Sénescence d’un livre d’avant-hier : Le Ministère de la Peur, de Graham Greene

London blitz

Graham Greene, Le Ministère de la Peur, Robert Laffont, éd. Bouquins, 2010 (trad. Marcelle Sibon) (première édition, 1943)

De tous les genres littéraires populaires, l’espionnage, plus encore que le policier, est celui qui vieillit le plus mal. Blasés par soixante-dix ans de productions populaires, romanesques et cinématographiques, la tête farcie des codes et des lieux communs du genre, les lecteurs attendent, a minima, d’un roman d’espionnage actuel qu’il les prenne, les surprenne et les divertisse. Il devient, de nos jours, difficile de séduire le grand public alors que toutes les ficelles narratives ont été utilisées, réutilisées, exploitées, surexploitées, détournées, altérées ou contournées. Pour échapper à une quête d’originalité de plus en plus vouée à l’échec, l’auteur peut aussi calibrer son texte à l’aide d’un cahier des charges resserré, ne composant que quelques variations formelles autour d’une structure thématique récurrente – et tenir son « œuvre » (ou son succès) dans la longueur. Pour s’en tenir seulement aux récits les plus populaires et les moins formellement ambitieux, se sont multipliés, au-delà des célèbres séries de livres des Bond, OSS et autres SAS, des films, de qualité variable, supplantés, d’ailleurs, depuis quelques années, par des séries télévisées. La compétition que se livrent les réseaux télévisuels nord-américains a donné naissance à une multitude de séries qui, par leurs moyens, leurs thèmes ou leurs organisations formelles, ont renouvelé complètement le genre du thriller, mêlant l’espionnage, les mœurs et les histoires policières. Les séries, dont la reconnaissance a crû ces dernières années (au-delà de tout bon sens si vous voulez mon avis), ont en grande partie remplacé la littérature de gare comme objet de consommation populaire effrénée – mêlant les genres, dans une débauche, plus ou moins inventive, de moyens narratifs compliqués.

Le public, submergé de thrillers depuis des décennies, est devenu exigeant. Il veut être étonné par des intrigues et des rebondissements inattendus, menés à un rythme effréné. Comment, en ayant à l’esprit ces évolutions survenues depuis plusieurs décennies dans la structure narrative même des genres populaires, un lecteur contemporain peut-il encore lire et apprécier Le Ministère de la Peur, et ce même en ayant à l’esprit la date d’écriture de l’ouvrage (1942) ? Je ne crois pas que ce soit possible, hélas pour la postérité de l’auteur de La Puissance et la gloire (roman qui ne m’avait, en son temps, pas déplu). Même si Greene fut, avant John le Carré, un maître du roman d’espionnage, reconnu dans le monde anglophone, enchaînant les succès littéraires et obtenant les adaptations cinématographiques d’iceux, je dois admettre que Le Ministère de la Peur, malgré son joli titre, est tout simplement devenu illisible. Je ne veux pas donner l’impression, du haut de mon blog insignifiant, de morigéner un grand auteur défunt, mais là, non, c’est impossible, aucun lecteur actuel ne peut se laisser prendre à ce livre, tout a trop mal vieilli.

Londres, 1942, survit péniblement, sous les attaques quotidiennes de la Luftwaffe. Dans ce décor inquiétant, un homme, Arthur Rowe, qui voudrait bien oublier son passé [de meurtrier], gagne par erreur un prix lors d’une kermesse ; quelques inquiétants individus le poursuivent [lentement] pour récupérer cette récompense, un gâteau, qui contient peut-être quelque chose d’important [à coup sûr, des documents fondamentaux pour la sécurité nationale]. Convaincu [à juste titre] d’être victime d’une chasse à l’homme, il s’adresse [assez stupidement] à de « gentils » réfugiés autrichiens [on ne peut pas faire plus suspect], qui proposent, on ne sait pourquoi [ou plutôt on le devine trop bien], de l’aider. Accusé d’un nouveau meurtre [dont il n’est pas coupable] puis victime d’un attentat [qui tombe à pic], il perd la mémoire [l’amnésie, cliché n°1 des romans populaires] et ne la retrouve, à temps [ouf !], que pour aider Scotland Yard à trouver et démasquer les coupables. Je sais, je ne devrais pas raconter le scénario du livre, surtout d’un thriller, des fois que vous souhaitiez le lire. Honnêtement, il existe bien d’autres romans plus importants, plus divertissants, plus intéressants  que celui-là, vous vous en passerez très bien. Il connut, néanmoins, et ce dès sa sortie, un certain succès ; Fritz Lang en tira un film l’année suivant sa parution.

Pour quelles raisons un tel livre est-il devenu illisible ? En vrac, parce que le narrateur est insupportablement omniscient, que les personnages ne tiennent pas debout une minute, que leurs motivations sont soit trop évidentes, soit trop obscures, que le rythme est terriblement lent (et je ne suis pas difficile en la matière), le scénario prévisible, les rebondissements attendus, la narration démodée au dernier degré. Je me suis même demandé s’il ne s’agissait pas tout simplement d’une parodie ; la gravité parfois absurde du narrateur pourrait le laisser penser, tout comme les attitudes exagérément flegmatiques des londoniens face aux bombardements ; quelques scènes ouvertement humoristiques parsèment le livre. Si l’ambition satirique passe encore à peu près, lors de certaines scènes, comme celles de Scotland Yard ou de l’agence de détectives, la réalisation n’arrive pas à la cheville du maître contemporain du genre, Evelyn Waugh. Dans Scoop, on rit encore de bon cœur aux mésaventures du journaliste anglais envoyé contre son gré couvrir la guerre d’Éthiopie. Dans Le Ministère de la Peur, les personnages les plus délicieusement anglais, les plus caricaturaux, peuvent à peine racheter une intrigue indigne. Et je n’évoquerai même pas les lieux communs (« immobile comme une pierre », etc.). À chaque chapitre, le lecteur anticipe, presque à coup sûr, ce qui va se produire : le texte est saturé d’indices, la narration de considérations psychologiques téléphonées. Les personnages les plus hostiles ne sont même plus inquiétants, ils ne sont que des pantins grotesques, dont les ficelles sont agitées en tous sens par un marionnettiste maladroit. Les deux Autrichiens, les Hilfe (aide, en allemand…), par exemple, accueillent le héros au siège de leur association d’entraide. Leur portrait physique est une caricature d’affiche de propagande nazie ; ils semblent croire sans barguigner l’histoire absurde que leur raconte un type qui a manifestement perdu l’usage de ses nerfs (et peut-être de sa raison) ; entre le frère, doucereux et faux, et de la sœur, soumise et vide, il est difficile de trouver un attelage plus suspect. C’est probablement délibéré. Certes. Mais pourquoi le « héros », alors, ne s’en inquiète pas ? Quand Arthur Rowe se livre à eux, franchement, et met toute sa confiance dans ces deux étrangers qu’il connaît depuis cinq minutes, il entre en contradiction avec lui-même, avec le caractère que les pages précédentes ont dessiné. Voilà quelqu’un de méfiant, de renfermé, de suspicieux, qui surveille attentivement les gens qui l’entourent et prétend, contre le bon sens (et l’avis des gens à qui il s’en ouvre, dont deux détectives privés), qu’il est poursuivi, qu’il est menacé, qu’on a voulu le tuer, qu’il s’agit d’un complot, et ce en pleine seconde guerre mondiale, alors que se multiplient les rumeurs sur une « Cinquième colonne », et il se confie entièrement, corps et âme, en cinq minutes, à deux réfugiés germanophones, blonds comme les blés et doucereux comme le Diable ? Le message est-il, en pleine guerre, que l’ennemi guette ? Qu’il veille partout ? Et qu’aucune confiance n’est justifiée puisque même les individus les plus méfiants sont joués par les agents du Reich ? Cette absurdité narrative en annonce bien d’autres : pour quelles raisons Scotland Yard laisse-t-il Arthur Rowe participer à l’enquête, sinon parce que le romancier en a besoin pour accentuer ses effets jusqu’à la tragédie finale ? pourquoi les espions nazis s’encombrent-ils de lui, amnésique, alors qu’ils liquident tout le monde, sinon pour des motifs extérieurs à l’intrigue ?

La jeune autrichienne, absolument exaspérante, est probablement l’un des personnages féminins les plus ratés de toute la littérature d’espionnage. À aucun moment, le lecteur ne comprend ses motivations, son comportement ou ses réactions. Qu’elle tombe subitement dans les bras du héros, c’est un cliché. Qu’elle tombe subitement dans les bras du héros en lui sacrifiant la vie de son frère, ça devient difficilement soutenable. Qu’elle tombe subitement dans les bras du héros en lui sacrifiant la vie de son frère et en sachant parfaitement que le susdit héros est connu dans tout Londres pour avoir empoisonné sa femme, c’est grotesque. Ça ne le serait pas, évidemment, si la narration examinait cet aspect-là de l’histoire, le construisait comme une réflexion sur certains paradoxes de la nature humaine. Mais ce n’est pas le cas. Elle autorise froidement l’exécution de son frère, comme elle achèterait des pâtes au supermarché ; elle tombe dans les bras du héros avec l’enthousiasme d’un citoyen achetant l’annuel calendrier des postes à son facteur. Pourquoi protège-t-elle cet Anglais bizarre, de vingt ans plus âgé qu’elle, avec un tel manque d’enthousiasme ? Si c’est une passion, c’est une passion froide, même selon les critères s’appliquant outre-manche ! C’est, narrativement, la plate récompense sentimentale du héros, passage obligé d’un happy end

Le personnage principal, Arthur Rowe, a un peu plus de corps, plus de cohérence. Il est néanmoins gâché par l’omniprésence du narrateur qui commente, en flux tendu, à peu près tout ce qui passe par la tête du héros. La précision psychologique, en interrompant l’action en permanence, nuit à la fluidité du récit. Une voix analytique, très bavarde, livre l’arrière-plan mental de chaque réaction du personnage, plutôt que de laisser ces réactions parler pour elles-mêmes. À la première personne, encore, cette narration aurait pu tenir : le narrateur aurait tenté de fouiller l’instant passé à la recherche d’une clé, d’une meilleure compréhension de ce qui lui est arrivé. À la troisième personne, ce n’est plus tenable. Le commentaire, démodé, redouble l’action, l’enveloppe de significations, la comprime dans un réseau d’analyses tel que l’auteur a bien du mal à justifier les incohérences ultérieures de sa narration. Alors, comme n’importe quel scénariste acculé, il a recours à l’alibi suprême, l’événement le plus éventé de la narration après le travestissement : l’amnésie, qui, fort commode, lui donne l’occasion de sortir du carcan qu’il a créé pour son personnage. La troisième partie, située dans une clinique, alors que le héros a perdu la mémoire, est un moyen (assez paradoxal pour une réclusion) de s’évader du canevas préétabli, en reconstruisant une personnalité à Rowe. Greene écrit là une sorte de roman dans le roman, une nouvelle, vaguement inquiétante où un homme, confortablement soigné, cherche à démasquer les faux-semblants qui l’entourent. Cette partie, trop attendue, trop commune, ne fonctionne plus aujourd’hui. Je pense néanmoins qu’elle pouvait avoir un effet sur le lecteur des années 40. Elle reproduit en miniature le mécanisme du roman (et de beaucoup de romans de genre) : le réel est une illusion qu’il s’agit de déchirer ; en dévoilant la vérité, en perdant son innocence, en risquant sa vie, le héros acquiert la connaissance, moyen de sa liberté. Réduire un roman à ce squelette narratif n’est bien sûr pas une forme de critique valable : l’idée compte moins que l’exécution et la plupart de nos récits s’articulent autour d’un nombre restreint d’options narratives. Néanmoins, et c’est là que je voulais en venir, pour un lecteur contemporain, l’exécution pèche complètement : pas de rythme, pas de mystère, pas de surprise, pas d’empathie, pas de style, pas de plaisir.

Je ne vois que deux réussites dans cet ouvrage : la description, de loin en loin, de la vie londonienne sous les bombardements, éloge du flegme et du courage britanniques pendant la guerre ; les quelques scènes humoristiques, présentant des détectives caricaturaux – le privé, au rôle trop court, sort tout droit d’un des amusants romans d’Evelyn Waugh ; celui de Scotland Yard, par ses capacités de déduction et son pragmatisme, pastiche les meilleurs enquêteurs du roman noir anglais. Ces deux aspects ne rachètent pas une histoire molle et attendue, dans laquelle même le narrateur omniscient et omniprésent paraît toujours en retard, lorsqu’il suggère des pistes auxquelles le lecteur a déjà pensé plusieurs pages auparavant. J’ai passé le livre à espérer qu’un retournement éclairerait d’une lumière sarcastique ou amusée ce qui le précédait. Mais non, rien, rien de rien. Les maigres réussites du roman ne le sauveront pas du juste oubli où il était plongé depuis des décennies.

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