Et à la fin de tout, l’écho : Route des Indes, d’E.M.Forster

Pakistan 2011, garçon dans la boue

E.M.Forster, Route des Indes, Le Bruit du Temps, 2013, traduction Charles Mauron (première édition anglaise, 1924 ; première édition française, 1927).

« Between the idea / And the reality / Between the motion / And the act / Falls the Shadow »

T.S Eliot, The Hollow Men

 I

Jean Blot, dont j’ai parlé ici même l’autre jour, définissait la démarche des auteurs de Bloomsbury comme une rupture avec l’ère victorienne, ses rigidités, son hypocrisie, son conservatisme. Bloomsbury rêve d’amitiés chaleureuses et franches, au-delà des barrières imposées par le formalisme victorien. Il oppose le fluide au fixe. Contre les vieilles structures ossifiées, mortes, évidées, il aspire à émanciper les hommes, à leur offrir un nouvel horizon, fondé sur des relations personnelles authentiques qui dépassent et transcendent les hostilités traditionnelles comme les préjugés. Corsetés par leur éducation, les bloomsburies apparaissent souvent hésitants dans les manifestations de leur épanouissement individuel. Ils n’en font pas moins un des principes fondamentaux de leur démarche artistique. Le premier XXe siècle littéraire, au-delà du petit groupe de Woolf, de Forster, ou de Strachey a souvent développé le motif de la lutte entre une société écrasante, intraitable, culpabilisante et un individu, fragile et vrai, en quête d’émancipation personnelle. En Allemagne, Hermann Hesse ou Thomas Mann montraient de jeunes hommes confrontés à une structure sociale qui les brisait en voulant les former. En Italie, Pirandello mettait en scène des êtres mûrs se révoltant contre la personnalité rigide qu’ils avaient dû endosser pour vivre en société. Ce fut un temps précis de la conscience européenne, avant la victoire du libéralisme moral ; les artistes rêvaient d’une libération du joug bourgeois, en économie et dans les mœurs ; on espérait révolutionner les sensibilités en développant les sentiments personnels des individus. Cet esprit se cristallisa en littérature de la fin du 19e jusqu’à la seconde guerre mondiale. Dans des sociétés pudibondes, marquées par une certaine austérité, bourgeoise et hypocrite, faisant peu de cas de l’individu, de sa sensibilité et de ses aspirations, une forme littéraire précise, le roman, mit en scène la rupture d’une ou de plusieurs destinées, leur échappée, hors du carcan social et, le plus souvent, leur défaite. L’écart avec la norme, loin d’être valorisé comme il peut l’être, formellement, aujourd’hui, constituait alors une décision individuelle lourde, une rupture. Prendre la décision d’être soi, ou, à une échelle moins ambitieuse, se chercher hors des conventions de son milieu, était un choix dangereux. Encore plus quand, comme le vivent les principaux personnages de Route des Indes, le dernier roman d’E.M.Forster, ce milieu est vicié de l’intérieur par une forme fausse, celle de la société coloniale, qui sanctionne et fustige toute échappée hors du rôle et de la fonction auxquels elle assigne ses membres.

On devine aisément l’intérêt, pour un écrivain comme Forster, dont la démarche littéraire est marquée par un souci profond de l’authenticité des rapports humains, de leur véracité, de se confronter à la grande machine à mensonges que fut l’Anglo-Inde. Dans une forme artificielle comme celle-ci, qui ne tient que par l’épuisant combat conformiste de ses représentants, toute expression authentique dévie de l’ordre social et, en contrepartie, doit être puissamment sanctionnée. Celui qui n’est pas avec nous est contre nous. Quelques personnages en quête d’une liberté que j’assimile, dans la réflexion littéraire de Forster, à la quête du vrai, de l’authentique, sont ainsi les protagonistes malheureux d’une lutte vouée à l’échec. Être soi, chercher l’autre pour ce qu’il est, sans prêter garde aux conventions, aux préjugés, c’est trahir sa communauté, saper ses valeurs, renoncer à sa supériorité. Forster ne dresse pas le panégyrique du métissage, de la rencontre de l’altérité. Il en montre l’impossibilité dès lors que se surimpose au victorianisme la contrainte d’une micro-société élitaire et coloniale. La quête de relations apaisées, amicales, que poursuivent, avec plus ou moins de détermination, les personnages principaux, est impossible dès lors que les formes de la société absorbent, comme l’écho des fameuses grottes de Marabar, sur lequel je reviendrai plus tard, toute expression individuelle pour la transformer en une menace, un souffle lourd, indistinct, grondant. Non seulement Forster montre l’impossibilité du dialogue entre deux univers différents, lorsque la force fonde les relations sociales, mais il émet un  soupçon d’une toute autre ampleur, celui, peut-être, de l’échec de Bloomsbury, de l’échec de la quête d’authenticité et de relations vraies qui le fonde.

II

Sans résumer le livre, je voudrais en retracer quelques lignes de force. De la galerie de personnages de l’Anglo-Inde, presque tous schématiques, expressions univoques de la domination coloniale, quatre émergent. Fielding, le principal de collège anglais, Aziz, le médecin indien et musulman, Mrs Moore, la vieille dame fraîchement débarquée d’Angleterre pour marier son fils, Miss Quested, la jeune promise qui cherche vainement à « comprendre » l’Inde, sont les personnages centraux du livre. À sa mesure, chacun d’entre eux opère un écart contre la norme coloniale, contre la position à laquelle la société le soumet. Pour que le roman soit possible, il faut une tension entre les normes bientôt dépassées d’un univers singulier, la ville fictive de Chandrapore et des individus qui cherchent, dans le brouillard, une voie authentique d’accès à autrui, contre les convenances impériales. Route des Indes est le récit de cette mise en tension. Le médecin musulman, par exemple, humilié professionnellement et personnellement par les Anglais, cherche malgré tout à établir une relation vraie avec des personnages dont il espère tout autant la générosité et la hauteur de vue qu’il en craint l’hypocrisie. Son échec condense la matière la plus littérale du livre, à savoir le constat de l’échec de l’impérialisme anglais, la dénonciation d’une situation injuste et condamnée, l’acte de décès moral de l’Anglo-Inde. Toute neutralité est interdite, pour l’écrivain, comme pour ses créatures : l’ordre politique, l’équilibre des forces étant complètement artificiels, surimposés fixement à une réalité mouvante, tout acte les contredisant devient un casus belli, une déclaration de guerre. Dire non au conformisme de l’Anglo-Inde, c’est refuser la communauté telle que Londres croit qu’elle existe, telle que le personnel victorien la défend (jusqu’à la caricature, comme souvent dans des petits isolats culturels, éloignés de la métropole), c’est prendre le risque du combat, un combat mené sans alliés collectifs. Fielding, en essayant d’incarner une forme de mesure contre l’agitation de la communauté anglaise envers Aziz, trahit, aux yeux de tous. Toute position médiane est une solitude. Et dans ce roman, la solitude est une position intenable : mieux vaut revenir vers les formes fausses que de se trouver à égale distance de deux univers, seul, métaphysiquement abandonné face au soupçon du néant. La fluidité est-elle possible dans un univers de formes fixes ? Forster, comme Pirandello, montre qu’il n’en est possiblement rien.

Ce roman est organisé en trois parties, La Mosquée, Les Grottes et Le Temple, se superposant aux trois saisons de l’Inde (sèche, chaude, humide) et, également, à trois temps psychologiques et philosophiques. La première partie serait celle de la thèse, la rencontre d’autrui, la cristallisation possible de l’amitié, autour de figures latérales de l’Inde anglaise (un médecin musulman, un anglais excentrique et une vieille dame qui découvre le pays). La deuxième partie serait celle de l’antithèse, du traumatisme du contact réel, de l’incompréhension et du conflit qui en découle, jusqu’à sa résolution, violente, inévitable. La troisième partie serait alors celle de l’impossible synthèse, le constat d’un obstacle majeur, indépassable, celui d’un échec généralisé, tant de Bloomsbury à combattre le victorianisme que des communautés de l’Anglo-Inde à transcender la faute originelle que constitue le rapport de force colonial. Deux types de personnages cohabitent dans le roman : les secondaires qui, hindous, musulmans ou anglais, sont tous de simples esquisses, sans profondeur, formes conventionnelles s’agitant dans le décor du roman, forces conformistes refusant la mise en jeu bloomsburienne de la relation à l’autre ; les quatre principaux, flottant, ondoyant même jusqu’à la versatilité, cherchant, entre deux formes, entre deux formalismes, à établir avec autrui des relations authentiques, et à assurer une expression vraie de leurs sentiments. Le lecteur qui s’étonne des inconstances des personnages principaux ne doit pas oublier qu’ils mettent ainsi en jeu, dans un univers fondamentalement étranger, leurs perceptions et leurs conceptions d’eux-mêmes et de ce qui les entoure. Les quatre ne sont pas dans un état « normal », qui leur rendrait impossible toute mise en question de l’Anglo-Inde, de leur vie, voire de l’univers. Ils atteignent un état presque ondulatoire les rendant susceptible d’exprimer des tensions politiques, psychiques et philosophiques qui les dépassent.

En extrapolant quelque peu, il serait même possible de voir, chez ces quatre personnages centraux, deux quêtes en miroir : Fielding et Aziz d’un côté, Mrs Moore et Miss Quested de l’autre. Mrs Moore ne sait pas ce qu’elle cherche, mais elle trouve en Inde une forme de réponse, mortellement angoissante, à ses questionnements personnels ; Mrs Quested, elle, sait ce qu’elle cherche, à « comprendre » rationnellement l’Inde et ne trouve, en guise de réponse à son interrogation, qu’un insoluble et perpétuel questionnement sur elle-même et sur le monde qui l’entoure. Mrs Moore a trouvé ce qu’elle ne cherchait pas et Miss Quested cherche ce qu’elle ne trouvera pas. Étonnante référence, peut-être, à la serendipity, née précisément, comme ce roman du contact entre la pensée pragmatique anglaise et les traditions orientales fatalistes. L’autre couple de personnages apparaît beaucoup plus clairement au lecteur. Le principal Fielding cherche à s’écarter de l’Anglo-Inde, qu’il méprise, et adhère, jusqu’à un certain point seulement, aux valeurs des communautés indiennes ; le médecin Aziz tente la même opération, dans l’autre sens, avec un manque de réussite plus flagrant encore. Fielding et Aziz trahissent leur communauté dans l’espoir, vite déçu, d’un commerce authentique avec l’autre. Malgré toute leur bonne volonté, ils ne peuvent mettre à bas les formalismes qui les enserrent, les préjugés qui les animent, les formes qui les font tenir debout. La destruction de la forme ne donne pas naissance à la vie, elle donne naissance au chaos. Le symbolisme des décors de la scène finale en témoigne. Sous une pluie battante, une célébration hindoue ratée, pendant laquelle sont détruits par l’eau les objets du culte, amplifie l’échec de la relation entre Fielding et Aziz. Saper la forme, dans les conditions artificielles de l’Anglo-Inde n’est pas possible ; aucune vie ne peut procéder de l’effondrement de l’injuste carcan colonial, il ne peut naître qu’un chaos primitif et monstrueux, un nouveau déluge qui doit nettoyer les impuretés du monde avant que, peut-être, ne renaisse un univers nouveau. L’étrange réminiscence de l’officiant hindou, Godbole, qui rêve d’une vieille dame et d’une guêpe, fait écho à une des dernières scènes de la première partie, à laquelle Godbole n’a pas assisté, où Mrs Moore épargna une guêpe. Forster articule astucieusement, dans sa composition,  la récurrence littéraire, presque musicale, des motifs et la pensée de l’éternel retour qui fonde la métaphysique hindouiste. La rencontre impossible le restera longtemps, mais pas éternellement : du chaos renaîtra une société, une forme nouvelle, des hommes et des femmes, libérés des mensonges coloniaux de l’Anglo-Inde, aptes, peut-être, à se saisir de leur individualité et à la modeler sans la conformer aux pesanteurs structurelles et collectives. L’échec de l’Anglo-Inde est, pour Forster, certain. L’Inde, en revanche, par la puissance d’absorption que symbolise le motif de la boue, du fleuve, de l’eau, pourra, un jour, née à elle-même dans un inévitable chaos, lustral et primitif, redevenir cette promesse de fluidité et d’altérité que l’Angleterre a corseté dans ses conventions mortes.

 III

Au-delà de l’analyse proprement politico-historique, premier degré de la lecture de ce roman, je serais assez tenté de voir un jeu métaphysique, très puissant, très énigmatique aussi, qui constitue le cœur du livre. Le centre réel de ce roman dans le roman, c’est la quête métaphysique (et menée en toute inconscience) de Mrs Moore. Alors qu’elle visite, en compagnie de Miss Quested, une des grottes de Marabar, qu’Aziz a tenu à leur faire visiter – sans savoir ce qu’elles contenaient (en l’occurrence, rien, extraordinaire idée romanesque), Mrs Moore vit un traumatisme existentiel qui la brise et la condamne. Ces étranges grottes sont présentées par Forster, comme des espaces complètement vides, aux parois lisses, dans lesquelles toute lumière est parfaitement renvoyée par les murs, dans lesquelles tout son doit trouver un écho remarquable (dans un certain sens…). Des grottes de Marabar, chambres de miroirs visuels et sonores, n’émane rien d’autre que ce qu’y amène leur visiteur. Elles ne renverront rien d’autre, mais elles renverront nécessairement cela. Or, pressée par la foule des serviteurs de l’expédition, étouffée par la chaleur, Mrs Moore ne voit rien et n’entend, comme écho, qu’un grondement indistinct et perpétuel. Elle sort de la grotte traumatisée, renvoyée par un jeu de miroir à son propre néant : au lieu de voir son reflet et d’entendre sa voix, elle s’est trouvée face au rien que promettaient les grottes. Elle en tire, rapidement, des conclusions oppressantes : toutes les valeurs auxquelles elle croit, toutes les paroles qu’elle prononce, tous les sons qu’elle émet doivent s’achever dans ce grondement insignifiant. Aucune foi ne tient plus. C’est la négation de l’univers entier, la négation des différences et de l’altérité qui se condense en un bruit, un non-reflet, un effondrement métaphysique de l’être. La crise personnelle de Mrs Moore se cristallise, dans une grotte, en une négation absolue. Plus rien n’a de sens, plus rien n’a de portée, toutes les conventions, toutes les formes s’effondrent. Que reste-t-il ? L’écho, le grondement répété du néant, l’épouvante absolue face à l’égalité de toutes choses devant l’inexistence, la mort. Rien n’est grand, rien n’est beau, rien n’est. Seul l’écho, voix inarticulée qui déforme toute parole en un bourdonnement sourd et égal, persiste. La parole divine et créatrice, elle-même, dans ces grottes énigmatiques, plus anciennes que le monde si l’on croit les légendes indiennes, se métamorphose en un néant incompréhensible, un gargouillis final dans lequel sombre toute chose. Mrs Moore a touché un instant le vide, le non-être. Elle ne s’en remettra pas. Ni l’injuste accusation dont est victime Aziz, ni les tourments de son fils, qui doit épouser Miss Quested, ni la perspective du retour en Angleterre ne la relèveront.

La force littéraire de Forster, c’est, comme pour tous les grands auteurs, d’éviter d’apporter des réponses évidentes aux questions que pose sa narration. Un grand roman, c’est un roman qui ouvre aux lecteurs des perspectives intuitives, des voies d’accès sensibles vers l’univers. De ce qui s’est réellement produit dans la grotte, entre Aziz et Miss Quested, objet de l’intrigue centrale du livre, nous n’en saurons rien. Le lecteur pourra lire et relire les pages qui précèdent et qui suivent, il n’aura aucune certitude. Jusqu’où le désir de l’autre et le dégoût de soi auront-ils joué ? Y a-t-il eu illusion ? incompréhension ? délire fantasmatique ? refoulement ? Il n’est pas étonnant, au fond, que cette scène soit le pendant du traumatisme vécu par Mrs Moore. D’un côté, la parole s’abîme dans la répétition d’un écho confus, de l’autre, elle est inapte à saisir, dans toute sa profondeur, ce qui se joua au-delà d’elle-même. Leurs consciences ont opposé aux personnages des barrières opaques qu’ils ne peuvent pas traverser, mal armés comme ils le sont pour cette traversée du psychisme. La société réinterprétera, avec ses codes simplistes et judiciaires, l’événement, pour permettre à la conscience sociale de s’en emparer ; alors, en reprenant froidement le déroulement des faits, en reprenant rationnellement en main ceux-ci, une vérité admissible pour les hommes se fera jour. Elle libérera Miss Quested et Aziz des mains de la collectivité ; elle ne leur éclairera pas le chemin de la vérité. Les êtres closent l’incident intérieurement par le silence et la fuite, tant ils sont démunis pour bâtir quelque chose à partir de lui. Pour Mrs Moore, le traumatisme se clôt dans le néant ; pour Miss Quested et Aziz, il se clôt dans l’interdit, le refoulement, l’oubli, dans cet écart insurmontable qui sépare l’indicible du dicible. Plus aucune quête d’authenticité ne peut alors tenir. Non seulement parce que l’Anglo-Inde, en tant que forme historique l’interdit, mais, surtout, parce qu’elle ne peut déboucher que sur des espaces opaques, infranchissables, qu’il s’agisse du néant de Mrs Moore ou du silence refoulé d’Aziz et de Miss Quested. Bien au-delà de la forme se tient un espace ineffable, qu’altérerait toute parole. Aucun verbe ne peut saisir la vérité de ces profondeurs. L’énoncer, c’est la trahir. Que reste-t-il aux personnages après une expérience pareille, aux limites de l’entendement humain ? La fuite et, si possible, la forme.

Le pur règne du flux, tant rêvé par Bloomsbury, ne peut advenir qu’à une triple condition : que la vieille forme puisse effectivement être détruite ; que l’authenticité soit vivable, qu’elle puisse se passer de tout formalisme et vivre par elle-même, sans soutien extérieur ; que l’absence de forme ne débouche pas sur un informe chaotique, indicible et insupportable à ceux qui le vivent. Bien sûr, Forster met en scène le blocage de la société anglo-indienne. S’il s’était limité à cela, son texte demeurerait un intéressant document, parfois elliptique, sur un instant de la civilisation et de l’histoire. Il n’est pas que cela. Revenons au titre anglais A Passage to India. Ce n’est pas seulement d’une route qu’il est question, mais d’un passage, d’une phase, vers (to) quelque chose, vers une Inde qui n’est pas uniquement un espace géographique, mais une épreuve. Cette épreuve, à mon sens, est triple : épreuve de l’autre, épreuve de la forme, épreuve de soi. L’épreuve de l’autre relève de l’évidence : contact entre des anglais et des indiens, difficulté de communication, incompréhension. L’épreuve de la forme vient dans un deuxième temps : caractère fallacieux de l’Anglo-Inde, formalisme des communautés, repliées, du fait de la violence et de l’artifice, sur la manifestation caricaturale et permanente d’eux-mêmes (tous les fonctionnaires anglais sauf Fielding sont de véritables pantins). L’épreuve de soi couronne ce double passage : il s’agit, une fois le contact établi avec l’autre et les conventions formelles dépassées, de se lancer, sans filet, si j’ose dire, dans l’Inde brutale, chaotique, mortifère et de s’éprouver à ce contact. Forster a essayé, sur l’Inde, les valeurs de Bloomsbury. Le contact avec autrui est complexe, à peine possible du fait des contraintes coloniales et culturelles. Le dépassement des formes conventionnelles de l’Anglo-Inde débouche généralement sur la réprobation des uns et le sentiment de trahison des autres – la position médiane inconfortable est impossible à assumer. Enfin, la recherche de l’authenticité personnelle, de la pure fluidité dans l’univers ne peut aboutir qu’à un échec : sans forme pour le soutenir, l’informel devient informe, la vie un chaos et le monde le néant. Après de telles épreuves, il s’agit de se replier vers des formes acceptables, contraintes mais supportables, qui tiennent à distance les grandes craintes que sont la résignation (« à quoi bon ? »), la méconnaissance de soi (« pourquoi réagis-je comme ça ? ») et la nature indicible du monde (« je ne peux pas tout saisir par mon entendement »). Forster signe le repli des êtres à distance du rêve bloomsburien de fluidité, de vérité et d’authenticité.

Forster, après avoir touché, par son art, aussi profondément dans la pensée humaine, n’écrira plus de romans. Il n’a pourtant pas encore 40 ans et vivra nonagénaire. C’est un mutisme de cinquante années qui succède au sommet de 1924. Et si ce silence romanesque, au fond, concluait aussi, à sa manière, la triple épreuve, impossible, de Route des Indes ? Forster ne pouvait plus dépasser, par son art, l’obstacle qu’il avait découvert dans ce livre, le mur auquel les conceptions fluides de Bloomsbury, leur recherche un peu vague d’authenticité, leur construction contre un victorianisme moribond ne pouvaient rien. Le combat mené contre la forme débouche, dans A Passage to India, sur trois perspectives : le chaos, l’ineffable ou le néant. La littérature peut traiter à la rigueur du premier (encore qu’elle donne ordre et sens au monde), elle se doit de frôler le plus près possible le second et s’abîme définitivement dans le troisième. Ne reste alors plus que la retraite vers les formes anciennes. Plus qu’une condamnation (justifiée et brillante, nonobstant) d’un état politico-social de la société, Route des Indes constate la solitude insupportable de l’homme hors des formes qui le structurent et le tiennent. Le chemin de l’hypocrisie sociale à la vérité de l’être est bordé par les écueils du néant et du chaos ; c’est toute la grandeur d’E.M.Forster de l’avoir saisi, en un dernier roman, avec cette justesse ambiguë.

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3 réflexions sur “Et à la fin de tout, l’écho : Route des Indes, d’E.M.Forster

  1. merci pour ces belles analyses. Pas tout a fait convaincu par votre opposition entre le fluide et le corpusculaire. D’abord parce que ni alors ni aujourd’hui la science ne s’arrête à cette opposition. Ensuite parce que précisément c’est entre la fluidité intérieure, avide de dégels et de relation (only connect) et l’inconsistance du flux social ou global que peut se dénicher la voix d’une possible fécondité. a cela, ni Forster ni Hoffmanstahl ne renoncent – même dans leur inusable silence. Invulnerable because elusive, mais présente, la soif de parole….

  2. Cher M.Rozenberg. Merci pour votre remarque qui montre peut-être les limites de la métaphore scientifique comme moyen d’appui d’analyses littéraires. Sans métaphore, est nettement perceptible, dans tout un pan de la littérature européenne de l’époque (dont Forster), l’écart entre des formes sociales perçues comme conventionnelles, oppressantes, mettant en scène des homme creux surjouant leur rôle et une recherche individuelle, en aveugle, « soif de parole », quête d’authenticité intérieure et extérieure, fluide, vraie, plus sincère et plus « flexible » (vouée à échouer). Vous avez raison de souligner qu’il y a néanmoins, dans l’affaire, deux fluidités (sociale et individuelle) où puisse « se dénicher la voie d’une possible fécondité ». Les personnages de A Passage to India n’ont pas déniché cette voie… Si ce thème (la forme contre la vie, pour sortir de la physique) déborde quelque peu le temps de la conscience européenne où il a littérairement tenu le devant de la scène (1880-1925), je ne l’avais jamais perçu aussi clairement que dans le roman de Forster. Vous rappelez que Forster ne renonce pas à la « soif de parole », mais, après ce livre, à pas même 40 ans, cesse définitivement d’écrire des fictions. Ne pensez-vous pas qu’il y ait un lien entre les constats (très pessimistes au fond) dressés par A Passage to India et l’évolution ultérieure de la carrière de Forster ? J’aurais tendance à le croire, mais peut-être extrapolé-je.

    • Non, ce n’est pas une extrapolation. F ne renonce pas à écrire mais à publier ses ‘fictions’. Mais sa parole publique se fait de plus en plus affirmative, parfois claironnante : à la BBC, dans ses plaidoyers pour la démocratie et pour les compromis anglais, frustrants mais, vivables en société semi-close. C’est je crois le dialogue entre ‘les’ cultures qui lui semble définitivement bouché, autrement dit le grand espoir de Bloomsbury. Parallèlement, Virginia Woolf multiplie les interventions publiques (féministes ou littéraires) aux cotés de Russell et de Leonard mais cesse de croire à la propagation par la fiction. Only connect est l’aveu d’un semi echec, mais reste une orientation. Comme le I’ve had my vision de Lily Briscoe, plus fier et plus désespéré, à la fin de To the Lighthouse. Et c’est vers l’espoir le plus lumineux du boycotté-retiré que se tourne Forster avec Billy Budd. La génération d’après fermera la fiction ‘de l’intérieur’ si j’ose dire, avec Finnegans Wake : la protection du cénacle soigneusement tissé autour de l’Auteur de La Fiction aboutit à une pseudo fiction qu’une bonne partie de l’intelligentsia dé-missionnée fera semblant d’avoir lu.
      De quoi s’agit-il dans Billy Budd ? De l’inintelligibilité du mal. Dans Moby Dick ? De sa puissance. De sa présence brute. A l’époque de Moby Dick (et du pari sur la fiction) Melville tente encore de se convaincre, que le délirant, c’est Achab. Délirant parce qu’il croit au mal ? ou parce qu’il se croit voué à le combattre ? L’echec est le signe de la grandeur… Certes, le constat traine depuis au moins depuis Browning : Echouer comme eux me paraissait gloire suffisante… Peu après vient la tentation du silence suicidaire – le mal existe tellement qu’on n’y peut rien. Restent l’épicurisme triste, les saveurs du retrait, moi et ma cheminée… Voici venu le temps des braises. Savoir souffler. Beckett remettra les pendules à l’heure, à l’heure woolfienne de l’insatisfaction : la fiction se fera pénurique. En mal de communication. Mais l’exigence demeure, où nous sommes, d’une parole vitale. Après 47, c’est vers l’Italie que la Fiction va replanter ses tentes de joie. Célébrant la noblesse naturelle, le peuple et la bonté. Et dans le commonwealth, tant bien que mal…
      Zut, c’est trop long ! Que cela ne vous gâche pas les fêtes ! Yours PR

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