Passé, présent, avenir : Les Promesses, de Marco Lodoli

AUBE

Les Promesses (SorellaItaliaVapore), Marco Lodoli, P.O.L., 2013 (trad. Louise Boutonnat) (éd. originales : Sorella, 2008 ; Italia, 2010 et Vapore, 2013)

Les amateurs de classification des textes par genre littéraire seront bien ennuyés devant ce recueil de textes de l’écrivain romain Marco Lodoli. Sont-ce de courts romans ? de longues nouvelles ? Sont-ils indépendants les uns des autres, comme le suppose l’édition italienne en trois volumes séparés ? Sont-ils reliés, au contraire, par une unicité thématique, littéraire et philosophique, que suggère leur réunion en un seul volume par les éditions P.O.L. ? Difficile de répondre d’un ton affirmatif à chacune de ces questions. La réunion de ces trois textes, comme le souligne à juste titre la préface de la traductrice, dans un seul volume intitulé Les Promesses ouvre, pour chacun de ces textes, un axe de lecture commun dont je suppose que les lecteurs italiens n’ont pas perçu toute l’acuité, eux qui ont découvert ces textes publication après publication. Voici les lecteurs français confrontés à un autre dilemme : traiter indépendamment chaque texte ou s’interroger sur leur caractère de « promesse », puisque c’est ainsi que l’auteur a souhaité les qualifier en France. Les trois romans, ou nouvelles, dont les titres n’ont pas été traduits, s’intéressent chacun à une situation différente. Dans le premier, Sorella (Sœur en italien), une nonne, en pleine crise existentielle, se voit confier les enfants, intenables, d’une classe de maternelle. Dans le deuxième, Italia, une domestique (Italia) vient s’occuper d’une famille bourgeoise au service de laquelle elle demeure jusqu’à la fin. Dans le troisième, Vapore (vapeur en italien) une vieille dame essaie de vendre la demeure familiale ; chaque jour elle vient la faire visiter à des acheteurs potentiels, en compagnie d’un étrange agent immobilier qui la pousse à ranimer un passé enfoui, jusqu’à la révélation finale, inattendue.

Même si les histoires des trois textes n’ont pas de personnages communs, il est aisé d’en remarquer les proximités thématiques et littéraires. Écrits dans une langue sobre, épurée, presque vaporeuse, ils pourraient n’être que de banales tranches de vie, sans aspérités particulières. À la lecture, j’ai craint, pendant quelques dizaines de pages, d’être devant un autre avatar de ces petits textes anodins, légers, vides, dont la littérature française s’est fait une spécialité depuis trente ans. Heureusement, non, la délicatesse du motif n’empêche pas l’auteur de livrer de la matière, littéraire et humaine. La finesse de Lodoli, c’est que l’épure évacue le soupçon de réalisme ; quel que soit leur ancrage dans le monde réel, les références, les noms, les lieux, ces textes sont avant tout des matérialisations de situations humaines plus génériques : l’individu face à son présent (Sorella), l’individu face à son avenir (Italia), l’individu face à son passé (Vapore). Qu’importe leur lieu, leur temps, leur scène ; il faut y voir une ligne, ténue mais tangible, tirée avec une économie de moyens remarquable entre une situation et sa résolution. Mon approche peut apparaître à mes lecteurs comme très schématique, très cartésienne. J’assume cette lecture particulière que, dans les maigres critiques qui ont accompagné la publication du livre à l’automne, je n’ai vue nulle part. Trois promesses ? Certes, la traductrice l’exprime mieux que moi dans sa préface. Sorella promet la sortie du marasme intérieur, le dégel et l’évolution d’une âme volontairement recluse. Italia promet, malgré les désastres de l’existence, un sens transcendant à l’univers. Vapore promet, à la fin de la vie, le pardon, la rémission des péchés et l’oubli. Trois promesses qui sont autant de moyen d’exprimer les voies offertes à l’homme face à l’illisible tapisserie de sa destinée. Je voudrais, sans rien révéler des chutes de chacun des textes, saluer aussi le talent de Marco Lodoli qui, dans chaque texte, opère une révélation différente, progressive dans Sorella, fantastique dans Italia, brutale et émouvante dans Vapore. Ces ruptures de ton, qui éclairent en quelques pages des textes sur la corde raide entre finesse et banalité, peuvent apparaître au lecteur plus ou moins réussies, plus ou moins efficaces, elles n’en restent pas moins de véritables et profonds éclaircissements, dénués de toute gratuité (quoique, peut-être, comme moi, un lecteur puisse trouver à redire à l’une ou l’autre).

Sorella est le roman d’une crise intérieure, celle d’un individu, une femme, qui a souhaité fuir la vie, refuser le mouvement et s’est réfugiée dans la forme atemporelle par excellence, la négation du siècle, le couvent. L’héroïne, dont le ton désabusé pourrait rappeler celui du narrateur dépressif d’Extension du domaine de la lutte, ne souhaite que s’abstraire du courant de la vie, dans une quête, immobile et fallacieuse, d’éternité. Le présent gèle ses problèmes ; la foi, même, ne lui est d’aucun secours. En reconstruisant son passé, de son point de vue, enfoncée dans une dépression sans issue, elle lui dénie toute autre qualité que de l’avoir préservée du mouvement, de l’évolution, du questionnement. Lodoli évite, au prix d’une certaine irréalité, le facile raccourci de l’anticléricalisme, puisque sa bonne sœur prétend ne plus croire, et même n’avoir jamais cru. Le lecteur peine alors à accorder sa confiance à cette confession à la première personne : de la distance critique qui naît, chez le lecteur, des outrances mélancoliques de Sorella, s’ouvre de riches perspectives de lecture. Lodoli observe moins une bonne sœur qu’une dépressive, dans la typicité négative de ses aveux ; quiconque a connu un(e) dépressif(ve) ou l’a été, retrouvera chez Sorella l’excès de bile noire, de pessimisme et d’auto-dénigrement, maquillé en extra-lucidité, qui rend cette maladie si difficile à combattre. Tout changement lui est pénible alors qu’il est patent, pour le lecteur, que ce changement ne pourrait qu’éclairer son terne chemin, la libérer, lui redonner le mouvement qu’elle a fui dans la fixité.

Une vie constituée de refus, d’un ensemble de refus dont l’objet est la vie elle-même peut-elle être vivable ? Même si Sorella le pense, ce n’est pas le cas. Le désespoir qui sourd de ses remarques désabusées sur les enfants dont elle a la charge (une page admirable – et assez réaliste, quoique partiale – de dureté sur la petite enfance), par son caractère outrancier, témoigne de la profondeur du blocage. La mère supérieure du couvent en a bien conscience, elle qui contraint Sorella à rester auprès de ces enfants qu’elle ne tient pas. Parmi eux figure le fils adoptif d’un pilote de ligne, un jeune garçon énigmatique et distant, à qui Sorella va donner une importance démesurée, interprétant ses rares paroles comme des oracles miraculeux, lui ouvrant des voies, inattendues, de libération. Comme un signe en attente d’interprétation, le jeune garçon s’enveloppe (involontairement) d’un tel mystère qu’il contraint la bonne sœur à lui accorder une importance exagérée et libératrice. Incapable d’évoluer par elle-même, c’est un instrument extérieur, inconscient de lui-même, qui sera l’outil d’une renaissance, promesse renouvelée que rien, dans la vie, malgré le mal que se font à eux-mêmes les hommes, ne peut être figé dans l’obscurité.

Italia est le roman d’une crise familiale, ou, plutôt, d’une crise de l’avenir, très post-68 dans l’esprit. Un couple bourgeois, dans les années 50, embauche une gouvernante, la jeune orpheline Italia (qui narre leur histoire). Lui est un ingénieur travailleur et autoritaire, dont l’engagement auprès des fascistes pendant la guerre a bouché les perspectives de carrière ; elle est une femme au foyer, désœuvrée et passive. Famille typique d’une certaine bourgeoisie provinciale, aujourd’hui disparue, traditionaliste, glacée et austère. Dans ce récit de Lodoli, il y a du Chabrol, mais du Chabrol humanisé, sans la brutalité acerbe, sans les sarcasmes. Italia, la petite gouvernante, ne remet pas en cause l’ordre social qu’elle observe, elle le raconte, le présente dans une succession de scènes qui vont jusqu’à la mort, pathétique et solitaire, du vieil ingénieur. Elle-même n’a pas de dilemme intérieur – pour une raison que je ne peux dévoiler dans cette critique, mais qui, par son irréalité, témoigne du caractère générique des options lodoliennes – son observation est humaine, compréhensive, profondément sympathique. Pourtant, ce couple, et ses trois enfants, ne semblent guère capables de susciter la sympathie des lecteurs : l’ingénieur est un pater familias à l’ancienne, tyrannique et pontifiant ; sa femme est une sacrifiée, sans conscience de son sacrifice, qui attend vaguement quelque chose qui ne viendra pas, et pour cause. Quant aux trois enfants, ils représentent, chacun, une voie de sortie de l’univers bourgeois provincial et étouffant, du point de vue historique des années 60 : la littérature (et plus généralement l’art, l’expression de soi et de la subjectivité contre la fausse objectivité bourgeoise) ; la politique (et plus généralement, l’expression du souci collectif contre la libération individuelle, la noyade dans les chimères de la lutte extrémiste contre l’égocentrisme du bonheur) ; l’amour (dans sa version bovaryesque, minée par un romantisme de bazar, en quête permanente de l’extase et de la passion, intenables à long terme).

Chaque enfant emprunte une de ces voies, qui l’éloigne certes du conformisme borné de ses parents, lui permet de conquérir une forme d’autonomie, de liberté face à la passion des convenances d’un univers bourgeois clos sur lui-même. La puissance du texte de Lodoli, c’est de montrer à quel point ces issues sont elles-mêmes des chimères, des erreurs, qui ne triomphent pas plus de l’absurdité de l’existence que ne le faisait la forme bourgeoise, extrême, du couple parental. L’expression de soi dans l’art aboutit à l’aveu d’impuissance : pour le fils aîné, la littérature, si chérie, si rêvée, s’achève dans un triste retrait – il n’est pas capable de devenir celui qu’il a rêvé d’être, malgré le soutien bienveillant (et surprenant) de son père. La quête politique, dans le même sens, fasciste, ou plutôt néofasciste, que le père, conduit le deuxième fils aux affaires louches des bas-fonds, aux frontières de l’engagement et du crime ; point n’est besoin d’aller plus loin pour identifier cette voie à un échec. Enfin, la quête amoureuse de la jeune femme est l’alibi d’un papillonnage absurde, qui défait, par lui-même, les espoirs de transcendance supposés par une telle quête. D’homme de sa vie en homme de sa vie, la fille s’égare, sans vrai drame, dans un labyrinthe de fausses valeurs, d’auto-aveuglement qui l’éloigne de la vie rêvée et émancipatrice qu’elle pensait opposer à la convenance familiale, sans amour. Tout avenir est porteur de promesses qu’il trahit immanquablement ; néanmoins, et Lodoli évite ici le schématisme pessimiste, sur le chemin résident quelques bonheurs, quelques instants de grâce qui rachètent, fugaces, par leur existence même, l’échec inévitable de toute vie.

Vapore, enfin, est à mon sens le plus beau des trois textes lodoliens, le plus épuré, le plus précis aussi, celui qui pousse le mieux la logique générique de l’auteur en l’accordant à un récit profondément humain et émouvant. Sorella, par l’artifice de la vie conventuelle, Italia, par l’aspect un peu stéréotypé des personnages et des dilemmes, peuvent laisser sceptiques. Vapore touche au cœur de l’existence, confrontée non à son présent, non à son avenir, mais à son passé. Une vieille dame veut se séparer de la maison familiale et vient, chaque jour, rencontrer des acheteurs potentiels (rares) et, surtout, un étrange agent immobilier, jeune homme élégant et empathique. Cet intercesseur, peut-être imaginaire, devient rapidement le confident de la vieille dame. Par petites touches, intimistes et précises, le passé de l’héroïne se révèle au lecteur. Jeune bourgeoise, elle est tombée amoureuse d’un homme étrange, Augusto, saltimbanque errant, amuseur public qui se satisfait absolument des joies éphémères du présent. Le portrait d’Augusto, profondément humain, admirable de douceur, est celui d’un homme qui trouve, hors des sentiers de la carrière, de la gloire et des obligations, la voie, modeste, du bonheur. Ils ont un fils, brillant garçon qu’insupporte toute injustice humaine : au fur et à mesure qu’il grandit, sa préoccupation sociale, son refus du monde tel qu’il va cherche à s’opposer frontalement à la fluidité fuyante de son père. L’un ne jure que par le présent, le petit bonheur, la jouissance momentanée, sans se préoccuper d’un avenir et d’une société dont il soupçonne qu’ils ne lui apporteront rien ; l’autre ne jure que par l’avenir, le grand bonheur, l’extase à venir, promesse politique que porte le gauchisme, convaincu d’ouvrir par ses sacrifices actuels, l’avènement d’une ère de justice. Étrangement, c’est le père qui porte les valeurs anti-paternelles… et le fils, contraint de s’inventer un véritable père, se perd auprès de partis et de groupes, d’amis et de lectures qui remplaceront le père absent.

Encore ce schématisme générique de Lodoli, me direz-vous ? Oui, certes, je l’ai dit, je le répète, Les Promesses valent aussi pour les situations théoriques qui soutiennent les récits. Ici, dans Vapore, la narration est portée par une maîtrise parfaite des agencements romanesques, de l’enchaînement des scènes du présent et des remémorations, qui roulent, refoulées, au fond de la conscience de la vieille dame. La beauté simple du texte de Lodoli, émouvant, illustre aussi cette promesse finale, de pardon et de rédemption, qui court, à sa mesure, dans les trois textes. Ma critique peut être, je l’admets, très cartésienne, elle ne dissimulera pas que ce dernier texte m’a profondément ému et que, malgré le schématisme parfois naïf de ses postulats, Marco Lodoli éclaire de sa sensibilité et de sa délicatesse, des dilemmes universels : le blocage du présent, l’illusion de l’avenir, le refoulement du passé. Çà et là, j’ai pu ne pas être convaincu par telle ou telle péripétie, telle ou telle orientation narrative, cela ne retire rien à l’efficacité de ces trois textes. Sauf erreur de ma part, les critiques des journaux sont passés un peu à côté de ce livre, qui valait bien mieux que la couverture obtenue (d’où ma critique, qui s’intéresse surtout aux aspects positifs de l’ouvrage). Je ne suis pas toujours convaincu de ce que publient les éditions P.O.L., qui éditent une série d’écrivains dont je me fiche complètement et qui me paraissent ne mériter aucune attention. Néanmoins, quelques semaines après la lecture de l’excellent Jean-Benoît Puech, c’est la deuxième fois qu’un de leurs livres me plaît et me convainc. Si Les Promesses, longues nouvelles ou courts romans, qu’importe, ne sont pas sans défauts, par leur démarche épurée, un peu abstraite et générique, elles ont bien des qualités pour les racheter.

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