoir, comme les héros de la génération précédente, se tailler une destinée dans la jungle, jusqu’à l’or promis, les conquistadores se perdirent au fond de forêts malsaines, d’impasses touffues, de bourbiers obscurs. Leurs défaites ne tarirent pas immédiatement le flux d’aventuriers. L’Europe connaissait encore une fièvre de métaux précieux, elle qui, au Moyen Âge avait été si longtemps sevrée d’or, si longtemps dépendante des arrivages vénitiens, eux-mêmes dépendants des caravanes du Sahara ou des routes de l’Orient. Les Portugais, en ouvrant des routes commerciales le long des côtes africaines, les Impériaux, en exploitant les mines d’argent de Bohême, avaient, au XVe siècle, permis un premier retour de l’Europe aux métaux précieux. Rien de commun, néanmoins, avec les trois découvertes successives, menées par les Espagnols, et qui bouleversèrent, en quarante ans, toute l’économie européenne. Les échos de ces conquêtes fabuleuses suscitèrent bien des vocations de conquérants dans la petite noblesse de Castille. L’exploitation successive des Caraïbes (1490-1520), du Mexique (à partir de 1520) et du Pérou (à partir de 1530), le creusement de nouvelles mines, l’exploitation de nouveaux filons, donnaient des espoirs à bien des aventuriers. À leur portée, il y aurait bien un autre trésor pour se livrer. Difficile à pénétrer, le continent semblait vouloir garder ses mystères. Et les sociétés indiennes paraissaient si faibles, si aisées à dominer ! L’avidité le disputa à la tentation et se perdirent bien des expéditions, en quête de miracles qui ne furent que des mirages.

Cette légende de l’Eldorado féconda néanmoins l’imagination européenne. Cet empire secret, les Européens comprirent, au bout de quelques décennies, après bien des déboires, qu’il n’était qu’une légende, colportée à dessein par les Indiens. Il mêlait aux discours des autochtones des réminiscences de la richesse inca et des considérations symboliques ou mythologiques. Il n’y avait pas de troisième royaume à conquérir, pas de troisième État à piller, pas de troisième grande société à réduire en esclavage. La fortune ne se donnerait pas une troisième fois aux audacieux. Le temps de la conquête s’acheva sur des expéditions perdues, évanouies, absorbées par l’épaisse jungle amazonienne. Aguirre, seul sur son radeau, pouvait bien hurler dans l’immensité verte, arrivé trop tard pour la conquête, il était vaincu. Néanmoins, malgré cet échec historique, l’idée selon laquelle le continent nouveau contiendrait des gisements inexploités, susceptibles d’enrichir les hommes et les États qui s’en empareraient, continua de prospérer. Le livre de Bernard Lavallé n’est pas une histoire de l’Eldorado en tant que légende, mais bien une histoire des Eldorados, comme faits historiques : des fièvres périodiques agitèrent les sociétés coloniales et les métropoles, et suscitèrent l’espoir d’un enrichissement immédiat et peut-être sans effort. Cet ouvrage, d’une structure très rationnelle, attachée à la réalité administrative de la conquête, le rappelle : l’or et l’argent des parures et trésors indigènes, s’ils suscitèrent d’abord des rêves de conquêtes, signifiaient surtout qu’il existait des mines, riches et, compte tenu du faible niveau technique local, faciles à exploiter et accessibles. Les quelques exploitations indiennes furent rapidement épuisées pendant que les prospecteurs arpentaient les cordillères et les massifs, à la recherche du véritable Eldorado, le royaume souterrain et encore inviolé des métaux précieux. Les découvertes se succédèrent tout au long des quatre siècles qui mènent de la prise des Antilles à la mauvaise farce du Klondike. Au Mexique comme au Pérou, en quelques années, après la conquête, se multiplièrent les puits de mine. À mesure que s’épuisaient les filons, d’autres leur succédaient, suscitant de nouvelles fièvres en Europe et dans les colonies. Bernard Lavallé s’intéresse moins à l’histoire des représentations qu’à celle des faits : son travail cherche moins à explorer la légende de l’Eldorado qu’à synthétiser les différents aspects administratifs et économiques de l’exploitation minière américaine. Si le lecteur peut sentir frustré son goût de l’aventure et de la tragédie par le faible poids que prend, dans le livre, le récit des expéditions perdues et des représentations faussées, il y trouvera néanmoins des synthèses intéressantes sur les six fièvres métalliques principales que connut le continent : Antilles, Mexique, Pérou, Brésil, Californie et Klondike.

Les trois premières « ruées vers l’or » ont des caractéristiques communes : menées par des entrepreneurs coloniaux espagnols, sous contrat avec la couronne, et qui supportent donc, à leur compte, les risques de la découverte, elles opèrent en cinq temps. Les Espagnols découvrent une société indigène, échangent, à des termes inégaux, quelques richesses avec leurs potentats, les conquièrent, essaient d’identifier les gisements potentiels les plus intéressants et, enfin, les exploitent, avec les bras des autochtones locaux, puis, une fois ceux-ci décimés par les conditions effroyables et le choc microbien, avec des esclaves venus du reste du continent ou d’Afrique. Les Antilles, laboratoire colonial, ont ainsi livré à la couronne d’Espagne quinze à vingt tonnes d’or en vingt ans, au prix de la disparition presque totale de sociétés indigènes, dont les effectifs ont probablement décru de 90% entre 1490 et 1520. À l’épuisement des mines, les îles, désormais sous-peuplées, se reconvertirent. La fortune ultérieure des Antilles ne reposa pas sur des richesses souterraines, mais sur l’exploitation de la canne à sucre. Le potentiel humain supérieur du Mexique et du Pérou empêchera une véritable disparition des indigènes du continent. Leur exploitation n’en demeure pas moins particulièrement sévère et inhumaine : les quotas imposés sont parfois impossibles à atteindre, les villages indiens sont vidés de leurs bras pour alimenter le moloch souterrain, l’espérance de vie, très faible, des mineurs est encore diminuée par la consommation d’alcool et par l’utilisation régulière du mercure dans l’exploitation de l’argent. C’est au prix d’un inexpiable enfer humain que l’Espagne put submerger d’or et, surtout, d’argent, le continent européen. Ces métaux n’ont, on le sait, pas porté chance au pays. La consommation ostentatoire prit le pas sur l’investissement productif, les campagnes se vidèrent, les ambitions impériales ruinèrent le trésor public, les rivaux européens, français, hollandais et anglais, n’hésitèrent bientôt plus à s’attaquer aux convois maritimes et aux installations coloniales. L’Espagne périra bientôt de ses métaux précieux, de banqueroute en banqueroute, perdant sa prééminence mondiale au profit de la France et de l’Angleterre. Les richesses, si accessibles lors de la conquête, devinrent plus difficiles à exploiter par un empire appauvri : l’or du Mexique et de l’argent du Pérou exigeaient des bras et de lourds investissements, pour des résultats parfois très fragiles. La découverte de nouveaux filons était aléatoire, nulle vocation de chercheur d’or encouragée. Les propriétaires n’étaient pas incités à investir et à développer leurs exploitations : l’abondance d’autres filons, l’existence d’une main d’œuvre à bas coût, n’incitaient pas à des efforts par ailleurs faiblement encouragés par la couronne. Les mines vétustes des Andes, à l’indépendance du Pérou, n’offriront pas à celui-ci la richesse rêvée.

Le Minas Gerais, au Brésil, prit au XVIIIe siècle le relais des grandes mines mexicaines et péruviennes. Cette fois, le bénéficiaire de la manne n’était plus l’Espagne, mais le Portugal, redevenu indépendant en 1640 et qui, au début du XVIIIe, vivait surtout de l’exploitation du sucre brésilien. À lui aussi, on le sait, la richesse minière n’aura guère servi. Dans la première partie du XVIIIe siècle, la couronne et l’aristocratie se livrèrent ainsi à des dépenses somptuaires, comme la construction du palais royal monumental de Mafra, inspiré de l’Escurial madrilène. À son maximum, le chantier accueillait 50 000 ouvriers… L’or du Brésil ne servit pas la fortune économique du Portugal. Il paya certes une partie de la reconstruction de la capitale, détruite par le tremblement de terre de 1755. Surtout, par les accords commerciaux inégaux, tant célébrés, un peu plus tard, par David Ricardo, il alimenta en or le marché anglais et fournit une première base financière au démarrage de la Révolution industrielle britannique. Bernard Lavallé estime toutefois que l’or portugais n’a pas été le seul moteur financier du décollage anglais, contrairement à ce qu’une historiographie portugaise, d’un nationalisme sourcilleux, avait pu avancer par le passé.

Après les indépendances des États latino-américains, au début du XIXe siècle, le continent connaîtra encore deux véritables ruées vers l’or, bien connues par le nombre de représentations culturelles et fictionnelles qui s’en sont fait l’écho : la Californie, en 1848, et le Klondike, en 1896. Celles-ci, menées dans des zones de la wilderness nord américaine, imposent une relecture du mythe de l’Eldorado. Ici, plus d’Indiens cachés et assis, au fond de leur jungle, sur des tas d’or. L’Eldorado prend les couleurs du XIXe siècle états-unien : esprit d’entreprise, initiative libre et non faussée, course à la richesse, responsabilité de l’individu dans son enrichissement, etc. Les droits sur la terre et sur les découvertes s’acquièrent par la force. La justice, aux limites de la civilisation, n’est qu’un vain mot. La foule afflue. Pour la première fois, les journaux, sur la côte Est comme en Europe, ont joué le rôle d’agent de recrutement auprès de la masse. En quelques semaines, la légende de l’or californien a remué une masse d’immigrants. Ils se précipitent vers l’incarnation du rêve américain : travailler dur, avoir un peu de chance, et devenir riche. L’immense exploitation agricole de John Sutter, sur laquelle furent découvertes les premières pépites, se décompose presque instantanément ; ses droits ne seront jamais reconnus. L’Or, de Cendrars, revient brillamment sur cet épisode, en altérant quelque peu l’histoire pour lui donner une puissance littéraire. La ruée californienne s’éteint en quelques années.

Quarante ans plus tard, une dernière fois, le mirage de l’Eldorado renaît. On découvre de l’or au Klondike, très loin, au Nord du Canada (au grand dam du gouvernement d’Ottawa). Des milliers d’hommes se précipitent, dans un climat infernal, aux limites du monde connu, à la recherche d’une bien improbable fortune. Sans instruments adaptés, sans le soutien logistique et financier d’entreprises d’envergure, sans investissements, il est très difficile d’exploiter l’or du Yukon. Les hivers y sont sibériens et les étés intenables. L’Eldorado, promesse de fortune, n’est bien, pour le commun, qu’un mirage lointain et trompeur. Les hommes partis au Klondike récolteront 10M de $ en pépites et en paillettes. Ceux qui les ont transportés, leur ont vendu des outils ou les ont guidés à travers la wilderness y gagneront 60M de $. Ce déséquilibre est révélateur : la promesse de l’Eldorado est toujours, pour le commun, un mensonge, un mirage, une chimère. L’ère des ruées vers l’or s’achève bientôt ; les trusts miniers, leurs moyens techniques et financiers, prennent le relais des miséreux en quête de fortune. L’Eldorado, légende du salut individuel par l’or, promesse renouvelée des siècles durant, s’est dissipé définitivement. Dans un monde fini, quadrillé, sectorisé, le rêve de richesse persiste, certes, assis sur d’autres bases, définitivement tenu à distance des figures du chercheur d’or et de l’explorateur, qui relèvent, désormais, du passé de notre civilisation. Le livre de Bernard Lavallé constitue une intéressante synthèse de cette époque révolue. Si son approche factuelle, assez matérialiste, manque peut-être de profondeur dans la compréhension des mécanismes du mythe et de sa représentation culturelle, elle permet néanmoins d’établir un panorama très précis de ce que furent, dans les faits, les quêtes effrénées de métaux précieux dans l’Amérique coloniale et post-coloniale.

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3 réflexions sur “L’or, miracle et mirage : Eldorados d’Amérique, de Bernard Lavallé

  1. Vous me pardonnerez ce commentaire impertinent je l’espère. Vous en dites trop, Vous nous interdisez presque la lecture. Du coup, je n’ai pas lu toute votre note, si je veux laisser une chance à ce livre. J’exagère un peu, certes. Parce que j’aime cette période. C’est un des moments les plus fous de l’Histoire, servi par des récits d’ acteurs. Le Bernal Diaz del Castillo, dont certains disent que c’est Cortès lui même qui l’a écrit, est l’un des livres les plus marquants que j’aie lu (appris à Blois que Mexico était la plus grande ville du monde en 1520). Une très belle histoire aussi : « L’or ou l’assassinat du rêve » d’Alain Geerbrandt (Actes sud, mais chez les bouquinistes sans doute). Et puis « Aguirre ou la colère de Dieu », ce film complètement halluciné. Ajoutons, pendant qu’on y est, la saga de Le Bris sur l’organisation de la piraterie sur l’Atlantique pour rançonner les convois espagnols.
    Quelle histoire en effet. Bienvenue chronique, je reviendrai la lire, évidemment.

    • Je vous permets bien sûr ce commentaire, que je ne trouve pas « impertinent »! Que voulez-vous, j’écris aussi pour moi et pour, en me relisant, retrouver mes lectures passées…
      D’ailleurs, je n’entre pas tant dans le détail que cela. Bernard Lavallé, dont j’avais lu le Pizarro (2004, Payot), est un historien précis, très sensible à la réalité administrative et politique. Chacun de ses chapitres est une bonne synthèse sur la quête des métaux en Amérique et je ne fais que reprendre quelques éléments saillants.
      Lavallé déborde par ailleurs du cadre strict de la légende du XVIe siècle pour explorer la résurrection du mythe – sous des formes moins romanesques – au Brésil, en Californie et au Klondike (qui fut une gigantesque et décevante bulle d’espérance).

      Vous évoquez Diaz del Castillo, et si ce n’est déjà fait, je vous encourage chaleureusement à lire « Cortès et son double » livre passionnant que lui a consacré l’an dernier Christian Duverger, déjà auteur d’un très bon livre sur Cortès. Selon moi, il doit intéresser tout amateur d’histoire ou de littérature. C’est une enquête qui ne peut que vous passionner ! Je l’avais énormément apprécié l’an dernier et je suis depuis curieux des futures controverses qu’il ne manquera pas de susciter, dans le monde hispanique surtout (je n’ai pas vu beaucoup de réactions l’an dernier en France… hélas !). Il y a peu de livres d’histoire qui m’ont autant plu, et Dieu sait que j’en ai lu…

      Quant à Aguirre que j’avais découvert par hasard lors d’une diffusion sur Arte, je ne peux que vous suivre sur ce terrain, ce fut un de mes plus grands chocs cinématographiques.

  2. Oui, Cortès et son double, http://philippedossal.fr/histoire-a-dormir-debout/, un livre dont la parution m’avait intrigué(e)* et dont vous faites bien de rappeler l’existence. De fait, il est curieux que cette thèse n’ait pas suscité plus de réactions. Je ne l’ai pas – encore – lu, sans doute un refus inconscient de briser la magie de del Castillo.
    L’argument sur la richesse de vos chroniques est audible. D’autant que, sur la durée, vous produisez un précieux recueil de notes de lecture.

    * faiblesse indécrottable avec les accords

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