Sous le feu de l’ennemi : Les grands jours, de Pierre Mari

verdun

Les grands jours, Pierre Mari, Fayard, 2013

 In all my dreams, before my helpless sight,
He plunges at me, guttering, choking, drowning.
If in sonic smothering dreams you too could pace
Behind the wagon that we flung him in,
And watch the white eyes writhing in his face,
His hanging face, like a devil’s sick of sin;
If you could hear, at every jolt, the blood
Come gargling from the froth-corrupted lungs,
Obscene as cancer, bitter as the cud
Of vile, incurable sores on innocent tongues,-
My friend, you would not talk with such high zest
To children ardent for some desperate glory,
The old Lie: Dulce et decorum est
Pro patria mori.

Dulce et Decorum Est, Wilfred Owen

Chacun d’entre nous en aura fait l’expérience s’il est entré récemment dans une librairie : le centenaire de la Première guerre mondiale a éditorialement commencé. Réédition des auteurs phares, comme Genevoix ou Remarque, un peu oubliés ces dernières années ; traduction et publication (une première en français pour un volume de cette coûteuse collection de référence) de la Cambridge History of First World War ; multiplication des republications de mémoires, d’ouvrages historiques, etc ; un an avant le véritable centenaire, les éditeurs ont pris un départ très anticipé, presque un faux-départ. Parmi les centaines de livres qui traiteront, dans les prochaines années, de cette guerre, je voudrais évoquer ce court roman, où devrais-je plutôt le qualifier de récit, tant l’aspect historique y est prégnant, de Pierre Mari, publié en début d’année, et qui, je le crains, n’a pas eu le succès qu’il aurait mérité d’avoir. Les grands jours ne constituent pas une ambitieuse fresque historique, débordante de détail et de pathos. Au contraire, la narration, exigeante, tendue, s’est resserrée sur un court moment du conflit, aux premiers jours de la bataille de Verdun, en 1916 : les combats du bois des Caures. Je ne connaissais pas, avant de lire ce récit, cet épisode de la Première guerre mondiale – si je suis passionné d’histoire, je m’intéresse assez peu, il est vrai, à son versant militaire. Sauf erreur de ma part, les évènements dont traite ce livre sont tirés des mémoires que deux survivants (Marc Stéphane et Paul Simon), tous deux protagonistes de la bataille et personnages du roman, écrivirent après guerre. Pierre Mari, romancier, conduit son récit aux frontières du genre historique et du genre narratif ; il peut être utile, avant d’entrer dans ce qui fait l’intérêt du livre, d’expliquer un peu ce que fut cette bataille.

En février 1916, le front bruit de rumeurs. La fin prochaine de l’hiver laisse supposer le déclenchement prochain d’une grande offensive allemande, visant à briser la résistance de la ligne de front française là où elle a été le moins éprouvée. L’état-major n’y croit guère. Néanmoins, quelques rapports inquiétants montent du front. Des prisonniers allemands évoquent une attaque de grande envergure ; des stocks d’obus sont constitués, bien au-delà du volume courant ; les troupes se concentrent à un endroit précis du front, sur cette zone orientale qui a, pour le moment, moins pâti des combats que les secteurs centraux (la Marne) ou occidentaux (l’Artois et la Somme). Même si le commandement français, très occupé par son projet d’offensive sur la Somme, n’y prête pas suffisamment garde, les Allemands ont effectivement décidé de mener une attaque d’une puissance de feu jamais vue auparavant sur la zone de Verdun, qui, de par sa topologie, constitue une forme de verrou protecteur pour les armées alliées. Verdun ! Dix mois de combats, des centaines de milliers de morts et de blessés. Presque toute l’armée française y a combattu. Elle représente, depuis 1916, un « lieu de mémoire », selon les mots de Pierre Nora, pour la nation française. On le sait, la mémoire collective a retenu de cette bataille un triple symbole : un déferlement de puissance ennemie visant à briser la fermeté morale de l’armée française ; une résistance longue, acharnée et irréductible tant à l’artillerie qu’aux vagues d’assaut allemandes ; surtout, un carnage inouï dont témoigne encore aujourd’hui le bouleversant ossuaire de Douaumont. Plutôt que d’écrire un grand roman de la bataille de Verdun, ce premier trou noir de la civilisation européenne, massacre de 600 000 hommes aux résultats stratégiques presque nuls, Pierre Mari a choisi de porter son attention sur l’aube de la bataille, les 21 et 22 février 1916, au nord de Verdun, dans le bois des Caures. Pendant deux jours, l’artillerie française subit un terrifiant « orage d’acier » qui détruisit presque intégralement les 56e et 59e bataillons de chasseurs à pied, positionnés en première ligne. La résistance de ces hommes a néanmoins donné un délai suffisant au commandement français pour renforcer ses lignes et éviter, dans les journées qui ont suivi, la percée allemande sur Verdun.

Lorsque j’utilise l’adjectif « terrifiant », que la poésie épique a usé presque tout autant que la littérature fantastique, je suis très en deçà de la réalité. Nos termes les plus emphatiques paraissent parfois bien insuffisants, érodés comme ils le sont par des siècles d’usage rhétorique superflu, pour qualifier des situations qui, pourtant, les appellent. Les deux tiers du récit de M.Mari se déroulent pendant ce déferlement ininterrompu et meurtrier d’obus allemands sous lesquels périssent presque entièrement deux bataillons de l’armée française (90% de pertes). Rien, non, rien, ne permet de « dire » en quelques mots ce que fut réellement l’expérience des soldats qui, faute de combat à mener, subirent, sous le déluge, leur écrasement total. La force de l’écrivain est de rendre, du point de vue de quatre hommes, au ras des tranchées, la nature absolument dévastatrice, physiquement et moralement, de cette guerre-là. Il faut, et je crois que Pierre Mari a eu raison de le faire, quitter les généralités, les abstractions des grands nombres, épurer le récit, l’émonder de tous les épisodes annexes pour ne plus mettre en scène que l’aplatissement de l’homme par le feu, inhumain. En s’inspirant largement des souvenirs de deux témoins, Pierre Mari touche la réalité de ces journées, il parvient à l’effleurer, à la dévoiler puis à la dénuder, dans une prose tendue, d’une économie subtile et déliée. Les nerfs narratifs sont à vif, comme les consciences des soldats. Ces « grands jours » sont ceux, inoubliables hélas, d’une rupture dans la réalité. C’est un cliché que de souligner qu’après l’attaque allemande, pour ces hommes, « rien ne pourra plus être comme avant ». L’auteur met en scène cette réalité un peu banale, sans la formuler ; il montre la rupture ; le lecteur peut percevoir à quel point ces instants du bombardement s’extraient du temps courant, temps linéaire et régulier pour s’agréger, dans une sorte de dimension parallèle et traumatique de l’existence, en un temps continu, qu’un simple clignement de paupière ramène à la surface de la conscience. Pour le soldat Lerigueur, qui a frôlé la mort, étouffé sous la terre, le retour à la vie sera impossible : le temps courant a perdu sa consistance et le temps traumatique, réitération sans fin de l’expérience mutilante, gagnera, tel un amas de cellules cancéreuses, tout l’organisme du combattant démobilisé. Mes propres phrases paraissent bien trop grossières pour signifier le tact avec lequel l’auteur traite la conclusion post-traumatique de son récit. Ces pages-là étaient certes attendues ; il ne faut pas juger leur originalité mais leur exécution, que j’ai trouvée admirable.

En déportant le regard sur des enjeux plus historiques, Les grands jours opèrent sensiblement à l’écart des grandes tendances « dénonciatrices » du roman de guerre. Non qu’il soit là question de réhabiliter la guerre moderne ; il s’agit d’en montrer tout à la fois l’horreur et la grandeur, cette dose irréfragable d’héroïsme que suppose toute bataille défensive. Ces hommes, soumis à un déluge inhumain par une machinerie administrative, militaire et technique, sont admirables. Ces grands jours ont été ceux d’un sacrifice qui, tout bien considéré, a été utile à l’armée française. Et j’ai cru deviner, dans l’œuvre de Pierre Mari, un fonds d’admiration non pour l’armée en tant qu’institution, mais pour les hommes qui la composent, qui se sont battus pour elle. C’est assez rare, en une époque très nettement pacifiste, pour être souligné. Par ailleurs, le récit de Pierre Mari ne montre pas l’armée allemande sous un jour particulièrement antipathique ; lorsque quelques survivants se rendent, ils sont traités avec une considération admirative par les troupes et les officiers d’en face. Rien n’est perdu de l’horreur de cette guerre et pourtant, le lecteur sent, derrière les mots, la justesse du jugement, bien éloigné de toute pesante leçon didactique. Ce qui est en jeu, ce n’est pas un peuple contre un autre, ce n’est pas un affrontement de nations, ce sont des hommes face à une technique, un feu, une puissance matérielle qui tend à empêcher l’expression humaine de l’ethos guerrier. Quel epos peut-on trouver ici ? Celui de défenseurs, arc-boutés sur une position jusqu’à franchir des limites de la conscience humaine. Que chanter dans une guerre où, enterrés sous terre, des hommes sont brisés par le fracas et les flammes, anéantis sans recours par une ligne d’artillerie ? Leur résistance, leur résistance seule. Sans en donner l’impression, implicitement, M.Mari dessine ce qui peut rester de l’homme lorsque, privé de toute latitude d’action par l’oppressante puissance technique, sous les bombes, il est rendu à sa solitude métaphysique : un noyau de détermination désespérée qui contient, en lui-même, son admirable grandeur, bien loin des chants patriotiques et des foucades patriotardes de l’arrière.

Les grands jours sont aussi, malgré leur ténuité, leur espace temporel limité, un grand récit de l’attente. Les combattants attendent ; ils passent le roman à attendre ; attente de la grande offensive dans le premier tiers du livre ; attente paralysée face à la grande offensive dans les deux autres tiers. Néanmoins, et c’est la force troublante des pages consacrées aux hommes piégés sous le déluge de feu, cette attente ne me paraît pas synonyme d’une pure passivité. Attendre, c’est tenir, c’est aussi offrir un répit à l’armée, pour qu’elle repositionne ses unités. Deux jours durant, ces hommes tiennent. Ils tiennent contre l’acharnement allemand. Ils tiennent contre leur terreur. Ils tiennent contre l’impréparation de leur commandement. Ils tiennent, inexpugnables, car, comme le dit M.Mari « l’inexpugnable, ça existe ». Cette expérience, au-delà des limites du psychisme humain – qu’incarne ce soldat de base, que je crois fictif dans le roman, Victor Lerigueur – est aussi une mise à l’épreuve de la résistance des hommes sous l’aplatissement d’acier, une révélation de la force insoupçonnable de l’homme face aux épreuves infernales qu’il traverse (même si, à terme, comme Lerigueur, ils en sortent définitivement rompus).

Pierre Mari place sa narration, à l’épure volontiers poétique, à l’extérieur des controverses qui ont, depuis une quinzaine d’années, altéré la mémoire collective du premier conflit mondial. L’éloge emphatique de l’héroïsme sacrificiel de la patrie, le souvenir commun des souffrances endurées pour la nation, les discours des anciens combattants, dans toute leur variété, ont peu à peu disparu des consciences au profit d’un sentiment – justifié – de gâchis absurde, d’une critique de l’impéritie du commandement, voire d’une réhabilitation, hésitante, des déserteurs et réfractaires. On lit même, ici ou là, des commentateurs et des journalistes évoquant 1914 comme une défaite. Ainsi, a paru chez Perrin un livre, écrit par Pierre Servient et intitulé Le complexe de l’autruche : Pour en finir avec les défaites françaises 1870-1914-1940. Ce titre inepte ne donne pas envie de lire l’ouvrage. Certes, la France est passée près de la défaite à la fin de l’été 14 ; la défense du territoire a souffert des fautes de l’armée ; néanmoins, 1914 ne fut pas une défaite ! La France a payé assez cher, du sang de milliers d’hommes (nationaux, coloniaux ou alliés), pour que cette guerre ne le fût pas ! Pour en revenir au roman de Pierre Mari, j’admire l’équilibre distant et tendu avec lequel il anime son récit : il y a même, derrière ces pages graves, un léger parfum d’union sacrée. En effet, deux des personnages principaux du livre sont politiquement opposés : Émile Driant, gendre du général Boulanger, auteur de romans populaires sous le nom du Capitaine Danrit, se positionne, près de Barrès (inventeur de l’appellation de la Voie Sacrée, cette route qui ravitailla Verdun pendant les dix mois de la bataille), auprès de la droite nationale ; Marc Stéphane, auteur et éditeur libertaire, est une figure oubliée du milieu très parisien des pamphlétaires d’extrême-gauche non marxistes. Qu’ont en commun Driant et Stéphane ? Malgré leurs divergences politiques, bien plus qu’on ne le croit. Tous deux sont âgés ; l’un a 60 ans, l’autre 46. Tous deux sont écrivains. Tous deux sont officiers (subalterne ou supérieur). Tous deux sont présents sur le même secteur du front, confrontés au même déferlement inhumain face auquel il est impossible de transiger. Leurs divergences s’estompent : la même chair est opposée aux mêmes canons. L’épreuve transcende bien des distances, sociales et politiques. Ces hommes, malgré leurs différences, ont connu sur le front une expérience commune, qui les relie mieux que tous les sentiments d’appartenance. Lerigueur, isolé, trouvera dans les souvenirs de Stéphane, un compagnon de combat, après-guerre, les clés pour appréhender son expérience personnelle, indicible. Nul autre ne pouvait partager et exprimer son sentiment personnel. Dans un espace temporel et narratif restreint, M.Mari a su figurer, avec une gravité poétique, toutes les complexités et les ambiguïtés d’une bataille extrême, aplatissement infernal, qui fut, en tant qu’épreuve humaine, pour ceux qui la vécurent, en effet, de grands jours, profonds et ineffables.

Advertisements

4 réflexions sur “Sous le feu de l’ennemi : Les grands jours, de Pierre Mari

  1. Un commentaire qui paraîtra assez trivial par rapport à ce que vous venez d’écrire mais qui a tout de même son (petit) intérêt. Le livre de Pierre Servient est en réalité très intéressant quoiqu’un peu répétitif; et quand il qualifie de 1914 de « défaite française », il parle de la « Bataille des frontières », qui vit les alliés reculer d’une centaine de 100 km et surtout de l’Etat-Major, qui, comme en 1870 et en 1940 ne comprendra rien à la manœuvre allemande, fera subir à ses troupes un taux de pertes deux fois supérieur à celle des allemands et manquera de plonger le pays dans l’abîme. En cela, il y a bien de vrais similarités entre ces 3 dates, même si le titre est évidemment un peu provocateur.

    • Cher odp, je vous arrête, votre remarque n’est pas triviale, au contraire. Vous avez eu parfaitement raison de préciser ces éléments sur le livre de Pierre Servient. La couverture du livre m’avait tellement horripilé que je n’ai pas poussé plus loin. J’ai entendu tant de fois parler de « l’armée française, toujours vaincue » (souvenez-vous de l’ambiance lors de la guerre en Irak par exemple) que je suis toujours un petit peu susceptible sur cette question de 1914, où la France paya très cher, du sang de millions d’hommes, pour ne pas être vaincue (cela n’enlève rien aux multiples erreurs du commandement français – le commandement allemand en a fait aussi). Il faut dire que là où je vis, aussi, je vois quotidiennement, à un siècle de distance, les conséquences des ravages urbains de cette guerre-là. En y réfléchissant, j’ai même déjà vécu dans trois des cinq régions administratives où passait la ligne de front !

  2. Cher monsieur, je souhaitais vous remercier pour ce texte sur mon livre. Je l’ai trouvé juste et fervent, et j’en ai été très touché. Par le plus grand des hasards, il se trouve que j’avais découvert Brumes une semaine avant que vous ne parliez des Grands jours. Il n’y a plus guère que sur les blogs (sur quelques-uns d’entre eux, du moins) qu’on a réellement le temps de parler des livres : la presse écrite et audiovisuelle est prise dans des contraintes qui rendent les articles hâtifs, superficiels, et le plus souvent bâclés. Je suis impressionné, en tout cas, par vos capacités de lecteur-dévorateur ! Bien cordialement, Pierre Mari

    • Cher M.Mari,
      je vous remercie de vos compliments. Je sais avoir encouragé, par mon texte, plusieurs personnes à vous lire et c’est bien ce que des lecteurs amateurs comme moi peuvent faire de mieux, faire vivre, par le partage, la littérature, si bousculée de nos jours. Je vous rejoins, il est difficile de trouver, dans la presse écrite, des compte-rendus critiques intéressants sur les livres qui paraissent. Les impératifs de place, les contraintes de flux, un jeu de donnant-donnant permanent (qui ne date pas d’hier) ont restreint l’espace de la lecture critique aux pages, non des journaux, non des magazines, mais de quelques revues (assez peu influentes). Le tournant de l’Internet, qui garantit une place illimitée, aurait pu donner lieu à une floraison d’espaces critiques plus roboratifs. Il y en a, mais pas du côté de la critique rémunérée ; je suis déçu de voir que les espaces collaboratifs et semi-professionnels n’osent pas aller jusqu’au bout de ce que permet l’Internet ; la générosité de la lecture semble avoir passé tout entière dans le camp de la « gratuité ». Dans le fait d’écrire sur ce que nous lisons, lorsque cet écrit sera livré aux vents de la toile, entre une dose de plaisir, de sincérité qui renoue avec un des trois grands massifs de la critique telle que la définissait Thibaudet, la critique causerie, goût du partage, entre initiés, avec ses justesses et, parfois, ses injustices. L’Internet, malgré tous ses défauts, rétablit, contre l’étanchéité du milieu parisien des lettres, une forme de sociabilité primaire des lecteurs et des auteurs ; je lui trouve parfois un goût de XVIIIe siècle, à cet espace où l’on peut causer des livres, les défendre ou les descendre ; il en a la violence autant qu’il en dispense de bienfaits. Où serais-je sans l’Internet, moi, modeste lecteur provincial, dont le métier n’a à voir ni avec les livres, ni avec la culture, ni avec la transmission des savoirs ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s