Le dernier souffle du critique : Journal d’une intelligence, 1910-11, de Stanislas Brzozowski

Bibliothèque Gerolamini, Naples

Bibliothèque Gerolamini, Naples

Stanislas Brzozowski, Journal d’une intelligence, 1910-1911, Le Bruit du Temps, 2010 (trad. Wojciech Kolecki)

[parlant de l’école et de l’éducation] « c’est plutôt cet ennui officiel qui empoisonne lentement les esprits et les habitue à considérer une activité intellectuelle spontanée comme quelque chose d’anormal, qui n’est même pas exigé. » (p.122)

(Cette considération me rappelle bien des souvenirs, d’école ou d’université, de camarades qui, me voyant un livre à la main me demandaient « c’est pour quel cours ? », comme s’il ne pouvait exister de lecture sérieuse, de développement intellectuel que dans un cadre obligatoire et carcéral.)

Les éditions du Bruit du temps, dirigées par Antoine Jaccottet – le fils du poète suisse – possèdent un catalogue très intéressant, composé de livres parfois inattendus, joliment édités, très agréables au toucher et plus encore à la lecture. Le soin porté à l’apparence physique des volumes témoigne de l’attention admirable portée au texte. Quand je consulte leur site, à la recherche de leurs dernières parutions, je sais être en terrain connu, amical ; assurance rare et précieuse. Il n’y a pas là de dissonances, seulement une exigence, renouvelée, qui correspond à la mienne. Parmi leurs publications, des sommités, comme Philippe Jaccottet, Wystan Auden, Isaac Babel ou Anna Akhmatova, des résurrections, tels E.M.Forster, D.H.Lawrence ou Robert Browning et, enfin, des révélations d’auteurs méconnus, comme le Polonais Stanislas Brzozowski. Avant que d’ouvrir ce volume, je dois admettre que le nom et l’œuvre de cet auteur m’étaient complètement inconnus. Je félicite d’autant plus l’éditeur d’avoir encadré ce texte de solides références, d’une instructive postface et de roboratives notes de bas de page. Si je plaide – sans honte – ma méconnaissance totale de Brzozowski, ce n’est pas seulement en reconnaissance de mon écrasante inculture, notamment dans le domaine de la littérature polonaise, pour moi limitée à ses plus grands noms, Mickiewicz, Sienkiewicz, Reymont, Milosz et Szymborska. En effet, Brzozowski n’avait, à ma connaissance, jamais été traduit en français (ni même, selon ce que je comprends de wikipedia, en anglais). Cent ans après, ces notes littéraires et philosophiques touffues, prises en un hiver, sont donc la première opportunité, pour des lecteurs ne pratiquant pas le polonais, de lire cet auteur.

Le titre de l’ouvrage paraîtra peut-être au lecteur particulièrement vaniteux, à tort. En effet, l’auteur n’a pas intitulé son livre ainsi et pour deux raisons, la première étant qu’il ne pensait pas en faire un livre – il ne l’affirme pas dans le Journal en tout cas, la seconde, qu’il est malheureusement décédé, à 32 ans, dans les premiers jours d’avril 1911. Le titre ajouté, après coup, lors de l’édition posthume du volume était, sobre, Journal (Pamiętnik). Le traducteur français a souhaité utiliser l’expression un peu étonnante, Journal d’une intelligence, pour tenir compte de l’aspect anti-diariste de l’ensemble. En effet, contrairement à la plupart des journaux intimes, même les moins détaillés sur la vie de leur auteur, ce Journal ne contient rigoureusement aucune mention du lieu, du temps et du contexte prosaïque dans lequel il est écrit. Ni description, ni dialogue, ni portrait. À peine est-il fait mention, une fois, des charges de famille de l’auteur, marié et père d’une petite fille. Aucune précision géographique, visuelle, ne vient éclairer l’ensemble : ces notes auraient pu être prises dans n’importe quelle bibliothèque, de Paris, Londres, Cracovie ou de Rome. La vie physique est évacuée au bénéfice de la vie spirituelle et intellectuelle ; peut-être l’appellation même de Journal ne convient pas au contenu qu’elle chapeaute. S’il ne lit pas les appendices introductif et conclusif préparés par l’éditeur, le lecteur ne pourra dire grand chose de la vie et du parcours de cet homme auquel des intellectuels notables comme Czeslaw Milosz et Kolakowski attribuèrent une importance certaine dans l’histoire de la pensée polonaise, voire européenne. Heureusement, le contexte s’éclaire à la lecture de l’intéressante postface de Marta Wyka (heureuse idée, qui me plaît d’autant plus que j’ai toujours préféré les postfaces aux préfaces, que je lis toujours, quoi qu’il en soit, après l’ouvrage, afin de ne pas en contaminer ma lecture). Pour brosser en quelques lignes le portrait de l’auteur, Brzozowski est un jeune polonais, né en 1878 et qui, après une insurrection estudiantine, est chassé de l’université. À la tête d’une organisation d’entraide financière des expulsés, il détourne une partie des sommes gérées par celle-ci pour payer les soins médicaux de son père, malade. Découvert, exclu, puis emprisonné, il est soupçonné, par l’intelligentsia varsovienne d’avoir livré des informations secrètes à la police russe (la Pologne est à l’époque une province de l’Empire des Tsars), contre la promesse de sa libération (chi lo sa ?). Tombé malade en prison, il fuit la Pologne, où l’intelligentsia, soupçonneuse, l’accuse des pires maux ; de sanatorium en sanatorium, il descend vers le sud, jusqu’à Florence, où, pauvre et malade, il s’éteint à 32 ans. Cette vie courte et malheureuse est marquée par l’écriture de plusieurs ouvrages qui n’ont pas encore trouvé, hors de Pologne, d’existence.

Atteint d’une affection des voies respiratoires, vivant pauvrement dans les faubourgs de Florence, où il s’était exilé, Brzozowski s’éteignit donc à l’âge où il aurait dû entrer dans sa pleine maturité. Son Journal n’est pourtant pas celui, étiolé, élégiaque, d’un mourant. Il déborde au contraire d’une activité fiévreuse, de notations et de réflexions, pas toujours parfaitement articulées ni entièrement limpides (même si les notes essaient admirablement d’éclairer les ellipses et les références les moins accessibles). Le contexte d’écriture explique néanmoins cet empressement, cette course en avant pour tout dire. Brzozowski s’empresse, d’un auteur à l’autre, d’un livre à l’autre, d’une théorie à l’autre. Il halète des dizaines d’idées, qu’il brasse avec une excitation presque maniaque. Il projette l’œuvre d’une vie dans le dernier sursaut de son corps. Cette hâte, si elle peut désarçonner, n’en est que plus touchante : l’exigence extrême qui anime ces pages d’une grande vivacité témoigne aussi d’un appétit vital que la maladie n’a pas entamé. Entre critique littéraire et philosophie, son travail ouvre des perspectives qui n’auront hélas pas de suite. Ses notes sont, malgré les inévitables raccourcis auxquels le condamne son bouillonnement, un répertoire de lectures, de réflexions, de projets d’articles et d’ouvrages d’une exceptionnelle densité. Il veut « produire, produire, produire ». À aucun moment, sinon par le rythme excessif auquel sont menées ces réflexions, le lecteur ne peut sentir qu’il est confronté aux affres d’un agonisant, aux inquiétudes d’un condamné ou à ses réflexions métaphysiques terminales. Ce tourbillon d’idées, de théories et de lectures critiques, aurait dû servir de répertoire de travail, de base de réflexion à un programme intellectuel s’étendant sur une décennie, au moins, si ce n’est plusieurs. Hélas, et c’est l’aspect poignant d’un ouvrage au demeurant fort cérébral, de cette litanie de projets, il ne reste que les lignes de ce Journal.

J’admets aussi que plusieurs raisonnements m’ont paru assez obscurs – l’hypothèse de la bêtise du lecteur n’est, comme d’habitude, pas à exclure. Sont en cause, néanmoins, la condensation des idées et des théories dans des espaces très restreints, l’organisation rhétorique particulière du propos, que n’effraient ni les raccourcis ni les paradoxes, et, enfin, les références obscures, à des contemporains polonais ou, plus souvent à des gloires du XIXe trop oubliées de nos jours. Au premier rang d’entre eux, figurent le cardinal Newman, Thomas Carlyle et George Meredith, célébrissime auteur du XIXe finissant, complètement oublié aujourd’hui et sur lequel, un jour, il faudra bien que je mène l’enquête. J’espère ne pas choquer mon lecteur en reconnaissant, avec franchise, que la pensée, philosophique, littéraire et théologique, du cardinal John Henry Newman, m’est assez peu connue, et ce malgré son influence sur le catholicisme anglais, notamment littéraire (Chesterton, Waugh, Greene). Or, ne pas saisir la singularité de la démarche de Newman, cette spiritualité cherchant à concilier, dans le développement de la foi, intuition et raison, c’est, peut-être échouer à saisir celle de l’écrivain Brzozowski, alliance instable, là aussi, du rationalisme et de la sensibilité. S’il admire particulièrement William Blake et Thomas Carlyle, dont les qualités me semblent assez distinctes, c’est Newman – il le souligne avec assez d’emphase – qui lui permet d’unifier sa démarche. On le devine, c’est précisément par une critique littéraire, fortement théorique, que Brzozowski tente d’exposer sa conception philosophique mêlant intuition et raison. Il l’affirme, il « ne [fait] pas de la philosophie une méthode de critique littéraire, [il fait] de la critique littéraire une méthode de philosophie ». Je ne sais, par ailleurs, que penser de son éloge de Meredith – que j’ai trouvé sous d’autres plumes – sinon qu’il en ressort une perception peut-être trop abstraite et rationnelle (que je serais tenté néanmoins de partager) de la création littéraire.

Au-delà des considérations littéraires, le Journal donne aussi l’occasion à son auteur de prendre position, au moins pour lui-même, dans les débats qui agitent la Pologne intellectuelle du début du siècle dernier. Très honnêtement, ce ne sont pas les pages qui m’ont le plus intéressé, ni les références qui m’ont le plus éclairé. Je suppose néanmoins que les Polonais, et parmi eux, plus précisément, les penseurs et les historiens des idées y trouveront bien plus de matière que moi. Par sa position complètement marginale face aux doctrines de la littérature et de la pensée polonaises de son temps, et par l’aspect assez inachevé, encore, de sa pensée (telle qu’elle se présente dans ces notes, en tout cas), Brzozowski figure un modèle très intéressant d’intellectuel hétérodoxe, contraint par son exil de se plonger dans une littérature et une philosophie étrangères. Coupé des sources polonaises, l’auteur n’en devient pas un « déraciné » pour autant : polyglotte par nécessité, il s’abreuve à toutes les sources de la culture européenne, donnant à ses analyses une richesse et une étendue assez rares pour la période. Brzozowski est isolé, esseulé, en Italie. Il se plaint de ne pouvoir disposer des livres qu’il souhaiterait posséder. Il n’a plus guère de contact avec l’intelligentsia polonaise, qui le méprise (le sentiment est réciproque, Brzozowski ne fait rien pour l’apaiser). Il compense ces handicaps par sa puissance de travail. Ce Journal d’une intelligence est d’autant plus méritoire qu’il est composé non seulement dans les affres d’une longue maladie mais dans un isolement intellectuel et moral sans égal. Si l’auteur n’évoque que des livres et des idées, si la vie concrète semble s’être effacée, c’est que, précisément, reclus comme il est loin des hommes de sa condition, il n’a plus d’interlocuteur, seulement des livres et ces notes, qu’il accumule frénétiquement pendant un temps très court – j’ai calculé, trois entrées pour les mois de mars et avril mises à part, l’ensemble du journal tient entre le 6 décembre 1910 et le 20 février 1911.

Quel intérêt, alors, peut avoir ce livre aujourd’hui ? Le lecteur en tirera quelques intéressantes maximes dont « le romantisme, c’est la révolte de la fleur contre ses racines ». Son programme philosophique et littéraire, s’il apparaît, comme certaines références, un peu désuet, n’en constitue pas moins une tentative instructive (et mise en pratique) d’aborder et de théoriser l’acte critique. Sans compromissions, sans attaches non plus, il expose une pensée radicale et néanmoins constructive, cherchant par la réflexion artistique et littéraire à définir les conditions de possibilité d’une éthique humaine renouvelée. Par l’art, Brzozowski touche à un domaine d’activité, que ses spécificités n’isolent pas de l’action générale de l’espèce. Par l’intercession d’un auteur, d’une œuvre, c’est à l’homme (et, ultimement, à soi) que le lecteur accède. Rattachant la production artistique aux courants de pensée qui l’animent, il expose une critique consciente des écueils qui la menacent – relativisme des valeurs, caractère éphémère des hiérarchies – et néanmoins, aussi, consciente de sa nécessité, dans la quête d’une indispensable et fragile vérité comme dans la dénonciation des impostures morales et artistiques de son temps. Comprenons-nous bien, dans l’aspect inachevé, inachevable même, d’une démarche menée dans la conciliation permanente de l’intuition et de la raison, réside un des principaux intérêts de ce livre. L’itinéraire singulier de Brzozowski, c’est aussi l’itinéraire de quiconque veut lire avec un peu de sérieux et de méthode : je n’en étais pas convaincu à vingt ans, mais je suis persuadé, désormais, qu’il n’existe de lecture que critique (non comme traque des défauts, mais comme intelligence générale de l’œuvre, comme production humaine). Comme le dit l’auteur, avec un peu d’emphase, « la critique valorise la vie de l’humanité, considérée dans ses formes historiques » (p.151).

Un autre caractère m’a  frappé dans cet ouvrage, au-delà des idées de l’auteur, de son louable acharnement intellectuel (j’admire cette qualité au plus haut point), c’est, précisément, le type des références qu’il convoque pour les soutenir. Que l’intellectuel en exil d’un pays dominé, effacé de la carte, alors, par ses voisins, s’inspire grandement des ouvrages publiés dans les langues des trois ou quatre pays dominants, ce n’est pas étonnant. On sait que la domination socio-politique est fréquemment accompagnée d’une forme de domination philosophique et littéraire, qu’on pourrait pudiquement qualifier de rayonnement ; je n’hésite pas à répudier l’odieux soft power de Joseph Nye, qui fleure bon le stratège international en chambre. En tant qu’intellectuel polonais, Brzozowski est naturellement confronté à deux rayonnements extérieurs majeurs, le russe et l’allemand (Son roman Les Flammes fut apparemment conçu comme une « réponse » aux Démons de Dostoïevski). La France, par son éloignement, son lien spécifique avec la Pologne et son hostilité à l’Allemagne, peut constituer une autre voie de réflexion et de développement littéraires. Étrangement, Brzozowski, s’il est contraint d’articuler sa pensée à celles des grands philosophes, allemands et français, de son temps (Taine, Bergson, Marx, Nietzsche, dans une bien moindre mesure Schopenhauer, qu’il cherche à réfuter), ne trouve de véritable point de fuite, que dans la pensée, la poésie et la littérature anglaises. Ce Journal, écrit à Florence par un polonais, est avant tout un formidable témoin de la littérature anglo-saxonne. Si la philosophie utilitariste n’est guère abordée, ce n’est pas le cas du pragmatisme (certes d’origine américaine), puisque William James, entre autres, est lu avec attention. En littérature, aucun auteur important du XIXe anglais n’est oublié : Blake, Byron, Wordsworth, Keats, Shelley, Coleridge, Browning, Carlyle, Hardy, Conrad sont lus, annotés, critiqués. Peu de français, écrivant en 1910, auraient pu, dans leurs notes de travail, montrer un tel cosmopolitisme intellectuel (si les Anglais ont le premier rang, les Français, Russes et Allemands ne lui sont pas inconnus) : Larbaud, Valéry peut-être ? Henry James, lors de ses rencontres, trente ans plus tôt, avec Zola, Daudet, Flaubert, Goncourt et Tourgueniev, s’était, à juste titre, plaint qu’ils ne soient pas en mesure de lire l’anglais et donc de juger à leur juste valeur les productions britanniques et américaines. Les pages critiques de Brzozowski, élogieuses (Conrad), modérées (Blake) ou négatives (Shelley), bien qu’allusives, sont souvent très justes.

Le lecteur achève l’ouvrage par des regrets, peut-être naïfs : quel dommage qu’un tel auteur n’ait pas eu le temps de produire les œuvres qui auraient fait de lui, peut-être, autre chose qu’une notation infrapaginale dans l’histoire de la littérature polonaise. Car admettons-le, ce Journal, ancré dans un passé littéraire qui nous est de moins en moins accessible, très cérébral, abstrait, ne suffira pas à hisser Brzozowski hors de l’oubli. Qu’aurait-il produit, qu’aurait-il pensé, s’il avait vécu seulement un quart de siècle supplémentaire ? Ce Journal, précoce dans le siècle, est encore tourné vers le XIXe ; qu’aurait fait, qu’aurait pensé Brzozowski au XXe ? Questions sans réponse. Il nous reste un beau texte, parfois aride, néanmoins instructif, expression d’une âme indépendante, d’un esprit libre qui, à notre époque d’anticonformisme confortable, médiocre et stipendié, trace les véritables perspectives du développement autonome de l’intelligence et de la pensée.

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